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Said Salhi. Vice-président de la LADDH : «Ce mouvement a un visage, celui de tout le peuple dans sa diversité»

11 mars 2019 à 9 h 25 min

Élément actif du mouvement associatif et de la défense des droits de l’homme, Saïd Salhi fait partie des énergies qui se dépensent actuellement à accompagner et encadrer le mouvement de protestation contre le 5e mandat et le régime politique .

Dans l’entretien qui suit, il estime que le seul «scénario qui sera accepté (par les Algériens), c’est le changement du système en vue d’aller vers une nouvelle République».

 

Un appel à la grève générale a trouvé écho aujourd’hui un peu partout dans le pays. Cela semble surprendre les animateurs associatifs et politiques…

Il faut dire que le mouvement a été, dès le début, celui de la rue dans la spontanéité et par le biais des réseaux sociaux. Il est l’expression d’un ras-le-bol généralisé et d’une envie profonde de changement pacifique du système. Ce mouvement marque une rupture incontestable avec le système, tous les appels qui vont dans le sens de la rupture sont repris par la rue.

Le suivi du mot d’ordre à la grève générale d’aujourd’hui (hier, ndlr) en est la preuve, bien que cette action ait semé beaucoup de confusion et de panique chez la population, qui cependant adhère avec cette question de l’exigence de la gérer et l’organiser. La grève est une action hautement sensible qui requiert beaucoup de préparation et d’encadrement.

Une grève de 5 jours est plus compliquée encore, car il faut songer au service minimum et aux secteurs sensibles qui touchent directement à la vie quotidienne des citoyen-ne-s. Jusque-là, le mouvement a été dans la spontanéité, et l’improvisation, c’est aussi sa force, car il est populaire et permet à toutes les franges de la société de se l’approprier, s’impliquer loin des chapelles et du risque de récupération et des luttes de leadership.

Beaucoup l’ont accusé d’être anonyme et non identifié via les réseaux sociaux. Mais maintenant, ce mouvement a un visage, celui de tout le peuple dans sa diversité, car il est rejoint et soutenu par toutes les franges de la société, politiques, civiles, personnalités nationales, moudjahidine, artistes, étudiants, avocats…

Ce mouvement a une légitimité. Au sujet de la grève justement, et là est le fait nouveau, elle a été faite suite à un appel des syndicats identifiés, c’est aussi un début d’organisation. Seulement ces appels doivent être le fruit d’une large concertation et faire consensus pour préserver la cohésion du mouvement et éviter tout dérapage. D’autant que tous les syndicats autonomes ont rejoint le mouvement, il faut aller vers un large front syndical qui a la maîtrise des mouvements de grève, qu’il pourra gérer et encadrer avec d’autres acteurs.

Cet épisode nous met face à la problématique de l’organisation du mouvement de protestation. Pensez-vous que le moment est venu de structurer la mobilisation?

Il faut faire un rappel de la situation : si aujourd’hui le système s’est retrouvé seul face à la rue, qui le défie d’ailleurs, c’est parce qu’il a tout fait pour casser les ressorts de la société. Il assumera seul cette responsabilité, car depuis des années, au moment où nous travaillons pour l’émergence d’une société civile et politique authentique et forte, le pouvoir s’est employé à casser tout ce qui est organisé, les espaces de médiation ont été réduits à néant, je dirais que les dégâts sont innombrables. «A force de vouloir gouverner seul, on finit par se retrouver seul.»

Partant de ce constat, malheureusement amer et dangereux pour le pays, je dirais alors que tout est à reconstruire ; la société, qui est revenue de loin, doit s’organiser ; aujourd’hui c’est la seule réponse, je parle de l’organisation qui passera par la mise en jonction de toutes les dynamiques qui se sont déjà exprimées dans ce mouvement par des marches imposantes et qui ont forcé l’admiration et le respect. Je parle des dynamiques des universités, des femmes, des avocats, des juges, des journalistes, des groupes informels et de la société civile en général.

Des comités, des assemblées populaires, citoyennes, peu importe le cadre ou la forme, le plus important aujourd’hui est de lancer l’idée du débat, de la concertation et de la coordination permanente et ouverte, sans exclusive, à tous les niveaux – local, dans les villages, les communes, les universités, les wilayas – et tendre vers le national.

Il faut aller vers un espace de mise en lien, de contact, de coordination, de solidarité permanente et agissante, on ne va pas se poser en tutelle du mouvement qui doit garder son essence populaire – ouvert, horizontal –, mais il doit dégager des missions, des responsabilités et des perspectives, car la situation se complique de jour en jour et personne ne sait de quoi sera fait demain.

D’autant que le système s’arc-boute encore sur son agenda. Il ne faut surtout pas penser que c’est en quelques jours ou en une action que le système sera changé, le combat sera long et dur, gardons notre souffle et armons-nous de la clairvoyance et de l’intelligence.

Toutes les élites doivent s’impliquer dans ce mouvement, pas pour prendre les commandes, mais pour éclairer, alerter et rappeler à chaque fois le cap. Je pense que la rue a fait l’essentiel, le verdict est sans appel : unanime, fort et admirable, mais après la démonstration de force, il faut songer à l’avenir, à la suite, aux solutions politiques…

Actuellement, l’opposition n’arrive pas à émerger avec des solutions consensuelles face au système pour organiser son départ pacifiquement et sans risque d’effondrement du pays, tel est le défi.

Le pouvoir politique n’arrive pas ou ne veut pas trouver des réponses à la hauteur des exigences de la rue qui, elle, paraît déterminée à le faire plier. Quels seraient, selon vous, les scénarios possibles pour la suite ?

Jusque-là, le pouvoir politique s’accroche à son agenda, à savoir le maintien de la candidature du président sortant pour un 5e mandat et l’organisation de l’élection présidentielle à la date prévue, alors que la rue s’est exprimée depuis le 22 février contre cette candidature et pour le changement du système.

Je dirais que c’est déjà trop tard, car le 5e mandat a été ressenti comme une offense de plus, une provocation contre le peuple. A ce stade, le retrait de la candidature du président sortant ne sera qu’une des mesures d’apaisement, la rue est allée loin dans ses exigences. On parle de la rupture et du changement pacifique du système, les élections ne peuvent être nullement une réponse à la situation, leur maintien est dangereux pour le pays, pour sa cohésion, pour sa stabilité, elles doivent être annulées.

C’est mon avis, la solution ne viendra pas aussi du Conseil constitutionnel qui n’est pas indépendant, tout le monde le sait, il a déjà piétiné la Constitution par l’acceptation du dépôt de candidature du président sortant par procuration, alors malade et encore hospitalisé à ce jour à l’extérieur, et on présente un certificat de bonne santé. Connaissant bien notre système, il ne s’offusquera pas de violer encore la Constitution et de piétiner la loi, cela a été fait déjà maintes fois. La balle est dans le camp du système, il doit répondre à la rue.

Le seul scénario qui peut être accepté, c’est le changement du système par l’ouverture d’un nouveau processus démocratique et pacifique, en vue d’aller vers la nouvelle République édifiée autour de la volonté du peuple algérien de vivre ensemble en paix et dans le respect et l’acceptation de sa diversité et des droits humains.

Cette volonté doit être pactée par un nouveau contrat social et un serment démocratique de l’ensemble des acteurs, qui doit être le préalable, le garde-fou d’une nouvelle Constitution qui permettra au pays de se remettre à fonctionner d’elle-même, à s’auto-réguler et à gérer ses contradictions qui sont normales, c’est même le ressort de toute démocratie ; c’est à cette condition et à ce préalable qu’on peut prévoir l’ouverture du camp politique et démocratique à tous les Algériennes et les Algériens et toutes les sensibilités qui traversent la société sans exclusive.

Peut-on rêver d’une conjonction des efforts entre la classe politique, les acteurs de la société civile et les animateurs anonymes pour l’heure des manifestations dans les universités par exemple pour encadrer le mouvement ?

La société politique n’a pas d’autre alternative que de se concerter, échanger et travailler sur un consensus. Elle se cherche encore, car traversée par beaucoup de contradictions ; cependant, l’exigence de construire une alternative à même de gagner l’adhésion de la société et se placer face au système est une «exigence historique». Plus de place aux calculs politiques, l’intérêt du pays prime.

Je ne suis pas de ceux qui disent que la classe politique ou les partis doivent disparaître, bien au contraire, ils doivent se renforcer et être à l’écoute de la société, il ne peut y avoir de démocratie sans partis politiques ou de pluralisme.

A juste titre, la société civile non partisane, autonome et, partant de son mandat de proposition, de médiation – car qu’elle n’est pas là pour prendre le pouvoir ou se substituer aux partis politiques qui ont cette vocation, mais pour donner des gages d’assurance pour tout le monde – peut aujourd’hui jouer ce rôle de médiation entre les acteurs de la société politique pour une offre politique de sortie de crise.

Ce qui reste de la société civile qui a résisté pendant de longues années aux tentations du pouvoir pour sa domestication, travaille déjà depuis longtemps pour sa survie, mais surtout sur des propositions d’une nouvelle Algérie garantissant les droits et libertés. Nous sommes parmi ces segments de cette société civile, on s’est mis depuis longtemps dans des collectifs autour des questions qui concernent l’exercice des droits et la société, et aujourd’hui forgés par ces expériences du travail en commun et en collectif, nous sommes déjà en pleine concertation pour contribuer à une solution de crise, à une offre politique que nous adresserons aux acteurs politiques.

Nous sommes très confiants, car ce que nous avons réussi au sein de notre collectif, malgré nos divergences, peut bien être réussi chez la société politique. On la considère comme un prolongement à nos luttes. Nous avons pris position en faveur de ce mouvement, on s’est impliqués naturellement dans la rue sans aucune prétention, car on est d’abord interpellés en tant que citoyen-ne-s, mais aussi en tant que société civile.

On ne dicte rien, on participe aux côtés du peuple, c’est lui qui nous a donné des leçons, on a salué ce sursaut qui nous a nous-mêmes libérés. Nous sommes une dynamique issue de diverses mouvances ; des droits humains à travers les ligues, de la jeunesse, des droits des femmes, du mouvement des disparus et nous comptons encore élargir cette dynamique à d’autres sensibilités et acteurs.

Le collectif a déjà lancé un premier communiqué esquissant le cadre de notre démarche contre le 5e mandat, pour l’annulation des élections prochaines et pour l’ouverture d’un processus de changement pacifique, démocratique, concerté et inclusif.

Nous avons déjà entamé des concertations avec quelques dynamiques du mouvement, le collectif déclinera son travail au moment opportun. Je précise que je ne me pose pas ici en porte-parole de cette initiative, qui est celle de toute la dynamique, mais d’ores et déjà les concertations avec toutes les sensibilités de la société civile sont entamées avec l’objectif d’aller vers une proposition de sortie de crise et une offre politique à la classe et aux partis politiques.

Nous escomptons jouer un rôle de médiation, on avance délicatement et je vous assure qu’il y a déjà beaucoup de répondant pour cette initiative.

Restons mobilisés, solidaires et surtout dans le cadre pacifique, la victoire est proche ; d’ores et déjà, il faut se préparer et réapproprier le 19 Mars, Journée de la victoire.

 


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