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samedi, 18 septembre, 2021
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Un hirak contre le feu

12 juillet 2021 à 10 h 48 min

Tout a été gigantesque dans les terribles incendies de forêt de Khenchela. D’abord une ligne de feu de 18 kilomètres de longueur et 9 kilomètres de largeur. Des foyers qui vont de la ville de Kaïs jusqu’à celle de Bouhmama en passant par Tamza et Aïn Mimoun.

Samedi 10 juillet 2021, vers 21h, sous l’une des tentes du PC opérationnel établi dans un terrain vague à l’entrée de la ville de Bouhmama, dans la wilaya de Khenchela, se tient une réunion de coordination de toutes les forces engagées dans la lutte contre le feu. Il y a là des généraux et des officiers supérieurs de l’armée ainsi que les principaux responsables nationaux des forêts et de la Protection civile.

Les radios grésillent et les téléphones sonnent continuellement. Les nouvelles du front arrivent en flux continu. Il faut faire le point de ce qui a été fait et ce qui reste à faire.

En face, sur la montagne, plusieurs points lumineux trouent le manteau de la nuit qui recouvre désormais le paysage. Les lumières rouges sont celles des feux encore allumés et les vertes celles des engins des pompiers. La bataille est encore loin d’être gagnée.

Tout a été gigantesque dans les terribles incendies de forêt de Khenchela. D’abord une ligne de feu de 18 kilomètres de longueur et 9 kilomètres de largeur. Des foyers qui vont de la ville de Kaïs jusqu’à celle de Bouhmama en passant par Tamza et Aïn Mimoun.

Du jamais-vu tout simplement. Il faut savoir que la région est densément boisée. Il s’agit là du plus grand massif forestier de l’Algérie. Des monts boisés de pins d’Alep, de chênes et de cèdres nichés sur les plus hauts sommets et qui s’étendent sur les wilayas de Batna, Biskra et Khenchela.

Ces forêts constituent le poumon de la région, mais également le dernier barrage vert avant le grand désert qui ne cesse d’avancer.

«De toute ma vie de pompier, Je n’ai jamais vu une telle mobilisation»

Les moyens engagés par la Protection civile, l’administration des forêts et l’armée pour lutter contre le feu sont également gigantesques. Des milliers de soldats, gardes forestiers et pompiers, une quinzaine de colonnes mobiles venues de toutes les wilayas du Centre, de l’Est et du Sud, 3 hélicoptères, près de 90 bulldozers et engins de terrassement, sans compter les camions-citernes, les tracteurs et autres engins pouvant rendre un service.

Une véritable armée en campagne et une vraie guerre où des hommes pouvaient à tout moment perdre la vie. Plusieurs mines datant de la Guerre de Libération ou de la décennie noire ont d’ailleurs éclaté, causant des blessés qui se sont retrouvés à l’hôpital.

«La Protection civile a beaucoup gagné en organisation et en professionnalisme. Nous pouvons mobiliser 5000 hommes en 24 heures, même en déplacement. Ce sont des détachements spécialisés dans les interventions d’urgence lors des grandes catastrophes», affirme le colonel Boualem Bourelaf, directeur général de Protection civile.

Cependant, ce qui a surpris par sa force et son ampleur, ce n’est ni le feu ni la puissance des moyens engagés par l’Etat, mais la déferlante humaine et la mobilisation citoyenne nées spontanément à mesure que les gens prenaient conscience de l’ampleur du désastre grâce aux réseaux sociaux.

Un hirak contre le feu. «De toute ma vie de pompier, je n’ai jamais vu une telle mobilisation», dit le colonel Bourelaf, sincèrement admiratif de cet élan d’entraide et de solidarité. «Je suis entièrement de votre avis. C’est du jamais-vu une telle mobilisation», acquiesce pour sa part Ali Mahmoudi, directeur général des forêts.

Les gens ont accouru de toutes parts, parfois d’aussi loin que Oued Souf ou Constantine. Le Chaoui amoureux fou de sa terre et de son pays s’est levé pour combattre cet ennemi féroce et insaisissable qu’est le feu. Les plus armés avaient une pelle entre les mains. Les autres, une simple branche arrachée à un arbre rescapé et un inépuisable courage.

«Ils éteignaient le feu y compris avec les bouteilles d’eau qu’on leur donnait pour boire», dit un pompier. Certains pleuraient sans retenue de voir leurs forêts partir en fumée. Et il fallait retenir d’autres pour qu’ils ne finissent pas asphyxiés par la fumée ou carbonisés dans l’enfer des tourbillons des flammes qui s’élevaient très haut dans le ciel.

Dans le village de Aïn Mimoun, dans un petit hangar aménagé en café au bord de la route, Djamel et Khellil attendent pour nous accompagner dans la forêt d’Issoumar. De nombreux jeunes de la localité tenaient à venir avec nous et la benne du camion chargé de nous transporter est assez vaste pour transporter tout le monde.

Cela fait des jours et des nuits qu’ils combattent le feu aux premières lignes dans ces forêts qui ont toujours été leur deuxième maison. Il est question de voir les dégâts causés par le feu et de rencontrer des familles qui ont presque tout perdu. Il faut quitter l’asphalte et prendre une piste cahoteuse qui s’enfonce dans l’épaisse forêt dont de vastes parties sont brûlées.

«Des pistes qui n’existent que sur papier»

Avant tout, Djamel veut comprendre et connaître les raisons de ce qu’il appelle le «black-out médiatique» autour des Aurès. Avec des mots où sont mêlés colère, incompréhension et ressentiment, Djamel, qui est ingénieur au chômage, cherche à savoir si les médias, dans leur ensemble, n’ont pas reçu des ordres pour ne pas évoquer la catastrophe qui se déroule en pays chaoui.

Ce sentiment de colère, on le retrouvera pratiquement chez tous ceux qui ont combattu le feu jour après jour pendant plus d’une semaine. «Ils disent que ce sont les trafiquants de charbon qui sont à l’origine des incendies. C’est impossible. Eux travaillent toujours à côté d’un point d’eau et le bois qu’ils utilisent est enterré pour faire du charbon. Et puis, il faut savoir qu’une forêt réduite en cendres ne peut plus leur servir à grand-chose», dit Djamel.

Khellil : «Quand les éléments de l’armée sont arrivés pour combattre le feu, ils avaient ramené des cartes et des plans pour se repérer dans le massif forestier. Ils étaient désorientés, car la plupart des pistes sur les cartes n’existent pas dans la réalité. Même chose pour les forages… Cela veut dire qu’il y a du vol et de la corruption. Des gens ont été payés pour quelque chose qu’ils n’ont jamais fait.»

Walid, qui possède une petite parcelle plantée de pommiers et qui travaille au sein du Groupe de génie rural (GGR), témoigne : «Nous n’avons reçu aucun nouveau projet, comme les ouvertures de pistes par exemple, depuis des années. Le dernier projet de nettoyage de la forêt remonte à 2003. Si on avait ouvert des pistes en forêt, nous n’aurions pas eu cette catastrophe.»

Son ami intervient pour affirmer que toutes les demandes d’ouverture faites par les services des forêts reviennent avec l’avis défavorable des services de sécurité qui opposent leur veto pour des raisons de sécurité. La boucle est donc bouclée.

Photo : El Watan

«Ici, il ne reste plus que Dieu et moi…»

«Il ne reste plus que Dieu et moi ici. J’ai tout perdu : ma maison, mes arbres, mes pompes, les tuyaux d’arrosage, les câbles électriques, tout, tout… Heureusement que j’ai pu sauver ma famille qui se trouve aujourd’hui chez des parents», dit un jeune agriculteur d’une quarantaine d’années.

Debout, au milieu des ruines fumantes et des tapis de cendres, il promène un regard triste et las sur les murs noircis de sa maison et les arbres brûlés ou jaunis sous l’effet de l’intense chaleur. Il contemple le résultat de 15 ans d’efforts partis en fumée. Depuis ce jour funeste où l’incendie lui a tout pris, nous sommes les premiers étrangers à lui rendre visite.

Deux kilomètres plus loin, son voisin et cousin, Aâmi Belkacem Harrath, qui doit avoir dans les 70 ans, est dans le même état. Il a perdu plus de 1500 pommiers et tout son système d’arrosage au goutte-à-goutte. Des milliards de pertes sans compter le préjudice moral. Lui-même a été sauvé in extremis.

Il était pratiquement inconscient et intoxiqué par les fumées au moment où on l’a retrouvé. Aami Belkacem se demande comment il va rembourser tous ses crédits auprès de la banque. «Je demande à l’Etat d’intervenir pour nous aider. Nous ne pouvons pas faire face à ce désastre seuls», dit-il.

Ce qui lui fait encore mal est que personne n’est venu s’enquérir de son sort une semaine après le désastre. «Avant, il y avait des postes de vigie chargés de donner l’alerte en cas d’incendie dans toute la montagne, mais depuis les années 1990, il n’y a plus rien», regrette-t-il.

Un peu plus loin, une autre famille est dans le même état. Quatre hommes et un adolescent sont assis sous un grand arbre esseulé qui a échappé aux flammes. De victimes, ces hommes se sont retrouvés dans le box des accusés pour incendie criminel.

Le propriétaire de la ferme et son frère ont été arrêtés par les services de sécurité puis présentés devant le procureur. «Et vous pensez que je vais brûler ma terre, mes arbres, ma maison et celle de mes voisins et toute la forêt pour quelques dinars ou quelques mètres de terre ?» dit-il au procureur de la République.

Il y a encore d’autres familles plus loin, mais la fatigue, la chaleur et le manque de temps ne nous permettent pas de leur rendre visite. D’autant plus que la visite que ces victimes attendent et espèrent encore est de celle de responsables qui peuvent leur apporter aide et réconfort.

Au moment de quitter les lieux, des colonnes de fumée montaient encore dans le ciel au loin. Certains feux étaient ravivés par le vent. Sur la route, des appels téléphoniques nous apprenaient que d’autres incendies avaient éclaté dans des endroits qui avaient été jusque-là épargnés.

Khenchela
de notre envoyé spécial

Photos : EL Watan


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