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Rabah Lounici. Chercheur en histoire : «Les promoteurs du slogan sont les clients du régime»

20 juin 2019 à 9 h 40 min

Un slogan a fait son apparition lors des marches du vendredi : «Badissia-Novembria». A quand remonte cettte expression et qui en sont les promoteurs ?

Le slogan «Badissia» fait référence aux disciples de Ben Badis, premier président de l’Association des oulémas musulmans algériens (AOMA). Les adeptes du «âlim» étaient aux prises avec leurs adversaires de «touroukia» qui les traitaient d’«iblissia» (sataniques). Le courant islahiste (réformiste), incarné par ce groupe, est considéré comme «progressiste et avant-gardiste», par le Parti communiste algérien (PCA), dont le premier secrétaire, Amar Ouzeggane, est allé jusqu’à le comparer au mouvement protestant en Europe.

Le slogan est apparu lors du 4e vendredi de la protestation (15 mars). Inscrit en belles lettres sur des banderoles bien confectionnées, le mot d’ordre a émergé d’un seul coup et au même moment sur tout le territoire national. Preuve en est que ce slogan est sorti d’un même laboratoire. Ses promoteurs, disons-le franchement, sont des éléments du régime dont l’objectif est de provoquer des divisions idéologiques au sein du mouvement populaire naissant. Les promoteurs de ce slogan ont une méthode : mettre à profit l’ascendant qu’a pu avoir Ben Badis, grâce à l’école algérienne qui en a fait un homme sacré.

Mais quel est le rapport entre la «Badissia», dont les adeptes se réclament du premier président de l’Association des oulémas et la «Novembria», qui renvoie à la Révolution algérienne ?

J’estime intrigante cette volonté de dilapider le capital symbolique de la Révolution de Novembre 1954, dont le déclenchement n’est nullement le fait de l’Association des Oulémas. Les origines de la Révolution remontent à l’Etoile nord-africaine (ENA), fondée en 1926 et considérée comme la première organisation indépendantiste du pays. Ses fondateurs dans l’émigration ouvrière sont originaires de Kabylie, au point d’ailleurs où elle était appelée «L’Etoile kabyle». Dissous, le mouvement indépendantiste s’est reconstitué en 1937 sous le nom de PPA, avant de prendre par la suite le nom de MTLD, lequel a créé l’Organisation spéciale (OS). Les hommes qui ont déclenché la Guerre de Libération sont tous issus du mouvement indépendantiste et n’ont donc aucun lien avec l’AOMA, à tel point que les rédacteurs de la Déclaration du 1er Novembre n’ont pas trouvé quelqu’un pour le traduire en arabe. D’ailleurs, le texte n’a été traduit qu’après le départ de Boudiaf au Caire où les Egyptiens nasseriens, qui ne voulaient pas d’un texte prônant un Etat démocratique et social, ont enlevé le «et» dans la traduction, ce qui a donné : «Etat démocratique-social» en place et lieu de «démocratique et social», comme mentionné dans le texte original. Le sens n’est bien sûr pas le même.

Les rapports entre l’association et les partis de la mouvance indépendantiste étaient difficiles…

Effectivement, l’Association des Oulémas traitait les militants indépendantistes de «ghaouagha» (foule égarée). Il y avait des rapports très conflictuels entre les deux entités, l’ENA étant un parti de gauche, marqué par le mouvement communiste avec lequel elle a divergé sur le lien entre le socialisme et l’indépendance de l’Algérie. Il en sera de même des Oulémas qui mettaient en avant l’arabe et la religion aux dépens de la nation. La plupart des initiateurs de la Guerre de Libération sont de gauche.

Le parti qui était le plus proche idéologiquement des oulémas, c’est l’UDMA de Ferhat Abbas ; les deux prônaient l’assimilation, c’est-à-dire schématiquement le rattachement à la France et l’égalité entre les Européens et les musulmans, tout en gardant, insistent-ils, la personnalité islamique. L’association a rejoint la Révolution après le groupe de Abbas et sous la pression de Abane Ramdane, qui disait à ses adeptes… Ben Bella était hostile à l’adhésion de ces éléments à la Révolution : «Il ne restait que ces enturbannés rétrogrades pour rejoindre la Révolution.»

A l’indépendance, les adeptes des oulémas ont pris le dessus sur leurs adversaires…

Ahmed Taleb Ibrahimi, devenu ministre de l’Education sous Boumediène, a placé beaucoup des membres de l’association dans son administration. L’enseignement de l’histoire a été falsifié au point où les élèves considèrent à tort que les initiateurs de la Guerre de Libération sont Ben Badis et Bachir Ibrahimi. Au même moment, l’histoire de Messali et les héros de la guerre a été effacée. Cette falsification a produit une génération qui sacralise Ben Badis et ne connaît rien ou presque des révolutionnaires authentiques et des pères du nationalisme algérien que sont Messali et Amar Imache. C’est pour rétablir la vérité, comme il le dit en introduction de son livre que Benyoucef Benkhedda a écrit : Les origines du 1er novembre 1954 – éd. Dahlab, Alger. Ce sont ces mêmes graves entorses à la vérité historique qui ont incité Boudiaf à déclarer, dès son retour en Algérie en 1992, que les «Oulémas n’ont pas participé à la guerre». C’était sa manière de répondre à ceux qui ont minoré son rôle et celui de ses compagnons dans le déclenchement de la guerre d’indépendance. Les gens qui sont derrière le slogan «Novembria-badissia» maintiennent la falsification.

Le slogan est en fait une manière de faire revenir le pays vers la pensée unique subie sous le règne de Boumediène. Ces gens ne pouvaient pas se suffire du mot «Badissia» en référence aux fondateurs de l’association et son vers «Chaabou el djazaïri mouslimoun…», utilisé par les «ouroubioun» comme parole sacrée et pour exclure la dimension amazighe du pays. Ils se sont appropriés le mot «Novembre» mais au fond, le projet est «badissien», concentré sur l’identité algérienne telle qu’ils la conçoivent. Mais où est le projet politique et économique de ces gens qui veulent le maintien du régime en place et le retour à la pensée unique ? A les entendre, on est tenté d’accréditer l’idée saugrenue que les Algériens se sont révoltés pour… revenir en arrière ! Certes le slogan a été lancé par des éléments du régime, mais il a vite été adopté par une partie des islamistes et des baathiste. Je veux juste rajouter que chez les adeptes de Ben Badis, «El Watan» (nation) vient en troisième position après l’islam et l’arabe, comme cela s’exprime dans le triptyque : «L’islam est ma religion, l’arabe ma langue et l’Algérie mon pays.» Nous constatons que les adeptes de cette positon lient le pays à l’arabité, d’où l’accusation portée à leurs adversaires qualifiés de «hizb frança», c’est-à-dire, à les croire, tous ceux qui ne maîtrisent pas l’arabe !

C’est cette même accusation qui est portée contre des héros de notre Guerre de Libération comme Boudiaf, Aït Ahmed. La confusion trouve son terreau dans l’école et les médias, et l’impossibilité pour les promoteurs de tels slogans de différencier entre francophonie et francophilie…

Ces gens trouvent-ils des adeptes dans la société ?

Nous constatons que ce slogan commence à disparaître après que nous ayons démontré qui sont ses promoteurs et le rôle controversé de l’Association des oulémas dont ils se réclament. Désormais, les adeptes du diptyque se sont contentés de la deuxième partie «Novembria». Mais là aussi, ces gens veulent dilapider le capital symbolique du peuple. Ceux qui scandent ce slogan pour la consommation interne et en font un registre de commerce sont la clientèle du régime et ses soutiens zélés. Ces personnes n’ont aucun projet pratique et réel avec des mécanismes d’application pour concrétiser les «principes de Novembre» dont ils parlent.  


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