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Hosni Kitouni. Auteur de Le Désordre Colonial – L’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement

«Saint-Arnaud s’est trompé»

10 juillet 2018 à 0 h 20 min

Hosni Kitouni est chercheur indépendant en histoire du fait colonial. Il est l’auteur de la première monographie sur la Kabylie orientale (L’Harmattan, 2013 et Casbah, 2013), ainsi que de nombreuses études consacrées à la question de la violence, aux changements structurels induits par les dépossessions massives au cours du XIXe siècle. Il est aussi le fils du chahid Kitouni Abdelmalek.

– Désordre colonial, votre titre se veut manifestement une antithèse aux tenants de «l’entreprise civilisatrice»…

Cela dépend du point de vue où l’on se place. Pour les historiens français, la colonisation est en effet un ordre nouveau résultant d’un processus vertueux qui a fait entrer la Régence d’Alger, ses populations réputées arriérées, tribales et son économie précapitaliste dans le cycle de la modernité industrielle et marchande, avec ce que cela suppose comme libération de l’individu des anciennes structures «féodales», l’instauration de la propriété privée, le développement des forces productives, l’école pour tous, la formation des élites, la fondation des partis et finalement l’érection de l’Etat-nation. En un mot, la colonisation a engendré la nation algérienne.

Comme tout progrès ayant son revers, cela s’est accompagné de guerres et de destructions, mais, nous dit-on, l’Europe n’a-t-elle pas connu les mêmes souffrances et les mêmes atrocités pour entrer dans la phase capitaliste de son développement ? N’a-t-elle pas connu elle aussi les horreurs de l’accumulation primitive ?

Ce discours que l’on peut qualifier d’eurocentriste se déploie sous différentes formulations, humaniste, anticolonialiste, marxiste, néomarxiste, etc. Ne lit-on pas sous des plumes réputées fraternelles et amicales que la colonisation est «un phénomène ambigu, ni noir ni blanc» ? Cette grille de lecture a évidemment produit, comme suprême consécration en France, la loi de 2005 sur la colonisation positive.

Malheureusement, nos propres historiens ne sont pas indemnes de telles dérives et ne sont nullement gênés de se retrouver dans cette accointance coupable. Certains vont même jusqu’à préconiser d’écrire une «histoire partagée». Cela a même donné lieu à un ouvrage collectif à l’occasion du cinquantième anniversaire de notre indépendance, écrit de deux mains.

Le résultat est une compilation de textes d’inégal intérêt, qui n’apporte rien de nouveau, si ce n’est une nouvelle périodisation qui fait l’impasse sur 1871, moment-clé du passage du pouvoir militaire au pouvoir civil en Algérie. C’est une manière douce de réviser l’histoire dans le sens où le veulent les Français. C’est une question en tous les cas sur laquelle les Algériens ont leur mot à dire.

– Vous visez les partisans d’une écriture, ou plutôt une réécriture de cette histoire commune ?

Pour ma part, je pense qu’entre Français et Algériens, il nous est impossible, pour des raisons évidentes, d’écrire la même histoire de la colonisation, quand bien même on utiliserait les mêmes méthodes, on se référerait aux mêmes écoles, on traiterait des mêmes faits, ce serait et ce doit être deux histoires totalement différentes, parce que chaque peuple se fabrique mentalement sa propre représentation du passé historique.

Si pour les Français, la colonisation est un grand moment de leur roman national, une extraordinaire épopée qui a fini par un échec (la décolonisation), de notre point de vue, la colonisation est une tragédie de 132 ans, couronnée par une victoire fondatrice. Comment dès lors peut-on écrire la même histoire ?

La mémoire que nous en avons n’est pas la même, le vécu n’est pas le même, le sens des faits n’est pas le même, etc. Autrement dit, Bugeaud est-il un criminel de guerre ou un héros dont une rue de Paris porte encore le nom. Sur l’Arc de triomphe, le nom de Clauzel, le tueur des 800 Blidéens, figure en lettres d’or !

– Donc, imposer son historiographie est dans la nature même de la colonisation…

Il y a dans le discours de l’historiographie dominante un hiatus, volontairement entretenu et qui permet d’éluder une question essentielle relative à la nature de la colonisation. Tout en affirmant que l’Algérie est une colonie de peuplement, on se refuse pourtant à penser cette colonisation comme un conflit ayant pour enjeu la terre et son appropriation. D’où aussi l’absence de travaux sur la période 1830-1870. Depuis Charles André Julien, plus aucun historien ne s’est vraiment intéressé à cette période.

Et quand des historiens abordent l’origine de la colonisation, très souvent ils affirment que durant dix ans (1830-1840), la France a hésité, ne sachant que faire de l’Algérie ? Autrement dit, c’est l’anarchie qui régnait dans le pays, après la chute du pouvoir turc, qui a contraint la France à rester. Et comme les Algériens étaient incapables de se gouverner par eux-mêmes, il a bien fallu que la France y mette du sien.

Est-ce que cela est vrai ? Est-ce que la France ne savait vraiment pas que faire de l’Algérie ? Mobiliser durant 10 ans 50 000 hommes et dépenser 30 millions par an sans savoir que faire de sa conquête ! Seul un gouvernement complètement irresponsable peut faire pareille chose.

– Vous consacrez toute une partie du livre à donner la preuve par les exemples de dépossession et de séquestre, notamment à l’Est…

Dans mon travail sur la violence, le séquestre et l’impôt, j’ai utilisé des sources de seconde main, la littérature qui existe sur ces sujets, mais j’ai aussi eu recours aux archives de l’époque, aussi bien françaises qu’algériennes. C’est notamment le cas pour le séquestre, j’ai exploité un fonds disponible au service des archives de la wilaya de Constantine, mais également les archives numérisées de l’ANOM (Aix-en-Provence).

Ainsi j’ai pu mettre au jour tout le processus de dépossession dans la plaine de Djidjelli, pour la création des centres coloniaux de Duquesne, Strasbourg et Taher. J’ai ainsi pu reconstituer le passé de ces villages et suivre comment 10 000 personnes ont été chassées de leurs terres et réparties dans les régions de Oued Zenati, Ferdjioua et Mila. C’est un modèle de désordre absolu. J’ai pu aussi mettre au jour des documents exceptionnels sur les séquestres consécutifs aux incendies de forêt de 1881.

Je décris comment dans la région de Jemmapes (Azzaba) et la région de Collo et d’El Milia, on a dépouillé littéralement plusieurs tribus de leurs terres et comment réduits à la misère absolue, des paysans ont préféré fuir leur région d’origine plutôt que de continuer à payer les fameuses soultes de rachat. D’un égal intérêt aussi, les documents sur la fiscalité coloniale et ses effets.

– Venons-en à cette découverte qui peut être si précieuse. On connaît officiellement le commanditaire et les circonstances des enfumades des Mhaia et du Dahra en général…

Oui, ma grande satisfaction c’est d’avoir mis la main sur un document qui constitue, sur le plan historique, un véritable scoop. Vous savez que les enfumades, cette méthode de répression collective qui consiste à enfermer des populations dans des grottes et à y mettre le feu, ont été utilisées quatre fois au moins dans le Dahra (1844-1845). La plus célèbre d’entre elles est celle des Ouled Riah. En juin 1845, confronté à l’insurrection de Boumaza, Bugeaud ordonne à ses troupes d’écraser par tous les moyens ce énième soulèvement. Il envoie pour ce faire ses jeunes chefs militaires Pellissier et Saint-Arnaud.

Le 26 juin 1845, Pellissier encercle les Ouled Riah, les pousse dans les grottes et les enfume. 1200 morts. Les ennemis de Bugeaud se saisissent du rapport adressé par Pelissier à son chef et le font fuiter. Le Moubacher d’Alger (journal gouvernemental) le publie. L’article est repris par la presse parisienne, l’enfumade des Ouled Riah prend la proportion d’un scandale qu’alimentent habilement tous ceux qui veulent la tête de Bugeaud.

C’est la première fois dans l’histoire de la colonisation que le président du Conseil est interpellé sur les horreurs de la guerre de conquête. Mais Bugeaud doit sauver sa peau, et il ne peut le faire que s’il arrive à bout de l’insurrection de Boumaza. Il engage ses troupes à poursuivre la répression, mais avec beaucoup de discrétion, pas question d’avoir sur le dos un nouveau scandale. Saint-Arnaud, chef de la subdivision d’Orléanville, qui commande une grande partie du Dahra, subit chaque jour un nouvel échec.

A la fin juillet, alors qu’il croyait en avoir fini avec Boumaza, voilà qu’un groupe d’insurgés intercepte le cortège du mariage du fils de Si Mohamed, le caïd le plus puissant et le plus utile à Saint-Arnaud. Plus de vingt mokhazni sont tués, dont deux caïds. Ce guet-apens, Saint-Arnaud le met sur le compte de la tribu des Mhaia, une fraction des Ouled Younes, stationnés près de Aïn Merane (ex-Rabelais).

Il décide donc de réprimer cette tribu, mais la réprimer de telle manière que d’une pierre il fait deux coups : écraser un ennemi potentiel tout en y mettant la forme afin que son acte ne soit pas ébruité. Il entreprend donc d’organiser l’enfumade des Mhaias dans le secret le plus absolu.

L’enfumade des Mhaias a lieu le 8-10 août 1845, elle n’est connue qu’en 1854, c’est-à-dire neuf années plus tard, quand la correspondance de Saint-Arnaud est publiée par son frère. Dans plusieurs de ses lettres, Saint-Arnaud décrit comment il a entrepris l’enfumade des Mhaias et surtout comment il a organisé le silence autour de son acte.

– Mais ce fameux rapport a-t-il vraiment disparu ou a-t-il été délibérément «ignoré» par les historiens ?

De fait, jusqu’à aujourd’hui, nous ne connaissons l’enfumade des Mhaias qu’à travers les quelques détails qu’en donne Saint-Arnaud dans ses lettres à son frère. Félix Gautier, l’historien et le géographe qui a enquêté sur les enfumades en 1905, reconnaît à Saint-Arnaud le mérite d’avoir accompli un geste militaire de haute volée : il a fait ce qu’il dit, enfumer 500 personnes et ne laisser aucune trace. François Maspero, qui a écrit un livre sur Saint-Arnaud, reconnaît lui aussi que le rapport de Saint-Arnaud a vraiment disparu.

Or, dans mon travail de recherche, j’ai eu la chance incommensurable de mettre la main sur tous les rapports de Saint-Arnaud relatant son expédition dans le Dahra entre juin et août 1845. Parmi ces rapports, il y a évidemment celui qu’il a adressé à Bugeaud, où il décrit dans le détail l’enfumade des Mhaias et ses conséquences. A travers ces rapports confidentiels, nous apprenons beaucoup sur l’homme, le soldat, mais surtout sur sa conduite militaire pour tuer de sang-froid des centaines de personnes innocentes.

La mise au jour de ces documents signifie que Saint-Arnaud s’est trompé. 173 années après, nous sommes parvenus à mettre la main sur son rapport et les descendants des victimes peuvent aujourd’hui connaître la vérité sur la manière dont leurs arrières-grands-parents ont été froidement achevés par un criminel de guerre.

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