Revoilà le peuple de novembre ! | El Watan
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mercredi, 13 novembre, 2019
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Des millions d’Algériens dans la rue pour une transition démocratique

Revoilà le peuple de novembre !

02 novembre 2019 à 10 h 20 min

Alger, 1er novembre 2019. 37e acte du hirak. Par un formidable hasard de calendrier, ce 37e vendredi a coïncidé avec le 65e anniversaire du déclenchement de la Guerre de Libération nationale. C’est la deuxième fois que le hirak est gratifié d’une concordance des dates aussi symboliques. On se souvient que le 5 Juillet tombait aussi un vendredi. On se souvient aussi que ce jour-là, la célébration du 57e anniversaire de l’indépendance avait une saveur particulière. Mais curieusement, ce vendredi 1er novembre avait plutôt des airs de 5 Juillet tant la démonstration populaire prenait les allures d’une deuxième indépendance.

Un extraordinaire élan de libération. De mémoire de journaliste, nous n’avons pas souvenir d’un 1er Novembre aussi puissant. Aussi intense, festif, créatif et populaire. Du jamais-vu depuis l’indépendance, gageront même certains. Il faut noter que depuis le 22 février, le mouvement a connu des hauts et des bas, surtout depuis que M. Gaïd Salah a sonné la fin de la récré. Hier, on a retrouvé la mobilisation des grands jours. Cela rappelait tendrement les premières semaines de la contestation. Il y avait cette ferveur, cette magie des débuts. Le hirak a retrouvé sa verve, son éloquence, sa créativité, ses saillies à profusion qui ont fait sa force, son génie.

Effervescence

Il est 11h passées. La rue Didouche Mourad connaît une effervescence inhabituelle, les derniers vendredis ayant été marqués par des matinées calmes. Prudentes. Des abords du siège régional du RCD, quadrillé par la police, à la place Audin et la rue Abdelkrim Khettabi, des carrés de manifestants se forment, des groupes de parole… Des groupes de femmes, des jeunes, des enfants, des familles entières arpentent la grande artère. Le dispositif de police est renforcé par segments, tout spécialement devant l’antenne du RCD, à proximité du cinéma l’Algéria ainsi qu’autour de la place Audin et la rue Abdelkrim Khettabi, sans compter bien sûr la Grande-Poste.

A un moment, en passant devant une rangée de policiers adossés au mur, en face du cinéma l’ABC, on entend l’un d’eux murmurer : «Baouha el khawana, bahouha !» (ils ont vendu la patrie, ils l’ont vendue). S’il y avait quelques interrogations sur le comportement de la police et la consigne qu’elle avait reçue, surtout que des interpellations nous ont été signalées, les craintes vont très vite se dissiper pour laisser place à une ambiance bon enfant, alliant avec bonheur l’ardeur vindicative et revendicative des manifs, et le côté forain, festif, qui a fait le succès du mouvement «silmiya». Devant un garage de voitures situé au 38 rue Didouche, les manifestants sont invités à déguster un bon couscous au poulet. Sur la table disposée à la lisière du trottoir, il y avait également des œufs durs, des dattes et du leben.

«Ya Aliii !»

Une forte émotion se lit sur les visages. Des yeux embués. Des portraits de chouhada sont brandis par leurs enfants ou leurs petits-enfants. C’est le cas de notre ami et confrère Akram Kharief qui arborait un portrait de son grand-père, le chahid Mustapha Bekkouche, accompagné de ce message émouvant : «Le chahid Mustapha Bekkouche, né le 2 novembre 1930. Arrêté et torturé le 2 novembre 1954. Assassiné par la France le 2 novembre 1960. Il aurait marché s’il était de ce monde». Une dame se promène avec la bouille bienveillante de Boudiaf imprimée sur une feuille de papier et collée sur sa poitrine.

Un citoyen parade avec un t-shirt à l’effigie de Abane. Ben M’hidi, Ali La Pointe, Amirouche, Si El Haouès, Hassiba Ben Bouali… Tous ces noms illustres et bien d’autres héros étaient à la marche d’hier, plus présents et plus vivants que jamais. A ce propos, on se doit de mentionner ce fait marquant : depuis plusieurs semaines maintenant, c’est surtout le nom de Ali Ammar, alias Ali La Pointe, héros de la Bataille d’Alger, qui est scandé. Plébiscité. Avec, à la clé, ce cri de ralliement qu’on entendait partout, au moindre pic de colère : «Ya Aliiii !» Certains ajoutaient : «Baouha ya Ali, baouha !» (Ali, ils ont vendu la patrie). Deux femmes en haïk défilent avec des panneaux où sont alignés plusieurs portraits de chouhada, dont justement celui de Ali La Pointe.

Une jeune fille hisse elle aussi les portraits de Ali La Pointe et Hassiba Ben Bouali, et reprend les paroles de ce chant très présent dans le répertoire du hirak : «Ya Ali Ammar, bladi fi danger…» (Ali Ammar, mon pays est en danger). «Chaque fois que j’entends ‘’Ya Ali’’, j’ai la chair de poule. Je suis très ému de vivre ce moment où cette génération en appel à Ali La Pointe et invoque les chouhada ! On n’est pas dans la gloriole magnifiée, on est dans quelque chose de vivant, d’incarné», confie le brillant photographe Nasser Medjkane.

Très vite, la place Audin devient noire de monde. C’est la première fois depuis plusieurs mois qu’un vendredi contestataire est aussi animé le matin. La marée humaine se déverse jusqu’aux abords de la Grande-Poste. Foule compacte. Comme un air de 8 mars ou de 15 mars, ces somptueux vendredis où le hirak faisait le plein.

Revoilà le drapeau amazigh

La foule est structurée en plusieurs carrés qui se partagent l’espace allant de Meissonnier à la Grande-Poste. A un moment, des voix lâchent près de la place Audin : «Gaïd Salah wella chikour (…) neddouk lel Harrach ya dictatour !» (Gaid Salah est devenu un parrain, on t’enverra à la prison d’El Harrach, dictateur). Le cortège entonne encore : «Nehhina echarrita, olé olà, mazal el casquita !» (On a enlevé la charrette, reste la casquette).

A propos du scrutin du 12 décembre, la réponse de la rue est sans appel : «Dégage Gaïd Salah, had el âme makache el vote !» (pas de vote cette année), «Hé ho, lebled bladna, wendirou raina makache el vote !» (Ce pays est le nôtre, nous ferons ce qui nous plaît, pas de vote). On pouvait entendre aussi : «Les généraux à la poubelle, wekl Djazair tedi l’istiqlal !» (et l’Algérie accédera à l’indépendance). A plusieurs reprises, le mot «istiqlal» est martelé avec insistance. On pouvait entendre aussi : «Mazalagh d’Imazighen !» (On reste des Amazighs). D’ailleurs, nous avons noté le retour très affirmé du drapeau berbère dans les manifs. Plusieurs manifestants n’hésitaient pas à s’afficher, en effet, avec l’emblème interdit. Voilà deux citoyens arrivés jeudi soir de la wilaya de Béjaïa.

L’un d’eux a le drapeau amazigh autour de l’épaule. Il est serein. «Je n’ai pas été inquiété», dit-il. Au demeurant, il était déterminé à le porter. En revanche, au moins deux de leurs camarades ont été interpellés dans la matinée près de la rue Tanger, témoignent nos interlocuteurs. «Pourtant, ils n’ont absolument rien fait», assurent-ils. Un jeune homme passe et, tiquant à la vue de ce geste transgressif, lance avec bienveillance : «Faites attention à vous !» Son ami nous fera remarquer : «Il faut les défier, ces gens-là !» Beaucoup parmi les protestataires étaient là jeudi soir et ont très peu dormi. C’est le cas de Messaoud, étudiant. «Je n’ai pas dormi de la nuit, j’étais là, dans la manif’ nocturne jusqu’à 4h du matin. Je suis juste rentré pour prendre une douche et me reposer un peu», sourit-il.

«Ci-gît le régime des gangs»

Rabah, un habitant de Hussein Dey, est venu à pied. «J’ai dû venir en marchant parce qu’il n’y avait ni train, ni tram, ni bus ce matin. J’ai donné un peu d’argent en guise de soutien à nos frères manifestants venus de loin», dit-il, avant de faire remarquer : «Pour moi, c’est ça l’esprit de Novembre. C’est ça être Algérien. C’est la fraternité, la solidarité. Il faut qu’on retrouve notre unité comme au temps de la Révolution. Comme la fraternité qui unissait les Amirouche, Abane, Ben M’hidi, Ben Boulaïd… Ce n’est qu’à ce prix-là qu’on pourra achever l’entreprise de libération de notre pays. Il n’y a plus d’Arabe, Kabyle, Chaoui…Il y a juste  »Algérien ». C’est ça le message de Novembre !»

Dans cette ambiance de folie, nous retrouvons plusieurs visages qui nous étaient devenus familiers. A l’image de la vaillante Rabéa qui est venue de Sidi Moussa. «Je suis sortie de chez moi à 6h du matin pour trouver un transport. Ensuite, je suis restée avec ceux qui ont passé la nuit dehors, sur la rue Didouche», témoigne-t-elle. La fameuse dame au balai, enveloppée d’un immense drapeau, est toujours là, fidèle au poste. Une autre, drapée de l’emblème national, a gravé ces mots à même le drapeau : «Nul n’est plus grand que sa patrie».

Au Carré féministe, une large banderole déployée est ornée des portraits de plusieurs moudjahidate et martyres : Ourida Meddad, Zina Harraïgue, Jacqueline Gerroudj, Malika Gaïd… Les militantes scandent : «Chkoune h’na ? Bnat Hassiba !» (Qui sommes-nous ? Les filles de Hassiba Ben Bouali !) Une citoyenne défile avec ce message percutant : «Le peuple veut l’indépendance économique». Près de la Fac centrale, un groupe de femmes, dont deux dans de magnifiques robes kabyles, arborent des pancartes. Sur l’une d’elles, cette belle maxime : «La liberté ne repose pas sur la crainte de la guerre mais sur l’amour de la paix».

La foule ne cesse de grossir, nous gratifiant toujours d’images plus saisissantes, plus créatives les unes que les autres. Comme ce citoyen qui se balade avec une tombe en papier, et sur les pierres tombales, cette parodie d’épitaphe grinçante : «Ci-gît le régime de la issaba. Né en juillet 1962 et mort le 1er novembre 2019». Un jeune a écrit sur un large carton kraft : «Rendez-nous notre patrie !» Un manifestant, dont c’était l’anniversaire hier, soulève cet écriteau : «C’est avec honneur que je célèbre mon anniversaire qui coïncide avec deux événements historiques : 1er Novembre 1954, déclenchement de la Révolution ; 1er novembre 2019 : libération de l’Algérie». Près du lycée Barberousse (ex-Delacoix), une foule exaltée chante Bella Ciao en l’adaptant au hirak : «Gaïd ciao, ciao, ciao ! Echaâb décida, âqliya djedida, yak goulna Yetnahaw ga3 !»

Le peuple a voté Bouregaâ

13h30. Avant même la fin de la prière hebdomadaire, un tsunami populaire déferle du haut de la rue Didouche. Si on inclut les autres flux de manifestants arrivant de Bab El Oued et de Hassiba, on est à plusieurs centaines de milliers de personnes. La marée humaine scande comme un seul homme : «Dégage Gaïd Salah, had el âme makache el vote !» «Echaâb yourid isqate Gaïd Salah !» (Le peuple veut la chute de Gaïd Salah). Et de nouveau les sologans anti-élections : «Hé ho, leblad bladna, wendirou raina makache el vote !» «Makache intikhabat ya el issabate !» (Pas de vote avec les gangs). Image forte : des jeunes distribuent des masques à l’effigie de Lakhdar Bouregaâ, et des dizaines de marcheurs de défiler sous les traits du valeureux commandant de l’ALN, héros de la Wilaya IV historique. La foule entonnait : «Ikhwani la tenssaw echouhada, libérez, libérez Bouregaâ !» (Mes frères, n’oubliez pas les martyrs, libérez Bouregaâ).

Les protestataires martelaient également avec force «L’istiqlal ! l’istiqlal !» (L’indépendance). Sur les pancartes qui défilaient, plusieurs citoyens réservaient des réponses truculentes à Bensalah qui réduisait le mouvement à «quelques éléments». «Ici, le peuple. Où sont ces  »quelques éléments »», écrit l’un d’eux. Une manifestante a ce message bien rimé : «Ici, le peuple est roi. Il veut un Etat de droit». Le thème du vote est abondamment abordé : «L’Algérie ne votera pas !»  «Le vote du peuple ce 1er novembre» ; «Je ne voterai pas avec la issaba !»  «Des élections ?!

Alors que mes frères sont en prison ?» On pouvait aussi apprécier d’autres messages aussi bien inspirés, à l’image de celui-ci : «Otez vos sales mains de nos lendemains». Ou encore celui-là :  «C’est pour le slogan  »pour un Etat civil pas militaire » qu’a été assassiné Abane, limogé Ferhat Abbas, écarté Benyoucef Benkhedda, emprisonné Bouadiaf et condamné à mort Aït Ahmed». Il y a aussi ce cri du cœur bouleversant brandi par une jeune fille qui a retenu notre attention : «Ils ont incarcéré mon grand-père pendant la colonisation, emprisonné mon oncle pendant la décennie noire et embastillé mon père pendant le hirak pacifique». Et pour finir, cette banderole qui résume tout l’esprit de ce 37e vendredi profondément habité par l’esprit de Novembre : «Samidoune» (Résistants).


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