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17 Octobre 1961 à Paris : «Ici, on noie les Algériens»

21 octobre 2018 à 0 h 03 min

Légitimement, nous devons nous interroger sur ce qui s’est passé ce jour là, le 17 octobre 1961. Quel a été le nombre de corps d’Algériens et d’Algériennes littéralement avalés par la Seine. Jetés de sang-froid par les forces de l’ordre de l’époque, après avoir été massacrés. Souvent, ces corps portaient des traces de strangulation.

Parmi ces victimes : Saïd Alilou, Mabrouk Yousfi, Ahmed Khlifi, Mohamed Khadraoui, Abdelaziz Baal, Miohamed Farès, M’hamed Lamchaïchi, Saïd Boukrif, Abdelmadjid Gacem, Hocine Milizi, Saïd Hadj Ali, Mohamed Saïd Ould Saïd… D’où venaient ces Algériens et Algériennes : de Paris –18e et quartier latin –, Montreuil, Nanterre, Porte de Champerret, Porte de la Villette, Argenteuil… Le nombre de morts ? 140, selon les services de l’Inspection générale de la police ; entre 200 à 327 selon la Fédération de France du FLN. Mais aussi, officiellement : 9260 Algériens furent détenus : 6600 au Palais des Sports ; 860 à Vincennes ; 1800 au stade de Coubertin et ailleurs. Et pourtant, que réclamaient alors nos compatriotes au pays des droits de l’homme ? «A bas le couvre-feu. Négociez avec le GPRA. Vive le FLN. Indépendance de l’Algérie»… La France pouvait comprendre ces slogans scandés de façon pacifique, elle qui a subi l’occupation nazie… Dès leur descente des cars, ils étaient accueillis pas des «Sale race !», «Ratons !», «Bicots !» avec force frappes à coups de poing, de pied, de crosse, de nerfs de bœuf ; furent également utilisés les supplices de l’eau, de l’empalement sur une bouteille, de l’électricité…

La chasse au faciès eut lieu ce jour là. «Il m’a été pénible d’assister à des actes indignes d’êtres civilisés… des actes d’une bestialité révoltante ont été commis de propos délibéré par des policiers. Le nombre de doigts écrasés, de côtes enfoncées et de fractures du crâne ne se compte plus… Je ne m’étendrai pas sur ce sinistre tableau d’une sauvagerie inouïe» (Joseph Gommenginger, gardien de la paix). Un autre témoignage d’un médecin militaire français : «L’entrée du stade franchie, c’est une vision d’horreur à laquelle, naïvement, je ne m’attendais pas. L’impression est celle d’un troupeau de bestiaux parqués dans un espace trop étroit (…).

Le commissaire principal m’a avoué qu’il n’avait jamais vu ses hommes se déchaîner avec une telle sauvagerie…».

Comment vivaient ces victimes ? Souvent entassées dans de vieux hôtels de la région parisienne. J. L. Einaudi rapporte que : les plus favorisés ont une chambre pour deux, mais il n’est pas rare que quatre garçons s’entassent dans une même pièce. Certains vivent ainsi depuis dix ans. D’autres encore occupent le même lit à deux : l’un le jour, l’autre la nuit, selon leurs horaires de travail. Et il relate comment des cars de police s’arrêtent devant ces hôtels, les occupants des chambres sortent pour stationner dans les couloirs et les escaliers pour qu’il soit procédé aux fouilles et aux perquisitions. Certains médecins, nous dit-il, ont aménagé deux salles d’attente à leur cabinet : l’une pour les Français, l’autre pour les Algériens.

Mais, il en est qui reçurent des menaces de mort pour avoir ausculté des Algériens victimes de sévices et de leur avoir délivré des certificats médicaux. Et ces victimes de l’arbitraire étaient repérées au faciès ; leurs papiers ne leur étaient pas demandés dès lors qu’apparaissaient des individus aux cheveux frisés et au teint basané. De l’hostilité à l’état pur. Méthodiquement et de sang-froid, les victimes étaient jetées par-dessus le pont après avoir été systématiquement frappées à coups de matraque et de nerfs de bœuf. Faut-il s’étonner dès lors qu’il y eut du sang partout, sur le pont, comme sur un vrai champ de bataille ? J. L. Einaudi, citant le New York Herald Tribune du 19 octobre 1961, rapporte l’anecdote suivante : Joseph Pomerleau, touriste américain, les cheveux noirs et une fine moustache.
Vers 21h30, en sortant de son hôtel, près de Solferino, il se retrouve avec un pistolet braqué sur lui… Collé sur un mur, il est matraqué. Quand il rentre à son hôtel, il lui manque 50 000 francs. Le lendemain, au commissariat, on lui dira : «Vous feriez mieux de quitter le pays. Vous ressemblez trop à un Algérien…» Plus dramatique, l’histoire de Fatima Bedar, adolescente de 15 ans, née à Bougie, qui ne rentra pas à la maison ce soir-là. Le 31 octobre, on retrouvera le corps de Fatima, noyée, dans le canal de Saint-Denis… Elle ne rentrera plus. De ce jour où eut lieu la barbarie au grand jour, en témoigne également un Algérien, M. Ahmed Djoughbal : «Le policier, fou de haine et voyant que nous étions solidaires même devant la mort, a porté un coup de matraque si terrible, oui si terrible que le cerveau de mon pauvre compagnon m’a éclaboussé la figure. Je n’ai pu entendre qu’un râle d’agonie, le frère martyrisé est mort dans mes bras. Voyant cela, le policier m’a asséné un dernier coup sur la nuque. Avant de tomber dans l’inconscience, j’ai entendu dire le policier : ‘‘Ils sont morts, balance-les !’’»(1).

Face à cette tragédie, plusieurs personnalités et journaux s’offusquèrent de cette attitude peu commune en matière d’inhumanité ; ainsi, pour P. Vidal-Naquet, «on aboutit à autre chose d’épouvantable dont certains d’entre nous se souviennent encore avec honte au pogrom anti-algérien du 17 octobre 1961, aux Algériens jetés dans la Seine, pendus dans les bois…». D. Mayer, ancien président du Conseil de la Résistance, a écrit dans Les Cahiers de la République : «Le racisme dont les musulmans sont l’objet dans la vie quotidienne est fort ancien (…). A partir du moment où l’on accepte que, devant soi, sans que l’on proteste, il soit dit ‘‘raton’’ ou ‘‘bicot’’ pour un Arabe, on accepte Auschwitz et les fours crématoires.» Pour les Temps Modernes, sous le titre «La bataille de Paris» : Avec Papon, nous n’avons plus que le visage nu de la haine raciste (…).

Alors, froidement, il a donné le signal du pogrom, il a couvert la ratonnade. Dans un Appel contre la barbarie, la revue Esprit s’indigne : «Ce qui se passait quotidiennement à Alger s’est donc produit à Paris, et la Seine charrie les frères des cadavres qui dorment au fond de la baie d’Alger» ; Eugène Claudius-Petit (alors vice-président de l’Assemblée nationale) a pu dire, s’adressant à Roger Frey (alors ministre de l’Intérieur) : «Nous vivons ce que nous n’avons pas compris que les Allemands vivaient quant Hitler s’est installé». Hervé Bourges, dans Témoignage chrétien a pu alors écrire : «Oui, c’est une rude leçon que viennent de nous donner les Algériens de Paris. Rude leçon parce que jamais ils ne seraient descendus dans la rue si nous, journalistes, avions su mieux informer une opinion chloroformée des réalités d’une guerre qui s’est établie sur notre sol… En 1936, dans l’Allemagne hitlérienne,
Himmler expliquait aux juifs que les ghettos avaient été créés de manière à assurer leur protection. En 1961, M. Papon assure les musulmans que les mesures du couvre-feu ont été prises dans leur propre intérêt.»

Pour Michel Winock : «Pour la légende du gaullisme, le silence de l’Elysée en ces jours-là est resté comme une meurtrissure» (Le Monde du 19 juillet 1986). Et, selon Michel Levine (qui a sans succès tenté de consulter les registres de l’Institut médico-légal pour l’année 1961 en 1987, il écrit que dans les Mémoires du général de Gaulle, on cherchera vainement trace du 17 octobre 1961(2) ; dans son éditorial in Le Populaire (journal du parti socialiste SFIO), Claude Fuzier mentionne «les visages de la haine et du racisme que beaucoup ne voulaient pas voir, enrobés qu’ils étaient de leur bien-être et de leur civilisation…»

Et, comme le dit Robert Badinter, avocat : «Ce qu’il reste maintenant de cela, ce sont les témoignages, ce sont les photos, ce sont les rappels qu’on me fait, à moi, lorsque je quitte notre pays et que je vais dans une conférence internationale de juristes où l’on me dit : ‘‘Chez vous aussi, ça a eu lieu à Paris, ces crimes-là’’, et je me tais.» Devons-nous nous taire quant à nous Algériens ? Certainement pas. Notre mémoire collective en souffrirait. La raviver constamment pour dire : plus jamais ça !

 

Par Ammar Koroghli , Avocat – auteur algérien

Notes :

1/ J. L. Einaudi La bataille de Paris. 17 octobre 1961 (ouvrage dont s’inspire ma contribution, notamment concernant les citations).
2/ Michel Levine Les ratonnades d’octobre. Bibliographie : Mehdi Lallaoui Les Beurs de Seine ; Michel Levine Les ratonnades d’octobre ; Jacques Panijel octobre à paris et Paulette Peju Ratonnades à Paris (film).


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