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Rachid Ouaïssa . Professeur de sciences politiques à l’université de Marburg, en Allemagne : «Le fossé entre le régime et le peuple est plus profond que jamais»

18 janvier 2020 à 10 h 03 min

Rachid Ouaïssa est professeur de sciences politiques à l’université de Marburg, en Allemagne. Il revient dans cet entretien sur les spécificités du mouvement populaire algérien et les tentatives menées par le pouvoir pour le torpiller.

 

-Quel regard portez-vous sur le hirak, qui en est à son 11e mois de mobilisation ?

En 11 mois de mobilisation, on se rend compte que le hirak est un mouvement unique, non seulement dans l’histoire de l’Algérie postindépendance, mais aussi dans l’histoire des protestations dans le monde. Le hirak est devenu un «game changer», cela veut dire un acteur politique qui, pour la première fois depuis 1962, a réussi à changer les règles du jeu politique en Algérie. En 11 mois, ce mouvement a mis à nu tous les jeux du pouvoir. Il a montré que ce peuple est plus intelligent et plus mûr que la soi-disant élite.

Nous avons affaire à un mouvement civilisationnel, porteur d’un projet de société moderne. En face, nous avons un pouvoir archaïque qui fonctionne encore avec le même logiciel et avec les mêmes vieilles ruses. Le hirak a arraché au pouvoir quelque chose de très important, notamment le monopole des définitions.

Ce n’est plus le pouvoir qui définit qui est l’Algérien, c’est quoi le patriotisme, c’est quoi l’ingérence, c’est quoi l’unité nationale, c’est quoi notre identité, c’est quoi notre religion, c’est quoi la démocratie et c’est quoi l’État, etc ?

En 11 mois de protestation, le hirak a réécrit l’histoire et récupéré les symboles de la Guerre de Libération et les narratives qui, jadis, étaient l’assise principale de l’autoritarisme. La réparation de Abane, Khider, Aït Ahmed, etc., bannis dans le livre scolaire, dans les rues algériennes, faire appel au courage de Ali la Pointe pour dénoncer la lâcheté des députés qui ont voté la loi sur les hydrocarbures («Ba3ouha y a Ali !») font du hirak un mouvement libérateur, qui a réinventé la contestation.

De par sa Silmiya et l’esthétique de la protestation innovatrice qui inclurent des éléments visuels, matériels, textuels et performatifs de la protestation, comme des images, des symboles, des graffitis, des vêtements, de l’art, mais aussi d’autres éléments tels que des formes de rhétorique, d’humour, des slogans, ainsi que la chorégraphie. Le hirak est un mouvement rassembleur et réconciliateur. C’est la première fois de l’histoire d’après indépendance, que tous les Algériens de l’est à l’ouest, du nord au sud, se reconnaissent dans un projet commun.

C’est un projet de l’Etat nouveau, et il veut imposer un nouveau contrat Etat-citoyen. Faisant référence au Congrès de la Soummam, le hirak est déterminé à instaurer un Etat civil, et aussi a démontré que désormais le fossé entre le régime et le peuple est plus profond que jamais. Donc les revendications sont très claires.
A mon sens, pour mener à terme cette lutte, il faut que le hirak s’élargisse aux divers syndicats et à inclure les couches démunies. Il faut peut-être penser à organiser le hirak à l’échelle des wilayas et des communes.

-Quelles sont les conditions nécessaires pour entamer un processus de transition ? L’actuel gouvernement peut-il s’acquitter de cette tâche, d’après vous ?

Je préfère parler ici du président de la République et pas du gouvernement. Car d’abord, le gouvernement doit avoir l’appui de la majorité parlementaire pour qu’il puisse agir, or nous ne savons même pas si nous avons un Parlement. Car depuis 11 mois, nous avons un conflit entre les institutions de l’Etat – comme l’armée, la justice, la Présidence – d’un côté, et le peuple de l’autre côté, et bizarrement le Parlement, censé représenter le peuple, est absent. Parlons donc du président de la République. Théoriquement, le Président actuel peut amorcer le processus pour une vraie transition. Mais juste théoriquement. Pour un tel processus, il faut d’abord en finir avec les pratiques de gouvernance de l’ancien régime.

Il faut avoir le courage de prendre des décisions sérieuses dans le sens de transition comme : libérer tous les détenus politiques ; dissoudre le Parlement et appeler à l’élection d’une Assemblée constituante, qui serait chargée d’élaborer une nouvelle Constitution ; nommer un ministre civil à la tête du ministère de la Défense ; libérer la presse et reformer les médias publics, comme l’EPTV, libérer véritablement la justice, etc. Mais déjà, les premières actions et décisions du Président montrent qu’il utilise les mêmes modalités et méthodes. Il essaye de sauver et de restaurer le régime en faisant appel au personnel du troisième rang du même régime puisque ceux du premier et deuxième rangs sont brûlés et n’ont aucune crédibilité.

-Pensez-vous qu’il existe encore, après la chute du président Bouflika et la mort du général d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, une guerre des clans au pouvoir ?

C’est dans la nature des régimes rentiers qu’ils soient segmentés et fragmentés. Ce genre de régimes traversent des phases de cohésion, ce sont les moments où la rente est suffisante pour être partagée entre tous les clans et leurs clients, et des phases de segmentation et de guerre des clans, lorsque la rente n’est pas abondante. On vit un conflit de clans depuis 2015, pensez au conflit entre le FLN et la sécurité militaire, représentée par le général Toufik, qui concorde avec la chute des prix du pétrole.

Depuis 2015 et surtout depuis le 22 février, il y a eu des changements d’alliance entre les clans, et on a vu des alliances contre nature, comme celle des clans Bouteflika et Toufik. Mais les clans se scindent et forment de nouveaux clans. L’actuel Président faisait partie du clan de Bouteflika, il a pris ses distances pour se mettre du côté du clan du général Gaïd Salah. Et cette lutte de clans traverse pratiquement toutes les institutions de l’Etat, pensez au soutien d’une frange du pouvoir au candidat Mihoubi et d’autre à Tebboune.

-Le blocage politique actuel aura-t-il des répercussions sur l’économie du pays ?

Oui, effectivement. La sphère économique et la sphère politique sont profondément liées. Pour instaurer une démocratie, des décisions politiques sont nécessaires, mais pour maintenir et garantir une démocratie, des instruments économiques sont indispensables. Une démocratie ne peut être assurée durablement que si les relations de dépendance sont renversées. C’est-à-dire que le gouvernement et l’Etat soient dépendants du citoyen et pas le contraire. Un contre-pouvoir efficace, c’est que l’Etat doit dépendre des impôts du citoyen.

Pour ceci, il faut très vite passer à une économie productive et réindustrialiser l’Algérie pour en finir avec l’économie rentière. Créer une couche salariale et aller vers le plein emploi pour faire du travail un pouvoir de négociation.
Il faut avoir le courage d’aborder des thèmes tabous comme la dévaluation.

La dévaluation est indispensable pour rendre l’investissement attractif, tout en distribuant une partie de la rentre aux ménages pour compenser la perte du pouvoir d’achat. En dévaluant, l’investissement devient intéressant pour les industriels algériens et étrangers. Les entrepreneurs algériens doivent apprendre à s’enrichir en produisant et dans la concurrence du marché.

Jusqu’à présent, l’entrepreneur algérien s’enrichit avec l’appui du pouvoir politique, et pour avoir le pouvoir politique, il faut avoir l’appui de la sphère militaire. La complicité de ces trois sphères a fait de l’Algérie un pays néo-patrimonial Mamlouk.

Donc, le passage d’un Etat rentier et néo-patrimonial à un Etat producteur est primordial et indispensable pour la démocratie. Ce passage nécessite de grandes réformes qui ne sont possibles que si le pouvoir politique jouit d’une vaste légitimité et surtout souveraineté.

 

Propos recueillis par Amel Blidi


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