Un deuxième «1er Novembre» au cœur de la «métropole» | El Watan
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Il y a 60 ans, «le second front armé» portait la révolution sur le sol français

Un deuxième «1er Novembre» au cœur de la «métropole»

25 août 2018 à 2 h 38 min

25 août 1958 – 25 août 2018. Soixante ans auront passé depuis les opérations des commandos de l’OS, l’Organisation spéciale, en France, et qui annonçaient l’ouverture d’un «second front armé» de la Guerre de Libération, cette fois, en plein territoire français, au cœur même de la «métropole».

L’ampleur de ces offensives sans précédent est telle que l’un des membres de «la Spéciale» qui ont pris part à ces opérations, en l’occurrence Abderrahmane Meziane Cherif, écrit dans son livre La Guerre d’Algérie en France : «Le 25 août est en quelque sorte notre 1er Novembre à nous, gens de l’OS.» Jacques Vergès, qui a préfacé le livre, relève pour sa part : «Les expériences du Vietminh et du FLN sont éloquentes.

Mais il est une expérience unique et par delà même méconnue, celle de l’OS en France. Jamais la lutte chez l’ennemi n’a connu une telle ampleur, illustrée entre autres par la destruction du dépôt pétrolier de Mourepiane.» Daho Djerbal dit sensiblement la même chose.

Lors d’une conférence donnée le 25 août 2015 à l’Historial, à Alger, dans le cadre d’une cérémonie commémorative organisée par l’ONM et dédiée au Second front armé, l’historien souligne : «C’est la seule fois au cours du XXe siècle où un peuple colonisé ouvre un front armé sur le territoire même du colonisateur.» «Ni les Vietnamiens, ni les Indochinois, ni aucun autre mouvement de libération, ne l’ont fait.» (voir El Watan du 26 août 2015).

Le moudjahid Mohamed Ghafir dit Moh Clichy, ancien responsable de la région Nord de Paris (Clichy-la-Garenne), puis chef de la Superzone de la Wilaya I (Paris Rive gauche) au sein de la Fédération de France du FLN, regrette que cet épisode pourtant crucial «soit tombé dans l’oubli».

Mercredi dernier, au deuxième jour de l’Aïd El Kébir, il s’est déplacé à El Watan pour déposer un document rédigé par ses soins et offrant un très bon résumé des événements du 25 août 1958 assorti d’une compilation d’articles de presse. Il nous disait il y a quelques années que cette offensive spectaculaire était à ses yeux «similaire au 1er Novembre 1954 en Algérie».

242 attaques contre 181 objectifs

C’est sur décision du CCE que cette bataille a été déclenchée sur le territoire de l’Hexagone. Autant dire dans la «gueule du loup». L’idée était dans l’air du vivant même de Abane et sous son impulsion, précise Moh Clichy. Dans les notes écrites qu’il nous a transmises, on peut lire : «La Fédération de France du FLN a décidé de mettre en application les objectifs de l’Organisation spéciale (OS) créée en 1957 (en France), et constituée de fidayins volontaires et de commandos formés en Allemagne et au Maroc pour des opérations paramilitaires sur tout le territoire français.

Il y a lieu de rappeler que l’Organisation spéciale a été placée sous la responsabilité d’un membre du Comité fédéral, Rabah Bouaziz, connu sous le nom de guerre de Saïd, et son adjoint Nasr-Eddine Aït Mokhtar, dit Madjid.» Selon un document de l’ONM, un recensement des opérations menées entre le 25 août et le 27 septembre 1958 fait état de «56 sabotages et 242 attaques contre 181 objectifs».

«Le 25 août, le FLN lance 242 attaques et 56 actes de sabotage dans la région parisienne, le nord, l’ouest et le sud de la France. Ces actes font 88 morts et 188 blessés», rapporte L’Humanité (voir : Le FLN en France : une histoire méconnue, mis en ligne le 22 septembre 2010).

Le journal français ajoute : «Le port de Marseille, où 16 000 m3 de pétrole prennent feu, est en flammes, il en est de même des dépôts de carburant de Gennevilliers, Vitry, du Petit-Quevilly, de Mobil Oil de Toulouse, de Port-la-Nouvelle. Des commissariats de police sont attaqués, des voies ferrées sont sabotées.

Ces actions du FLN en France, trois mois après l’arrivée de de Gaulle au pouvoir, le 1er juin 1958, font la une des médias mais surtout – c’était l’objectif recherché – de la presse internationale.» L’incendie du dépôt de carburant de Mourepiane est qualifié de «catastrophe nationale».

Mohamed Ghafir convoque ces mots du général Giap (né, heureuse coïncidence, un 25 août) : «C’est la première fois dans l’histoire des peuples qui luttent pour leur indépendance que le colonisé porte la guerre sur le sol du colonisateur.» Ces attaques ont surtout permis de «fixer» les troupes qui devaient renforcer le contingent français en Algérie, ce qui a contribué à desserrer l’étau sur les maquis de l’intérieur. «La France est obligée d’immobiliser des dizaines de milliers d’hommes du contingent pour garder les nombreux points stratégiques qui parsèment son propre territoire», indique le document de l’ONM.

Un second front pour souffler

Lors de sa conférence du 25 août 2015 à l’Historial, Daho Djerbal a analysé en profondeur le contexte historique de l’époque, qui était surtout marqué par la terrible répression qui a suivi le soulèvement du Nord-Constantinois. «Le peuple algérien est devenu un élément constitutif de la Guerre de Libération après le 20 août 1955», observe-t-il.

«Cet élargissement du front de la lutte armée à tout le territoire et à toutes les catégories de la population a fait qu’en France, on est entrés de plain-pied dans la guerre (…). Entre 1956 et 1958, les unités de l’armée française sont passées de quelques milliers d’éléments à plusieurs centaines de milliers pour atteindre 400 000 hommes en 1959.» «Les maquis commencent à subir un véritable rouleau compresseur à partir de fin 1957 (…).

Ce rouleau compresseur va atteindre plus de 60% des effectifs de l’ALN qui vont être éliminés. A ce moment-là, le CCE va décider d’ouvrir un second front armé en France, mais cette fois pour souffler, pas pour négocier.» Car, fait-il remarquer, le CCE avait tranché sur le principe de l’extension des hostilités sur le sol français avant 1958 : «Le 25 août, c’était la deuxième tentative d’ouvrir un second front en France.

La première offensive sur le territoire français des militants en armes de la Fédération de France du FLN a commencé en 1957. Elle a été menée simultanément en Algérie et en France. Elle devait constituer pour le Comité de coordination et d’exécution (CCE) un moyen de contraindre le gouvernement français à négocier et à trouver une issue rapide à la guerre. C’était aussi une manière de démontrer sur le terrain la capacité d’intervention du FLN et sa représentativité auprès des masses.» (El Watan du 26 août 2015).

La réunion de Cologne

Sur la genèse des événements, Me Ali Haroun livre des détails importants. Dans El Watan du 25 août 2008, pour le cinquantième anniversaire du Second front, il apporte un témoignage-clé qu’il entame par ce constat amer : «Le 25 août 1958, qui marque une étape importante du combat de l’émigration, mérite de sortir de l’oubli où il se trouve injustement confiné.»

L’auteur de La 7e Wilaya  confirme que le Comité fédéral avait expressément été chargé par le CCE d’étendre la lutte armée au sol français : «Lorsque le Comité de coordination et d’exécution (CCE), organe suprême du FLN, désigne en mai 1957 Omar Boudaoud responsable de la Fédération de France, il l’investit de certaines missions, en particulier celle de créer, dès que les circonstances le permettraient, un climat d’insécurité en France.»

Ali Haroun a raconté ensuite comment les choses ont été préparées un mois seulement avant le passage à l’acte : «C’est ainsi qu’en ce mois de juillet 1958, dans un village de la banlieue de Cologne, sur la rive droite du Rhin, l’auberge des Falken abritait une réunion du comité fédéral et des chefs des quatre Wilayas du FLN en France.

Le comité élargi estime que le FLN est arrivé à installer sur le territoire français une organisation politico-administrative et paramilitaire telle qu’il peut envisager le passage à une forme supérieure du combat. A cet effet, Boudaoud rappelle qu’il est investi d’une mission précise qui inclut, parmi les directives données par Abane Ramdane, celle d’ouvrir en France et au moment opportun un second front.

Le but : élargir le champ du combat, contraignant ainsi le gouvernement français à accroître ses dépenses militaires et son budget de répression, pour rendre sa politique impopulaire, et disperser ses forces, ce qui soulagerait d’autant les maquis. Les participants se donnent alors un mois de délai pour préparer, chacun dans son domaine, l’action envisagée. Levant la séance le 25 juillet, ils fixent le déclenchement au 25 août 1958 à 00h. Et chacun prend le chemin du retour vers sa circonscription.»

«La guerre vient de franchir la Méditerranée»

Au lendemain des attaques : stupeur et tremblements au sein de l’opinion française. «Le peuple français dans sa grande masse découvre par la presse, le 26 au matin, que la guerre vient de franchir la Méditerranée, au moment même où il commençait à s’en accommoder.

Commissariats, postes de police et casernes attaqués, dépôts de carburant incendiés, voies ferrées sabotées, objectifs économiques atteints, policiers et militaires visés, raffineries en flammes et quartiers entiers évacués… tout cela en une seule nuit», écrit Ali Haroun. «Dans la région parisienne, relate-t-il, les commandos, sous les ordres directs de Mohand Ouramdan Saâdaoui et Mohammed Mezrara, dit Hamada, passent à l’attaque.

A 2h05, l’annexe de la préfecture de police, 66 boulevard de l’Hôpital à Paris, est mitraillée. Sur les quatre policiers de garde, trois sont tués, le quatrième grièvement atteint. Les hommes pénètrent dans les lieux, allument des bidons d’essence. L’incendie fait diversion et l’épais nuage de fumée qui s’en dégage va protéger leur fuite.

Menée par Diafi et Messerli, l’action aura permis la prise d’un pistolet-mitrailleur 38 et d’un pistolet automatique de 9 mm. Le commissariat du XIIIe arrondissement est arrosé de rafales de mitraillettes. Quai de la Gare, un dépôt d’essence touché. La cartoucherie de Vincennes est visée. On se propose de la faire sauter.

L’attaque, dirigée par Larbi Hamidi, dit Amar, a lieu à 3h du matin. Mais des policiers alertés quelque temps auparavant patrouillent. Elle se solde par une intense fusillade : un policier tué, plusieurs blessés et du côté FLN, deux tués et huit blessés. Des dépôts de pétrole à Gennevilliers et à Vitry sont incendiés. Toujours aussi visés, mais sans succès, un hangar à l’aéroport du Bourget ainsi qu’une usine à Villejuif.» (Lire le récit de Me Ali Haroun dans El Watan du 25 août 2008).

«Tout ‘‘basané’’ devient suspect»

La réaction de la police française est brutale : «Comme il fallait s’y attendre, la répression se durcit. Un couvre-feu pour les Nord-Africains est instauré dès le 27 août dans le département de la Seine, le 3 septembre dans le Rhône et le 4 en Seine-et-Oise. Les ‘‘chasses au faciès’’ se multiplient à Paris, Marseille, Lyon, Belfort et les ‘‘transferts’’ en Algérie redoublent.

Tout ‘‘basané’’ devient suspect.» Les commandos de la «Spéciale» n’abdiquent pas pour autant, assure l’ancien dirigeant au sein la Fédération de France du FLN : «Le 31 août, attaque réussie de dépôts d’essence à Arles et de l’usine à gaz d’Alès, qui explose.

Le 1er septembre, les commandos essuient un échec devant le siège de l’Office algérien d’action économique (OFALAC), avenue de l’Opéra, à Paris. Le 2, explosion d’une bombe près de Rouen. Le 3, sabotage de la voie ferrée Paris-Le Havre. Les commandos s’attaquent, le 4 septembre, à l’aérodrome de Melun et le lendemain un autre sabotage entraînant le déraillement d’un train de marchandises à Cagnes-sur-Mer, dans le Midi.

Ainsi, les éléments de la ‘‘Spéciale’’ aussi bien que les ‘‘groupes de choc’’ de l’organisation – car de nombreuses actions contre les policiers et les gradés leur échoient – continuent à se manifester sur l’ensemble du territoire français, surtout contre certains commissariats dans lesquels les Algériens sont soumis aux interrogatoires ‘‘musclés’’.»

Désir d’épargner les populations civiles

Dans un communiqué publié dans le numéro 29 d’El Moudjahid, daté du 27 septembre 1958, et dont Mohamed Ghafir nous a laissé une copie, le CCE déclare : «Comme le 1er Novembre, la nuit du 24 août ouvre un chapitre nouveau de la lutte du peuple algérien pour son indépendance.»

S’adressant au peuple français, la direction de la Révolution expose sa stratégie en précisant : «Le CCE attire l’attention de l’opinion française sur le caractère strictement stratégique de notre combat. Le choix des objectifs et des méthodes démontre notre désir d’épargner les populations civiles.

Nous n’oublions certes pas les massacres de plus de 60 000 Algériens sans arme, dont un grand nombre de femmes et d’enfants (…). Il appartient au peuple français de sortir de son indifférence vis-à-vis de la guerre d’Algérie. Cette indifférence, cette apathie, laissent le champ libre à la politique néfaste d’une poignée d’ultras colonialistes.»

Et de rendre un hommage appuyé aux membres de la «Spéciale» en proclamant : «Quant aux moudjahidine des commandos et à tous les patriotes de la colonie algérienne de France, le CCE salue en eux les dignes fils de la fière Algérie. Leur courage force l’admiration. A tous ces héros, le CCE dit combattez farouchement l’ennemi en épargnant ceux qui sont sans défense. Montrez à l’univers que notre cause est juste et qu’elle triomphera (…). C’est cet idéal qui est le gage de notre victoire.»                


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