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vendredi, 29 mai, 2020
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Rejet massif de la présidentielle à la 42e manif des campus : Le Hirak étudiant retrouve le souffle du 22 février

11 décembre 2019 à 10 h 16 min

Alger, 10 décembre 2019. C’est le 42e acte du mouvement de contestation estudiantin et, disons-le d’entrée : c’est l’une des plus puissantes éditions du hirak étudiant à laquelle nous ayons assisté !

Une manif’ de grande qualité, avec une intensité, une ferveur, une créativité, qui nous ont immédiatement rappelé le soulèvement originel du 22 février. La mobilisation a atteint, faut-il souligner, un pic de participation rarement égalé pour un mardi, avec un retour en force des étudiants.

Depuis plusieurs mois, en effet, la communauté universitaire était moins visible dans sa propre action hebdomadaire, et elle devait une fière chandelle aux renforts citoyens de tout bord qui ont permis de maintenir à flot ces manifs rituelles en milieu de semaine. En ce 42e acte du hirak des campus, nous avons dès lors eu le sentiment que les étudiants se sont magistralement réapproprié «leur» mardi.

Ce retour en force de la jeunesse des facultés s’explique sans doute par le contexte : survenant à J-2 de la présidentielle, il y avait comme un sentiment d’urgence à en découdre avec la «parodie d’élection» – pour reprendre la formule de Ammi Abdelhamid, l’un des inconditionnels du mardi, inscrite sur sa pancarte. Autre élément : la grève, qui a été largement suivie dans plusieurs campus, a permis aux étudiants de déserter les bancs de l’université pour rejoindre la place des Martyrs.

Il faut citer également la répression qui a frappé la manif’ de ce lundi, près de la Fac centrale, et qui a peu ou prou attisé la détermination des étudiants à revenir à la charge. Résultat des courses : le métro à destination de Sahat Echouhada était bondé hier, bien plus en tout cas que les autres mardis à la même heure. D’ailleurs, plusieurs usagers du métro se sont précipités pour rejoindre les manifestants massés sur l’esplanade des Martyrs. La mythique agora était déjà pleine de monde et connaissait une effervescence exceptionnelle.

Les frondeurs étaient si impatients d’attaquer le sujet du jour (le rejet du «12/12») que le cortège s’est ébranlé dans la précipitation. Des cris nourris enflammaient la place : «Makache intikhabate ya el îssabate !» (Pas de vote avec les gangs), «Dawla madania, machi askariya !» (Etat civil, pas militaire)…

«Baisse ton rideau, rejoins-nous !»

Des manifestants appelaient des vendeurs à l’étalage de la Basse Casbah à rejoindre la grève en martelant : «Habbat errideau arwah maâna, kounou redjala machi khawana !» (Baisse ton rideau, rejoins-nous, sois un homme, pas un traître).

10h32. La procession s’immobilise. L’encadrement assuré par des étudiants invite la masse des marcheurs à entonner Qassaman. Un moment toujours teinté d’une pieuse solennité. L’hymne national est suivi d’un tonitruant «Les généraux à la poubelle wel Djazaïr teddi l’istiqlal !» (et l’Algérie accédera à l’indépendance). A l’entrée de la rue Bab Azzoun, la foule répète : «Makache intikhabate maâ el îssabate !» «Ma tekhewfounache bel achriya, ahna rebbatna el miziriya !» (Vous ne nous ferez pas peur avec la décennie noire, nous avons grandi dans la misère), «Ahna ouled Amirouche, marche arrière ma n’ouellouche, djaybine el houriya !» (Nous sommes les enfants de Amirouche, pas de marche arrière, on arrachera la liberté). Un groupe d’étudiants lâche : «Essahra baouha, lebled qasmouha, wallah ma n’voti !» (Ils ont vendu le Sahara, divisé le pays, je jure que je ne voterai pas).

Sur une pancarte, ce slogan : « Aux urnes les moutons !» Sur d’autres écriteaux, on peut lire : «On n’est pas contre les élections, on est contre CES élections», «A bas l’élection du 12 décembre», «Le peuple vaincra», «J’ai voté pour le peuple», «Marche estudiantine, marche de la liberté», «Université Alger 2 en grève générale». «Je ne voterai pas contre l’avenir de mon pays», «La transition, c’est la garantie d’un Etat sérieux»… Djilali, étudiant en informatique à Bab Ezzouar, arbore cette pancarte hilarante : «Des 7000 milliards, tout ce que tu as obtenu c’est un sandwich-cachir.

Pas de vote !» Djilali déclare : «Si la mobilisation aujourd’hui est plus puissante, plus remarquable, c’est peut-être parce que el mouss elhaq lel adham (le couteau est arrivé jusqu’à l’os). Ils mentent sans scrupules. On voit de soi-disant manifs pro-élection qui ne drainent même pas une centaine de personnes, après, Mohamed Charfi vient nous raconter que tout le monde est avec les élections. C’est scandaleux !» Et d’ajouter : «Pour nous, cette mobilisation contre le vote n’est qu’une station parmi les autres stations du hirak. Si l’élection passe, ce n’est pas la fin du hirak. On sera toujours là jusqu’à ce qu’on arrache notre liberté !»

Comme pour conforter les mots de Djilali, le cortège scande : «Ya ahna ya entouma, maranache habssine !» (C’est nous ou vous, on ne s’arrêtera pas).
Sur la rue Ali Boumendjel, certains commerces ont baissé rideau. Au tournant de la rue Larbi Ben M’hidi, la foule prend à partie un vendeur de chaussures : «Aghlaq yal djiâne, errezq âla rabbi !» (Ferme ta boutique glouton, c’est Dieu qui nourrit). Le vendeur s’exécute séance tenante.

«Les détenus d’opinion en grève de la faim»

Des dizaines d’affichettes de couleur rouge défilent avec cette mention «Non au vote». En cette Journée internationale des droits de l’homme, les messages en faveur des détenus sont légion, assortis des portraits de plusieurs d’entre eux. Nombre de pancartes disaient : «Les détenus d’opinion en grève de la faim». De fait, plusieurs prisonniers d’El Harrach entendent observer une grève de la faim les 10, 11 et 12 décembre. Un citoyen a cette magnifique formule qui sonne comme un mantra : «Ouvre ton cœur. Quiconque est du côté de la vérité est Président».

La foule continue à battre le pavé en grossissant au fil des minutes jusqu’à former un impressionnant fleuve humain.

On se croirait volontiers un vendredi de hirak populaire. Des citoyens de tout bord rejoignent le cortège de partout, dont beaucoup de femmes. Une dame, la soixantaine, croisée avenue Pasteur, a écrit sur une feuille de papier A4 : «Pays libre, peuple libre, tetnahaw ga3» (vous dégagez tous). La marée humaine traverse Pasteur, passe devant la Fac centrale avant de tourner à hauteur de Delacroix. Des fumigènes ajoutent du piment à une ambiance de feu. La procession descend la rue Sergent Addoun.

Des voix annoncent : «Demain, marche à Belouizdad !» La marche traverse le boulevard Amirouche et monte la rue Mustapha Ferroukhi. Des voix crient : «N’har lekhmis, ya ehna ya entouma !» (Jeudi, c’est nous ou vous). En arrivant au bout de la rue, surprise : changement d’itinéraire.

Alors qu’habituellement, le parcours du mardi consiste à tourner vers Audin après avoir traversé la rue Richelieu, là, la foule a décidé de remonter la rue Didouche vers Meissonnier.

Les manifestants continuent à battre le pavé à même la chaussée et sur les trottoirs en agitant drapeaux, écharpes, fanions, étendards, pancartes… Concert de klaxons de connivence, sifflements, brouhaha festif. Chaos joyeux. Une fille parade avec une feuille de papier sur laquelle elle a mis : «Lasna na’imine» (On ne dort pas).

Le cortège tourne ensuite au niveau du boulevard Victor Hugo avant de rejoindre la rue Hassiba Ben Bouali. 12h45. En voulant rejoindre la place du 1er Mai, les manifestants butent contre un imposant dispositif antiémeute. Des camions de police sont mobilisés pour bloquer l’accès à Champ de Manœuvres.

La foule crie : «Allah Akbar makache el vote !» (Dieu est grand pas de vote), «Ahnaya tollab machi irhab !» (On est des étudiants, pas des terroristes), «Pouvoir assassin !», «12/12 la yadjouz !»… Les manifestants improvisent un sit-in à même le bitume. Pendant ce temps, d’autres flux arrivent. Bientôt, une marée compacte envahit Hassiba. La majorité des magasins baisse rideau.

«Fake élections»

13h passées. Devant l’entêtement de la police, la foule rebrousse chemin. Les manifestants s’écrient : «Echaâb yourid isqate Gaïd Salah !» (Le peuple veut la chute de Gaïd Salah).  Des dizaines de personnes continuent à descendre du boulevard Victor Hugo. A un moment, un nouveau chant fuse : «Oh ya îssaba, djabouna 5 diyaba, qolna makache el vote, aliha nehya we n’mout !» (Oh îssaba, on nous a ramené 5 loups, on a dit pas de vote, pour notre cause, nous vivrons et nous sommes prêts à mourir).

Un jeune déploie une banderole avec simplement le mot : «Liberté». Une étudiante arbore ce slogan féroce : «No fake elections». La foule se dirige vers le boulevard Amirouche. Des jeunes lâchent : «Dirou el intikhabate fel casernate !» (Faites vos élections dans les casernes). Le cortège remonte vers la Fac centrale. Plus rien ne semble pouvoir arrêter cette lame de fond impétueuse.

Des carrés lâchent : «Mercredi et jeudi, marche !», «Demain, 10h, marche !» Les manifestants sont décidément insatiables, inarrêtables. Le cortège s’apprête à continuer vers Audin quand un cordon de police se déploie pour barrer l’accès aux marcheurs qui sont ainsi bloqués entre Audin et la Fac centrale. Qu’à cela ne tienne ! Certains observent un sit-in au milieu de la chaussée. Des voix s’élèvent : «Itissam, itissam, hatta yasqota ennidham !» (Sit-in non stop jusqu’à la chute du régime).

En ce 42e mardi, le hirak étudiant a formidablement renoué avec le souffle du 22 février.

Rendez-vous ce mercredi pour une nouvelle joute épique, attisée par la flamme du 11 Décembre 1960. Tahia El Djazaïr !



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