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Raphaël Glucksmann. Député européen : «Refuser de cautionner une répression, ce n’est pas une ingérence»

01 décembre 2019 à 10 h 21 min

Quel est votre sentiment après l’adoption de la résolution sur la situation des libertés en Algérie depuis le début du hirak ?

Déjà, je me dis que c’est la fin du silence complice, de la vraie ingérence, celle du soutien au régime algérien par les gouvernements européens, influencés par les lobbies gaziers et pétroliers, et qui restent très hypocrites sur ce sujet. On parle du Liban, de l’Irak, etc., mais quand il s’agit de l’Algérie, on ne doit rien dire car ce serait de l’ingérence ?! Désormais, les Algériens savent que les peuples européens sont solidaires avec eux.

Pourquoi était-ce si important pour vous de faire voter ce texte ?

Depuis que je suis au Parlement européen, nous avons voté des résolutions sur des pays aussi éloignés que l’Indonésie ou sur des sujets parfois sans importance, mais jamais nous n’avons eu un mot pour soutenir ces millions d’Algériennes et d’Algériens qui manifestent depuis des mois pour la liberté, la dignité, la justice. Pas un seul mot non plus pour condamner la répression qui s’abat sur le mouvement. Pas un seul mot depuis le début du hirak, alors que l’Algérie est si proche de l’Europe et votre destin si lié au nôtre. Ce silence complice est insupportable, il fallait le briser. Voilà comment est née cette résolution. Et c’était d’autant plus important pour moi à titre personnel que je suis tombé amoureux de l’Algérie à 20 ans. J’y ai vécu, j’ai commencé le journalisme dans la presse algérienne francophone, j’ai marché dans chaque rue algéroise traversée par ces manifestants si exemplaires, je connais cette société qui se mobilise et je ne pouvais me faire à l’idée de laisser les démocrates algériens mener leur lutte dans l’indifférence de la communauté internationale.

Comment expliquez-vous cette position des institutions et des gouvernements européens par rapport à la révolution pacifique du peuple algérien ?

Des intérêts puissants sont en jeu. L’Algérie, c’est le pétrole et le gaz évidemment. Beaucoup de gens, ici, ont intérêt au statu quo. Total n’est pas n’importe quelle compagnie, par exemple. Beaucoup, beaucoup d’argent est en jeu ! Et il y a aussi l’argument sécuritaire qui explique le silence des chancelleries occidentales : l’armée algérienne a été la première à vaincre le terrorisme et la coopération des Services algériens, parmi les plus informés au monde, est cruciale dans la lutte contre le terrorisme. Et donc beaucoup de gouvernants ont peur de l’instabilité en Algérie. Enfin, il y a parmi nombre de politiques français l’angoisse d’être accusé d’ingérence. Alors, disons-le tout net : soutenir les aspirations d’un peuple et refuser de cautionner une répression, ce n’est pas une ingérence. Nous n’avons aucun doute là-dessus : c’est aux Algériens et aux Algériens seulement de décider de leur système politique, de leurs alliances stratégiques, de leur avenir en tant que nation. Notre résolution exprime la solidarité que chaque citoyen libre éprouve envers le hirak ! Et elle vient en réalité contrebalancer la vraie ingérence, la seule vraie ingérence dans cette affaire : la complicité active de nos pays et de certaines de nos entreprises avec le régime en place.

Depuis l’annonce de votre volonté de porter un projet de résolution «forte» sur l’Algérie, avez-vous justement reçu des pressions à propos de cette question d’ingérence ?

Les véritables pressions, ce sont les défenseurs des droits de l’homme, les journalistes, les étudiants et les magistrats algériens qui les subissent. Nous, en Europe, nous recevons juste des «conseils». Alors oui, il y a des gens qui étaient mécontents que nous soutenions le hirak. Pour ne mécontenter personne, il faudrait juste se taire. Sur tout et toujours. Ce ne sont pas les lobbies qui vont m’impressionner. Et pas non plus les «mouches électroniques» du régime qui viennent m’insulter sur les réseaux sociaux. Tout cela n’est pas grand-chose, au fond. La seule chose qui compte, c’est le courage des Algériennes et des Algériens qui manifestent depuis des mois, sans casser une vitre, en faisant le ménage derrière les cortèges, en incarnant de la plus belle des manières ces valeurs que nous partageons tous. C’est pour aider ces gens que je suis entré en politique, pas pour servir de serpillère à Total ou à je ne sais qui.

Par ailleurs, certains activistes du hirak vous reprochent de contourner le vrai débat en évoquant notamment la question des «libertés religieuses», considérée comme secondaire en l’état actuel des choses, surtout par rapport aux graves atteintes aux libertés politiques, syndicales, associatives et médiatiques. Qu’avez-vous à leur répondre ?

Qu’ils ont raison : les libertés religieuses ne sont pas le débat central, là, et la résolution que je porte concerne le hirak. Point. La droite au Parlement européen, influencée par les campagnes des organisations chrétiennes sans doute, a voulu introduire dans le titre même du texte la défense des libertés religieuses ; j’ai obtenu que cela ne soit pas le cas. Non pas que je ne sois pas attaché à la liberté religieuse, mais ce n’est pas le sujet ici. Ensuite, la droite a essayé de déplacer le focus du texte même sur la question des lieux de culte chrétiens fermés par les autorités ces derniers mois. J’ai obtenu que plus de 95% du texte reste sur le seul hirak et les atteintes aux libertés politiques, civiles, syndicales, médiatiques et associatives. Alors oui, à la fin, il y a un paragraphe sur les libertés religieuses. Mais c’était un compromis nécessaire pour que le texte soit voté au Parlement. Sans cela, il n’y avait pas de majorité possible. J’invite tout le monde à lire cette résolution : vous verrez qu’elle ne contourne nullement le vrai débat et qu’elle n’est en aucun cas centrée sur les questions religieuses. Le hirak est politique. Cette résolution est politique. La religion n’est en aucune manière centrale dans toute cette histoire. Voilà ce que j’ai passé tous ces derniers jours à expliquer à mes collègues de droite. Et nous avons obtenu gain de cause. Le texte peut en témoigner. C’est la première fois que l’Europe s’exprime clairement sur la révolution algérienne.

Sa valeur juridique est-elle contraignante pour les gouvernements nationaux ?

Non. Ce genre de résolution sert plutôt à émettre des recommandations et des condamnations. Or, cela ne va pas changer forcément les politiques des pays membres ; du gouvernement français par exemple ! Ce texte pourrait, je l’espère en tout cas, pousser les choses dans le bon sens. Mais, j’en suis convaincu, ce sont surtout les grandes mobilisations pacifiques du peuple algérien qui vont lui permettre de vaincre.

Après le vote de ce texte, quelle est la prochaine démarche du Parlement européen dans le sens de cette résolution votée ?

Je ne peux pas vous répondre aujourd’hui. Le silence était étouffant, il est brisé. Pour la suite, tout dépend des demandes des démocrates algériens mobilisés. Mon message pour eux est clair : vous avez des amis prêts à vous soutenir. Nous ne ferons rien qui puisse vous gêner ou qui ne soit l’émanation de vos désirs. Mais sachez que vous n’êtes pas seuls, que nous vous regardons tous avec admiration et fraternité.

Entretien réalisé par  Samir Ghezlaoui



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