Fayçal Sahbi. Maître de conférences à l’université Oran 1 : «Une campagne insolite qui échappe à toute logique communicationnelle» | El Watan
toggle menu
lundi, 30 mars, 2020
  • thumbnail of elwatan30032020


  • Tombola Alliance

Fayçal Sahbi. Maître de conférences à l’université Oran 1 : «Une campagne insolite qui échappe à toute logique communicationnelle»

25 novembre 2019 à 10 h 11 min

C’est le hirak, aujourd’hui, qui donne une consistance matérielle et médiatique à la campagne électorale. Le discours électoral s’inscrit dans une continuité alors que celui du hirak est, par définition, iconoclaste.

– La campagne électorale boucle sa première semaine. Quelle appréciation en faites-vous en matière de communication ?

Il faut dire que nous vivons une campagne électorale que nous pouvons qualifier d’«insolite». Elle échappe à toute logique communicationnelle en temps normal. Tout d’abord parce qu’elle est largement refusée. Non seulement par le hirak, qui l’exprime chaque vendredi et désormais même les jours de semaine, mais aussi par de larges pans de l’opinion publique.

Ceci s’exprime par la difficulté à remplir les salles où se déroulent les meetings électoraux et à mobiliser les gens pour les «manifestations spontanées» en soutien aux élections du 12 décembre.

On peut également mesurer ce refus par le mécontentement et la colère populaires qui ont suivi l’annonce des cinq candidats retenus par l’Autorité nationale indépendante des élections, le 2 novembre dernier.

Je n’ai pas vu une telle gronde, dans les réseaux sociaux, depuis le fameux meeting de «La Coupole», en février dernier. Ce qui renforce également cet aspect insolite de la campagne présidentielle, c’est qu’on a l’impression qu’elle se déroule à «huis clos». Ce qui contraste même avec le «folklore électoral» auquel nous sommes habitués. On ne fait même plus attention aux formes.

Le but d’une campagne, comme tout le monde le sait, est de convaincre. Or, il est devient difficile de le faire quand on n’a pas de public en face et quand les rares présents, durant les meetings, sont des gens, a priori, déjà convaincus. On a même vu les forces de l’ordre protéger les meetings du public auquel est censée s’adresser la campagne.

Enfin, si l’on se penche sur son «contenu», on va vite s’apercevoir que le message principal de la campagne est d’inciter les gens à voter. Non pas en faveur d’un candidat en particulier, mais voter tout court.

Durant cette première semaine, on a pu voir deux candidats se trouver en même temps dans la même ville, dans la même pièce, autour de la même table, en train de boire le thé. Alors qu’un troisième tentait dans un café de convaincre un citoyen de «voter pour n’importe qui. Le plus important est de voter». Bien évidemment, cela ne passe pas inaperçu auprès de l’opinion publique et corrobore l’image caricaturale de la campagne quil commence à cultiver.

Au lieu de servir de vitrine aux candidats et à leurs programmes, cette campagne électorale a permis au hirak d’étaler sa force de frappe : chaque sortie électorale d’un candidat est devenue un prétexte pour manifester. Après avoir été un événement hebdomadaire (ou bihebdomadaire dans le meilleur des cas), le hirak s’est transformé en un rituel quotidien.

Aussi, la campagne a élargi le champ géographique de la protestation. En témoignent les arrestations quotidiennes aux quatre coins de l’Algérie : Tlemcen, Batna, Biskra, Adrar. Ce qui a même mis à mal le «récit dominant», qui essaye de minorer l’importance du hirak, en réduisant son espace géographique à la Grande-Poste, avec tout ce que cela implique au niveau connotatif dans l’imaginaire dominant.

– Le discours électoral tente cette fois-ci de faire face et d’être visible devant celui du hirak, beaucoup plus réel. Pensez-vous qu’il en est capable ?

Durant cette campagne, on assiste à un drôle d’inversement des espaces : le discours électoral est cloîtré dans des meetings semi-publics, certes couverts par les médias mais sans attache avec le réel. En parallèle, le discours protestataire, qui relevait pendant longtemps des domaines de la clandestinité ou de «la virtualité», est bien là, dans la rue, dans les discussions quotidiennes des gens et donc ancré dans le réel. Aujourd’hui, c’est le hirak qui donne une consistance matérielle et médiatique à la campagne électorale.

Très décriés dans «la discussion publique» – pour utiliser une sémantique appropriée -– la campagne électorale et les candidats n’existent désormais, dans l’espace public, qu’à travers le discours du hirak ou celui sur le hirak. Même si les journaux électroniques et les grandes pages d’information, rangés dans la catégorie des médias pro-élection, consacrent un espace important au discours électoral, on peut constater que la majorité des commentaires adhèrent au discours du hirak.

– Le discours des candidats n’innove pourtant pas devant cette crise politique…

Il y a bien eu pourtant des tentatives d’innovation, comme celles du candidat Azzedine Mihoubi, très présent sur Instagram (premier média de jeunes en Algérie) et qui a lancé une application mobile. Mais de manière générale, le discours des candidats est en décalage avec l’air du temps. Le discours électoral s’inscrit dans une continuité alors que celui du hirak est, par définition, iconoclaste.

Dans beaucoup de cas, des candidats se sont servis des codes de la manipulation (politique, entre autres) que l’on employait auparavant, alors que les nouvelles générations, grâce à leur contact avec les réseaux sociaux, ont intégré ces mêmes codes de manipulation dans leur communication.

L’utilisation d’une symbolique religieuse dans le discours électoral de l’un des candidats, s’est révélée, par exemple, contre-productive puisqu’elle a déclenché une vague de réactions critiques, voire sarcastiques. Avec cette nouvelle génération, le coup du laser dans le ciel électoral n’est plus possible… 

S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!