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Naoufel Brahimi El Mili. Politologue : «Un nouveau paysage politique est à redessiner»

19 décembre 2019 à 10 h 08 min

Naoufel Brahimi El Mili, 59 ans, est politologue, chercheur en histoire et enseignant à Paris. Il et aussi spécialiste des relations franco-algériennes. Nous l’avons sollicité pour nous donner son point de vue au lendemain de l’élection à la magistrature suprême de M. Abdelmadjid Teboune.

– Vous êtes sur le point de sortir un livre, Histoire secrète de la chute de Bouteflika ; quelles en sont les grandes lignes ?

Le 5e mandat, encore plus curieusement que la 4e, était en marche avec les mêmes méthodes, les mêmes équipes et les mêmes complicités étrangères. Comme de nombreux Algériens, j’étais surpris par le mouvement du 22 Février que je n’arrivais pas à définir. De France, j’étais même convaincu du maintien de Bouteflika au pouvoir par la force et l’argent. Au deuxième vendredi, le sursaut s’amplifie et se consolide, les jours de Bouteflika sont comptés.

Dès lors, à travers des échanges avec des responsables des deux pays et des observations, j’arrive à la conclusion que cette protesta n’est pas si instantanée que ça. En menant plus d’une cinquantaine d’entretiens où mes interlocuteurs préfèrent garder l’anonymat (à une ou deux exceptions près), l’écriture de l’histoire de la chute de Bouteflika commence à me titiller.

Et c’est lors d’un long séjour à Alger, où j’ai rencontré des responsables bien informés, que je commence à prendre des notes. Les soirées de Ramadhan se prêtent aux longues discussions, Bouteflika est déchu, Saïd et Toufik sont incarcérés, la parole se libère. Au fil des échanges et recoupements, j’apprends, par exemple, que ce même Toufik envisageait, dès le début de l’année 2018, à se présenter à la présidentielle à venir.

Découragé, l’ancien Rab Dzaïr incite un général-major à la retraite mais plus jeune à postuler pour la magistrature suprême, Ali Guediri. Se met en place une dynamique à travers des réseaux bien implantés dans le pays pour promouvoir cette candidature. Revient, de nouveau, en scène Rachid Nekkaz, déjà manipulé en 2014, pour organiser la confusion. Certains responsables du renseignement français sont informés.

Une autre machine est lancée. Le lecteur de Georges Orwell que je suis nomme dans mon ouvrage Saïd Bouteflika «Small Brother», et qui ne tarde pas à prendre des contre-mesures. Les ingrédients d’une situation gravement conflictuelle sont en place. Le tout sur un terreau de «malvie» et de désœuvrement dus à 20 ans de prédation. L’allumette est placée devant une poudrière.

Le hirak prend de l’ampleur et s’autonomise avec un seul mot d’ordre : «Non au 5e mandat». La France, qui avait misé sur l’ex-patron de la DGSN et qui commençait à s’intéresser au profil de Guediri, revient vite à ses vieux réflexes : soutenir Bouteflika. Paris perd pied, Saïd et Toufik aussi. Ainsi j’ai trouvé une «belle» histoire à raconter, ponctuée de révélations et décryptages.

– Certains disent que pour montrer sa bonne foi, Tebboune devrait en premier rendre leur liberté aux détenus d’opinion. Est-ce suffisant ?

Le paradoxe de l’accession de Tebboune à la Présidence réside dans le fait qu’il est le plus fragile des cinq candidats, mais que dès la prestation du serment constitutionnelle, il disposera de pouvoirs exorbitants. Il peut donc libérer ces détenus d’opinion et c’est la moindre des choses, «bla mziytou» en langage parlé. Condition nécessaire mais insuffisante. Il est préférable que la démarche présidentielle s’inscrive dans une offre politique plus globale. Le pouvoir doit faire des concessions quant aux libertés individuelles, un exemple parmi tant d’autres.

Le tout en présentant un véritable projet pour une société de droit. Le résultat de ce suffrage contesté est aussi la faillite des partis classiques du pouvoir et des nano-partis encore plus invisibles, à l’exception peut-être de celui de Bengrina au score très honorable. Je cite un contre-exemple : le RCD. Parti qui consolide sa crédibilité par la rectitude de ses positions dans une optique nationale et non régionale.

Le RCD a un défi à relever et, contrairement à ceux prompts à voler au secours de la victoire, il aurait une place de choix à la table des négociations éventuelles. Je préfère ce mot au dialogue.

– D’autres disent que Tebboune ne pourra être qu’un président de transition ?

L’après-Bouteflika est forcément une transition. Une transition est un long processus qui nécessite des concessions de part et d’autre pour l’intérêt du pays. Au passage, je refuse de penser que l’actuel Président envisage déjà son second mandat. La question qui se pose ici et là : «Va-t-il achever son mandat actuel ?» Rien ne l’interdit, surtout s’il prend les mesures adéquates en étant à l’écoute de tous les Algériens.

De toute évidence, Tebboune a des handicaps trop connus pour être rappelés, mais s’il arrive à frapper l’opinion publique par des décisions à forte charge symbolique, sa «remontada» devient du domaine du possible. Pourquoi ne nommerait-il pas une femme comme Premier ministre, par exemple ? Pour une fois, le chef de l’Etat ne doit rien au FLN, au RND ni à d’autres coalitions politiques trop entachées. Sur le papier, il a les mains libres.

– Le hirak devrait-il rester dans le même tempo ? N’est-ce pas une manière d’aider le pouvoir à se consolider davantage ?

Selon moi, il y a deux hiraks. Le premier rejetant fermement le 5e mandat est victorieux de par l’effet surprise et tranchant de son sursaut. Une fois Bouteflika écarté du pouvoir, le mot d’ordre «Ils dégagent tous» perd de son emprise sur la réalité politique.

Une telle posture maximaliste, qui s’explique aussi par une humiliation prolongée, ne renferme toutefois pas les ingrédients d’un contre-projet constructif. Le hirak 2 a commencé par demander le départ des fameux 3B. A ma connaissance, Bedoui est encore Premier ministre et Bensalah va bientôt faire la passation des pouvoirs à Tebboune.

Le tempo du second hirak n’est pas d’une efficacité inouïe. Je dirai même plus, les marches du vendredi donnent un alibi démocratique au pouvoir. Toutefois, le nouveau Président, qui appelle au dialogue, sait quelque part qu’il ne sera pas vraiment entendu.

Mais il aura fait le geste, doit-il se dire, avant de passer outre peut-être. La balle est dans le camp de Tebboune pour le moment puisqu’il détient, sur le papier, tous les leviers du pouvoir. Aussi, l’armée a tout intérêt à entretenir l’illusion d’un Président aux commandes, sa neutralité sera encore plus déclamée.

– Le problème de représentativité va de nouveau se poser. L’option de structuration n’est-elle pas désormais inéluctable ?

Les résultats de ce scrutin sonnent le glas des traditionnels partis du pouvoir, le FLN en tête. Ils accentuent aussi l’invisibilité de la majorité des nano-partis. Un nouveau paysage politique est à redessiner. Seul le RCD tire son épingle du jeu. Il est quasiment le seul parti de l’opposition crédible.

Sa responsabilité est grande. Hormis ceux qui sont prompts à voler au secours de la victoire, le RCD aurait une place de choix à une éventuelle table de négociation si les conditions sont réunies. Parmi celles-ci, une véritable auto-organisation du hirak. Je pense que certains des détenus d’opinion, une fois libérés, auront une place naturelle dans le nouveau champ politique, car ils sont simplement légitimes et incontournables.

– Le hirak a-t-il une chance d’être écouté par le pouvoir, et est-il à même d’avancer dans sa quête de rupture ?

Pour le moment, Tebboune, candidat indépendant, n’a point besoin ni du FLN ni du RND, partis fortement discrédités. Le nouveau Président est légal par les chiffres officiels. Il a besoin d’un hirak organisé autour de revendications claires pour asseoir sa légitimité autant que faire se peut. L’inverse est beaucoup moins évident. Cependant, si le hirak avec des demandes réalistes souhaite être écouté, Abdelmadjid Tebboune ne peut que prêter une oreille très attentive, il sera jugé sur le suivi par des actes.

Seulement, la rupture ne peut être totale et brutale avec le parcours politique de l’actuel locataire d’El Mouradia et du haut de ses 74 ans. Un cheminement progressif est plus que nécessaire.

J’ai la douce certitude qu’avec un hirak auto-organisé, des partis, des femmes et des hommes politiques seront encore plus à ses côtés. Je pense notamment au RCD, à Zoubida Assoul et à Soufiane Djilali, tous habitués aux marches du vendredi depuis le début, et parfois même avant avec le mouvement Mouwatana. Sans négliger le risque, quoique minime, de récupération politique, cette éventuelle situation s’inscrirait dans une perspective gagnant-gagnant. De nombreuses conditions sont, d’ici là, à remplir. La balle serait dans le camp du hirak.

– Qu’est-ce qui explique, selon vous, l’absence des élites dans le débat politique ?

Certaines des raisons sont très anciennes, l’école algérienne avait cessé depuis de nombreuses années à fabriquer des élites. Durant les 20 ans de règne de Bouteflika, l’argent a capté l’essentiel de la réflexion. 1000 milliards de dollars dépensés en quatre mandats.

Il en résulte, entre autres, qu’une partie de l’élite politique se trouve à El Harrach. Aussi, le pouvoir a-t-il vraiment laissé un espace au débat politique constructif ? Poser la question, c’est y répondre. Avec la dynamique du hirak, la parole et les idées se sont libérées. Reste à libérer les détenus d’opinion.

– Quelle serait l’approche géopolitique du nouveau Président ?

En même temps qu’un vaste chantier intérieur, Tebboune doit se mettre sur la scène internationale. L’une de ses premières rencontres devrait, selon moi, être avec le président de la République tunisienne, pour des raisons évidentes de géopolitique. Ensuite, des alliances ou la consolidation des appuis avec certains des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU sont à redéfinir.

Il faudrait s’interroger sur le soutien réel ou supposé de la Russie, grand partenaire stratégique de l’Algérie, du moins sur le plan militaire. Je ne sais pas ce que pense vraiment Poutine de la situation algérienne. Je sais qu’il avait rencontré à Brégançon, résidence d’été du président français, Emmanuel Macron. Je serais surpris si le cas de l’Algérie n’était pas évoqué. Ces deux puissances défendent leurs intérêts respectifs dans la région.

Je sais aussi qu’en 1964, Ahmed Ben Bella, alors président décoré à Moscou par la plus haute distinction de l’Union soviétique, avait demandé à Nikita Khrouchtchev son aide, car Paris se montrait très sévère au regard des nécessités économiques de l’Algérie. Le leader communiste lui avait cyniquement répondu : «Entendez-vous avec la France, je ne peux pas avoir deux Cuba sur les bras.» Le contexte mondial a certes profondément changé depuis, mais j’ai tendance à penser que dans les enjeux géostratégiques actuels, le soutien de Poutine risque de ne pas être indéfectible.

Par ailleurs, si la déjà morne situation économique du pays ne s’améliore pas, le FMI et le Club de Paris frapperont à la porte de la présidence de la République algérienne et démocratique. Alors, Emmanuel Macron aurait une certaine centralité dans les négociations éventuelles. Je pense qu’il faut en tenir compte, pour ne pas dire en prendre acte.


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