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Le numéro 37 de la revue Naqd dissèque le paysage médiatique national : «Ouvertures contrôlées», d’Octobre 88 au Hirak

26 janvier 2020 à 10 h 05 min

De l’aventure intellectuelle à la mésaventure économique». Cette réflexion aux airs de boutade que l’on doit au professeur Belkacem Ahcène Djaballah, et que nous avons extraite du titre de sa contribution au dernier numéro de NAQD, résume efficacement, à notre sens, l’évolution de la presse algérienne trente ans après les réformes post-Octobre 1988.

Outre l’excellente contribution du professeur Belkacem Djaballah, la dernière édition de la revue NAQD qui sort bientôt en librairie fourmille d’études plus pertinentes les unes que les autres, sociologiques, juridiques, historiques, économiques, géopolitiques, toutes dédiées au diagnostic et au décryptage d’un segment de la société profondément malade : le secteur médiatique.

Sous le titre «Médias, communication et société. Des temps nouveaux», ce numéro offre l’avantage de mettre à la disposition du lecteur une remarquable radioscopie du champ médiatique dans tous ses compartiments : dispositif réglementaire, modèle économique, enjeux de pouvoir, organisation sociale, télés offshore, presse électronique, réseaux sociaux… Actualité oblige, cette livraison ne manque pas d’aborder aussi une question incontournable : l’impact du hirak sur les médias.

Pour donner un avant-goût du menu concocté par l’équipe éditoriale de NAQD pour ce numéro singulier, celui-ci est constitué exactement de neuf contributions. Belkacem Mostefaoui, spécialiste en sociologie des médias et professeur à l’Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger (ENSJSI) étrenne cette édition avec une étude foisonnante intitulée : «Jeux de pouvoir dans la gouvernance des médias en Algérie au prisme du mouvement populaire du 22 février 2019».

Belkacem Ahcène-Djaballah, ancien professeur associé à l’Ecole nationale supérieure de journalisme d’Alger et journaliste au long cours, s’est intéressé pour sa part à l’«Economie de la presse et de la communication en Algérie».

L’intitulé complet de sa contribution ajoute cette mention évoquée au début de notre papier : «De l’aventure intellectuelle à la mésaventure économique». Nor El Houda Bouzegaou, maître de conférences à la faculté des Sciences de l’information et de la communication (Université d’Alger 3) complète le tableau en abordant la question de «la publicité et la télévision publique».

Au menu de ce 37e numéro également, la brillante contribution de Aldjia Bouchaâla, maître de conférences à l’Ecole supérieure de journalisme d’Alger et Aïssa Merah, enseignant à l’Université de Béjaïa : «Les mutations de l’espace public médiatique en Algérie. Les journalistes hors-champs».

Au commencement était Octobre

On pourra y apprécier, en outre, cet article original de Fateh Chemerik de l’Université de Grenoble : «La Presse, le football et la politique en Algérie : L’imbrication des stratégies populistes de captation et d’aliénation».

Le chercheur Hakim Hamzaoui, maître de conférences à l’ENSJSI, s’est attaché quant à lui à interroger la fronde des journalistes du secteur public dès le début du mouvement populaire à travers cette contribution : «De la liberté d’expression à la ‘‘Radio algérienne’’ : Aux origines de la révolte des journalistes radio durant le ‘‘hirak’’ ».

Ce 37e numéro compte, par ailleurs, trois contributions en langue arabe. Fatma Kebour, maître de conférences à l’ENSJSI d’Alger, s’est penchée sur le traitement, par la presse, des expressions contestataires de ces dernières années : «Les médias, l’individu et les mouvements de protestation en Algérie depuis 2011».

Sous le titre «Les Ulémas et le 1er Novembre 1954 : Entre les attentes du mouvement de février 2019 et l’instrumentalisation des médias», la chercheuse Afaf Zekkour se propose de son côté de déconstruire la notion de «badissia-novembaria» dont il a beaucoup été question en cette année de hirak. Retenons enfin l’article du Libanais Imad-Eddine Raef consacré aux «Questions sociales dans les médias libanais».

Daho Djerbal et Belkacem Mostefaoui, qui ont signé la présentation de ce 37e numéro, indiquent qu’en 1995 déjà, la revue NAQD s’était attelée à l’examen critique du paysage médiatique national. Le numéro précédent avait été réalisé, rappellent les auteurs, «dans le sillage des mouvements sociaux d’Octobre 1988» et les «ouvertures contrôlées opérées dans l’espace médiatique algérien».

«Nous cherchions alors à nous interroger sur la dimension d’une télévision qui, dans le contexte de la post-modernité, était à la fois, pensions-nous, objet privilégié de communication de masse et instrument de démocratie».

Pour cette dernière livraison, Daho Djerbal et Belkacem Mostefaoui précisent : «Nous nous proposons, avec ce numéro 37 de NAQD, d’explorer avec une distance critique ce qui s’est passé dans le domaine des médias comme au sein de la société algérienne durant ces deux à trois dernières décennies.

De fait, en une vingtaine d’années, l’accumulation des changements induits dans l’espace médiatique est fortement significatif tant au niveau des structures de diffusion que des offres de programmes d’information et de communication par les industries culturelles, qu’à celui de la réception et des usages publics».

«5000 à 6000 journalistes recensés»

Dans sa contribution, Belkacem Mostefaoui décortique soigneusement l’évolution du champ médiatique sur le temps long. D’après lui, la corporation compte aujourd’hui «5000 à 6000 journalistes» en signalant toutefois qu’«aucune statistique fiable n’existe».

Il ajoute dans la foulée : «L’opacité quasi-totale entourant la composante est le fait essentiellement du trop grand nombre d’entreprises éditrices employant de jeunes journalistes pigistes sans aucune déclaration, ni au fisc, ni aux organismes de protection sociale».

L’auteur constate, par ailleurs, une défaillance manifeste dans l’organisation socioprofessionnelle des travailleurs des médias : «Sur le plan de l’organisation professionnelle des journalistes, on observe un déficit grave des capacités et des structures créées, souvent à la va-vite, et sans comparaison avec l’élan d’émancipation du Mouvement des journalistes algériens (MJA), activement impliqué dans les mouvements sociaux d’Octobre 1988 et leurs lendemains».

Passant au crible le dispositif réglementaire régissant le secteur, Belkacem Mostefaoui observe : «L’examen de la régulation des médias et des métiers du journalisme en Algérie présente des caractéristiques marquées par une tendance lourde : malgré les  »ouvertures contrôlées » opérées par le régime politique, les textes législatifs et réglementaires sont sans cesse bousculés par les réalités. Le droit à une information de qualité est lui aussi sans cesse malmené».

Il poursuit : «Les révoltes citoyennes d’Octobre 1988 ont déstabilisé le régime politique autoritaire en place. Les innovations technologiques ont ouvert aux médias/monde la pénétration des espaces de réception publics du pays».

Evoquant l’émergence des chaînes de télévision privées, le professeur Mostefaoui met l’accent sur leurs accointances étroites avec le régime de Bouteflika : «Moins crispées sur les sujets de société que les télés gouvernementales et censées ‘‘amuser le bon peuple’’, les télés privées ont été méthodiquement projetées dans le système Bouteflika comme ultime anesthésiant de contrôle sur la société algérienne», assène-t-il.

«Journalisme de promotion»

Le sociologue a recensé rigoureusement tout un éventail de dérives qui ont perverti le métier, dont une certaine tendance clientéliste qui pousse à la mercantilisation du journalisme : «Dans le monde, les genres journalistiques qui fondent le mieux les palmes des médias, anciens et nouveaux, souvent à leur corps défendant, sont l’enquête et le reportage ; mais aussi la sobriété et l’exactitude d’informations vérifiées, croisées de sources et nouvelles.

Le ‘‘journalisme’’ de promotion, dans ses déclinaisons au sein des journaux algériens et télés commerciales algériennes, s’est institué en genre spécifique national mêlant le style rédactionnel de commentaire, ou de brèves commentées, à des sujets choisis en fonction d’une offre de service à des personnes ou des marques dûment citées. (…) Le rédacteur, signant de son nom ou autrement, ou pas du tout, se met ou est mis en situation de ‘‘faire l’article, plutôt que d’écrire un article’’.

Pour autant, nulle signalisation ne vient marquer le papier sous déclinaison de publireportage ou de placard de publicité». Belkacem Mostefaoui complète cet état des lieux en notant : «L’Algérie est à présent dotée d’un espace médiatique ‘‘national’’ à double façade, et hors régulation de droit : des radios et télés étatiques encore très peu libérées de regard sur les réalités nationales et transgressant violemment les principes universels de service public ; un nombre pléthorique de journaux et télés de droit privé (dont la plupart en voie de disparition) et en majorité domestiqués, et un champ immense de possibles activités nouvelles via internet».

Analysant les ressorts du soulèvement populaire du 22 Février, Belkacem Mostefaoui n’a pas manqué de souligner le rôle d’une partie de la corporation dans cet élan libérateur ; un engagement qui sauve en quelque sorte l’honneur de la profession : «La tentation par trop simpliste, écrit-il, a été de mettre sur le compte des seuls réseaux sociaux les sources de la déferlante de mouvements sociaux enfin exprimés, le 22 février 2019, dans l’espace public à travers l’ensemble du territoire algérien.

Dans cette tentation d’interprétation, exit l’Histoire de la nation algérienne et ses forces mémorielles de résistance contre l’oppression, toutes les oppressions, dont celle toujours actuelle de la hogra officielle.

Exit aussi les résistances des journalistes algériens contre les diktats des nomenklaturas successives qui ont régenté le système, et la centaine de professionnels assassinés par les promoteurs de la barbarie intégriste durant la décennie noire. Cette résistance, même érodée, a perduré contre le système d’embrigadement du droit d’informer instauré par Bouteflika».

«La corporation est plus que jamais déstructurée»

«La figure du journaliste comme acteur social est un fait récent dans l’espace social algérien», relèvent, pour leur, part Aldjia Bouchaâla et Aïssa Merah dans leur article «Les mutations de l’espace public médiatique en Algérie.

Les journalistes hors-champs». «L’espace médiatique algérien est en pleine mutation observable sur plusieurs niveaux : économique, professionnel et juridique», dissèquent-ils, avant d’ajouter : «D’abord, ce changement est constaté au niveau des entreprises médiatiques dont l’économie est problématique à plus d’un titre : la faiblesse de la publicité, l’arrivée d’entrepreneurs économiques dont l’intérêt pour les médias est un fait récent, l’introduction des médias électroniques qui peinent à développer un modèle viable, en plus du flou juridique qui les caractérise».

De plus, les auteurs estiment que la profession est fragmentée, émiettée, atomisée : «Pour plus d’un observateur, la corporation est plus que jamais déstructurée et désolidarisée. En effet, depuis l’avènement, en 1990, du pluralisme médiatique, nous ne pouvons recenser aucun exemple d’une structuration pérenne chez les journalistes algériens.

Beaucoup de tentatives de rassemblement de journalistes pour défendre leur métier ont fini par s’essouffler après quelques années d’existence». Faute de représentation forte, et surtout «en l’absence de structures syndicales, les journalistes algériens n’ont eu aucune prise sur la configuration nouvelle de ce marché».

Et de s’interroger : «L’absence de structuration dans la corporation des journalistes algériens induit-elle le recul du journalisme en Algérie ?» Une chose semble certaine : il y a une forme de «désenchantement», selon Aldjia Bouchaâla et Aïssa Merah, qui s’est installé dans le rapport au métier «avec l’épuisement du contre-modèle démocratique à partir des années 2000.

La survie de la République n’est plus à l’ordre du jour et une nouvelle page de combat s’ouvre pour les journalistes algériens, pas du tout habitués aux données du marché politico-financier».

En guise de «chute», ces mots de Belkacem Mostefaoui que convoquent les auteurs nous semblent terriblement justes : «Entre gagne-pain et sinécure, les journalistes algériens n’ont pas encore construit les fondements d’une identité professionnelle en mesure de faire école et de fédérer les valeurs du journalisme».



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