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vendredi, 22 mars, 2019
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Quand l’histoire entre violemment au musée

15 mars 2019 à 10 h 00 min

L’agression, vendredi dernier, contre le Musée du Parc de la Liberté, est riche d’enseignements sur la place du patrimoine dans la vie d’une nation et les intérêts de son peuple.

Vendredi dernier, à Alger, des groupes de casseurs s’en sont pris à deux institutions éminemment culturelles, le Musée national des antiquités et des arts islamiques et l’école primaire attenante, tous deux situés dans l’enceinte du Parc de la Liberté, au carrefour inférieur du Palais du Peuple. La toponymie des lieux associée aux notions élevées de Liberté et de Peuple donne à ces dévastations criminelles une dimension symbolique.

Ces dernières apparaissent en effet comme un déni (ou un défi ?) à cette journée historique du 8 mars où, justement, le peuple réclamait plus de liberté, comme il le fait depuis le 22 février avec l’envergure et le panache que nous lui connaissons depuis.

Faits et mefaits

Pareillement au vendredi précédent, le 1er mars, ces bandes ne sont apparues qu’en fin de journée (et à Alger seulement), au moment où la manifestation, déroulée dans l’ensemble du pays avec un niveau remarquable de civilité et de convivialité, s’était achevée dans un calme parfait. Lors de ce premier round, les forces de l’ordre s’étaient vigoureusement opposées à la montée des manifestants vers le siège de la Présidence à El Mouradia. L’agence bancaire proche de l’hôtel El Djazaïr en avait fait les frais, emportée par les flammes.

Mais il y avait eu surtout mort d’homme. Et comme si nous manquions encore de symboles dans la sorte d’accélération de l’histoire que nous vivons, il s’agissait d’un des fils du Président Benyoucef Benkhedda, président du GPRA, qui se serait trouvé pris entre les émeutiers et les policiers, succombant, dit-on, d’une crise cardiaque. Vendredi 8 mars, le même scénario s’est produit : apparition des casseurs en fin de manifestation et tentative de monter vers la Présidence à la différence que les brigades anti-émeute avaient placé la barre plus bas, soit au carrefour inférieur du Palais du Peuple.

Dans la mêlée violente, des individus ont pénétré dans le Parc de la Liberté, mettant le feu à des classes de l’école et attaquant le Musée national des antiquités et des arts islamiques. A notre connaissance, ces lamentables faits sont les seuls qui se soient produits en trois énormes journées de mobilisation nationale, sans compter d’innombrables manifestations en semaine, de la part des étudiants notamment.

Un bilan qui, hormis le décès précité, décrirait des dommages collatéraux somme toute limités. On aurait tord cependant de sous-estimer l’agression contre une école et un musée, ne serait-ce, encore, que par leur caractère symbolique en rupture totale avec les caractéristiques du mouvement de protestation. Dimanche dernier, le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, déclarait à l’APS à partir de Mila que le «Musée public national des antiquités et des arts islamiques avait fait l’objet d’actes de vandalisme qui ont ciblé certains de ses pavillons en y volant un nombre d’objets de valeur après avoir mis le feu dans des locaux administratifs causant la destruction de documents et de registres».

Il précisait en outre que divers objets, dont des épées et pistolets datant de la période des résistances populaires au colonialisme (XIXe siècle) avaient été volés, tandis que l’aile du musée consacrée aux arts islamiques avait été incendiée. Il rassurait ensuite, annonçant que les investigations menées par les services de la sûreté d’Alger avaient permis de «récupérer tous les objets subtilisés vendredi dernier» et que la partie endommagée du musée avait été fermée pour rénovation.

Indignation et inventaire

Lundi 11 mars, en matinée, à l’appel de la dynamique AASPPA (Association algérienne de sauvegarde et de promotion du patrimoine archéologique), un rassemblement a eu lieu sur le site du musée. Il a réuni une cinquantaine de personnes, entre spécialistes du domaine et simples amoureux du patrimoine, venues dénoncer cette agression contre un établissement qui n’est rien d’autre que le plus ancien musée d’Afrique.

Créé en 1897 dans une bâtisse de style néo-mauresque qui fut auparavant la première Ecole normale d’instituteurs, ses riches collections remontent à 2500 ans. On y trouve des sculptures, sarcophages, mosaïques, bronze, monnaies, armes, manuscrits, bijoux, ustensiles, tapis, céramiques, etc., dans une diversité représentative de plusieurs civilisations. Ces objets sont issus principalement d’Algérie mais également des autres pays du Maghreb, de l’Andalousie musulmane et même du Proche-Orient.

Il comprend des pièces remarquables comme la Vénus de Cherchell ou la porte sculptée de la mosquée Ketchaoua (avant sa transformation en cathédrale après 1830) ou encore des œuvres de l’artiste Mohammed Temmam qui fut son bienveillant conservateur de 1963 à 1988, année de son décès. C’est dire qu’un trésor sommeille ici, témoin de siècles d’histoire que l’histoire actuelle est venue troubler et agresser.

Bien que les citoyens présents, ce lundi matin, n’aient pu accéder au musée, la présidente de l’AASPPA, Farida Benouis, a pu leur rendre compte de ses passages antérieurs qui lui ont permis d’établir un constat d’urgence dégâts et, notamment, les deux stèles épigraphiques brisées en plusieurs morceaux. Ces objets qui ornaient les tombes d’aguellids (princes amazighs) font partie d’une collection scellée sur le mur du musée dans l’allée du portail supérieur du Parc de la Liberté.

Il s’agit de blocs de pierre gravés à l’effigie des illustres défunts avec des caractères lybiques qui demeurent indéchiffrés. La disposition de ces éléments précieux de notre histoire à l’extérieur du musée remonte probablement à ses débuts, soit à la fin du XIXe siècle. Ils ont paradoxalement traversé sans dommages des évènements considérables, dont la guerre d’indépendance puis la décennie noire, pour être agressés dans les manifestations les plus pacifiques que l’Algérie ait sans doute jamais connues !

Durant le rassemblement sur le parvis du musée, le directeur de la protection légale du patrimoine au ministère de la Culture a, Farid Chentir, a confirmé que tous les objets dérobés avaient été récupérés, la plupart dans les jardins alentour. Si l’aile des Antiquités a été globalement préservée, c’est la partie Arts islamiques, proche de l’entrée du parc, qui a été la plus touchée, notamment par l’incendie criminel qui a dévasté des salles administratives où, toujours selon l’AASPPA, «on déplore  la perte de documents d’archives, fiches d’inventaire, listings, nécessaires au bon fonctionnement et à la documentation des collections entreposées au musée, quand on sait l’importance de ces informations pour l’identification scientifique des objets». Ce sont ainsi des années de recherche qui ont peut-être été perdues à jamais…

Questions et actions

Mais ce qui a choqué les personnes présentes, c’est d’apprendre que l’agression du vendredi 8 mars contre le musée avait été précédée le vendredi 1er mars par des actes violents, voire des tentatives d’effraction perpétrées durant l’affrontement entre bandes et policiers. Un habitant du quartier pense d’ailleurs que c’est à cette occasion que certains individus impliqués dans ces violences ont pu repérer les lieux, comme la trappe sur une terrasse basse de l’aile des Arts islamiques qui a servi de passage à l’intérieur de l’établissement.

Les membres de l’association et citoyens, qui ont répondu à l’appel de l’AASPPA se sont demandés d’ailleurs comment les prémices du vendredi 1er mars, n’ont pas conduit à des mesures spéciales de protection la semaine suivante. C’est ce qu’auraient réclamé la direction et le personnel du musée, espérant que le cordon sécuritaire mis en place en travers de l’avenue puisse être déplacé en amont afin de soustraire l’établissement de l’épicentre de la confrontation.

Cependant, le ministère de la Culture a encouragé le musée à prendre des dispositions préventives qui ont consisté notamment à dissimuler et sécuriser hors des salles d’exposition les petites pièces comme les collections de numismatique faciles à transporter et à vendre par la suite. De même, les petites stèles se trouvant aussi sur le mur extérieur avaient été décrochées et mises en lieu sûr. Ce travail ardu, car devant se faire avec des précautions particulières pour ne pas altérer les objets, est à mettre à l’honneur des travailleurs du musée qui se sont mobilisés pour sauver les collections au mieux de leurs capacités, moyens et du temps qu’il leur restait.

Sans ces mesures préventives menées dans l’urgence, le bilan aurait pu être plus bien plus lourd. Au cours de la rencontre, Farid Chentir a assuré que le ministère avait agi pour obtenir des mesures renforcées de sécurité, notamment en prévision de la manifestation d’aujourd’hui annoncée comme grandiose. Un dispositif policier était déjà présent sur les lieux et les amis du patrimoine espèrent son maintien et sa consolidation pour ce vendredi. Entre-temps, le personnel du musée a procédé au déplacement en lieu sûr des collections dans des caisses sécurisées et hermétiques tandis que des aménagements sont en cours, tel le barreaudage des accès et passages. Notons également que la police scientifique a mené une enquête spéciale sur les lieux.

Patrimoine et renaissance

Il est certain que le siège de la Présidence, que certains confondent encore avec l’incarnation d’un pouvoir quand il est un édifice institutionnel national à préserver absolument, revêt un caractère stratégique. Mais on ne peut négliger des institutions comme le Musée public national des antiquités et des arts islamiques qui renferment des trésors précieux témoignant de l’histoire profonde de l’Algérie.

Sans cette histoire, les Algériens ne disposeraient pas d’une Présidence. Il reste à espérer qu’aujourd’hui les entreprises violentes d’une infime minorité d’individus ne puissent s’affirmer. La question de la préservation du patrimoine est une question hautement plus sensible qu’on peut le croire. Durant la décennie noire, les conservateurs et travailleurs des musées, souvent implantés en des lieux isolés, ont fait preuve d’une détermination admirable et d’une ingéniosité aussi contre la pauvreté de leurs moyens. Sans eux, l’Algérie aurait perdu des joyaux de son patrimoine.

Et comme la prévention est une voie salutaire en toute circonstance, la sécurisation ordinaire et extraordinaire des institutions muséales et sites archéologiques devrait faire l’objet d’une planification particulière. En dehors des manifestations et autres événements, il ne faut pas oublier que l’Algérie, qui regorge d’objets archéologiques recherchés, est une cible de choix des réseaux internationaux de contrebande qui se sont manifestés à maintes occasions, parvenant même à subtiliser et exporter des œuvres imposantes et lourdes tel le masque de Gorgone qui a été retrouvé en Tunisie à la faveur des changements politiques dans ce pays voisin dans la villa du gendre de Ben Ali !

Il n’est pas exclu que l’agression contre le musée des Antiquités et Arts islamiques d’Alger ait été suscitée par des trafiquants poussant les émeutiers à couvrir leurs desseins. Ces gens-là travaillent avec des carnets de commande précis et un tel scénario ne relève pas d’un quelconque «complotisme», les exemples concrets ne manquant hélas pas. Ces réseaux internationaux qui alimentent des collectionneurs dans le monde entier disposent de fournisseurs et relais intérieurs.

Ils ont certes subi de nombreux revers avec la création dans la Gendarmerie, la Police et les Douanes, de brigades spéciales de lutte contre ce trafic de même qu’avec la contribution de nombreux citoyens soucieux du patrimoine de leur pays. Mais il ne faut pas leur laisser le moindre champ libre, et ce, en renforçant d’abord la vigilance citoyenne indispensable à l’action publique. Enfin, il convient de considérer l’importance vitale du patrimoine dans la vie d’une nation.

Ce patrimoine nous apprend d’ailleurs que, quels que soient les événements et circonstances historiques, tout peut se rattraper. Un régime politique néfaste peut se changer. Une économie improductive peut se redresser. Une société déséquilibrée et étouffante peut se réorganiser et se vivifier. Mais on ne peut jamais réinventer un patrimoine. En préservant le sien, un pays comme le Japon, à genoux après 1945, a su rejaillir de ses cendres. Toute renaissance naît d’une décadence ou d’une crise. Le moindre objet du musée du Parc de la Liberté pourrait vous le raconter.

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