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Entretien

Omar Aktouf. Professeur en management à HEC Montréal : «L’Algérie ‘‘des clans entre soi’’ est définitivement révolue»

14 novembre 2019 à 10 h 00 min

Le professeur Omar Aktouf revient dans cet entretien sur son dernier séjour en Algérie qui lui a permis de prendre part directement aux manifestations qui se déroulent dans le pays depuis le 22 février dernier.

 

Entretien réalisé à Montréal  Samir Bendjafer

 

Après avoir participé aux manifestations du hirak en Algérie, qu’avez-vous retenu en rentrant au Canada ?

La plus tenace et pénétrante impression que je ressens après ce séjour de près de 3 semaines en Algérie, c’est l’extraordinaire «nouvelle» maturité, amabilité, civilité, fierté d’être Algérien, voire affectueuse fraternité que j’ai retrouvées chez mes compatriotes. Comme je l’ai répété à tout un chacun, je n’ai jamais revécu de tels spectacles ni sentiments depuis les mémorables marches des journées post-indépendance ! J’ai revu, ressenti, palpé, côtoyé des Algériens comme ceux qui venaient de se réapproprier leur pays après plus de sept années de lutte et 132 ans de misère et d’injustice coloniales. A vrai dire, je n’arrive pas à trouver les vrais bons mots pour exprimer toute la gamme d’émotions qui m’a envahi, jour après jour, et bien sûr plus particulièrement lors de mon premier vendredi – le 25 octobre – de marche avec le hirak.

Du haut de la rue Didouche Mourad jusqu’à la Grande-Poste et retour, entre environ 13h30 et 17h30, j’ai vu, larmes aux yeux le plus souvent, ce peuple algérien que je croyais disparu à jamais : tout à la fois gouailleur, bon enfant, sérieux, ironique, inspiré, intelligent, mûr, solidaire, soucieux du voisin (que de fois n’eus-je droit à des «pardon mon frère», ou «pardon mon oncle», sourire aux lèvres et main sur le cœur pour m’avoir légèrement piétiné ou un peu trop frôlé dans la densité de la foule !). Une foule aussi bigarrée, aussi joyeuse, heureuse d’être Algérienne et tonitruante de fierté qu’aux lendemains de la libération du pays. J’y ai vu des familles entières – bébés et poussettes comprises, des gens de toutes conditions, de toutes apparences, parfois bien bigarrées pour ne pas dire excentriques. Mais qu’importait ! Tout ce monde était Algérien ou Algérienne et tellement fier de l’être, au diable toutes les formes de distinctions ! Chacun a le droit d’être Algérien à sa manière. J’ai ressenti un peuple tellement uni et monolithique, tout en affichant toutes ses «variantes», que j’eus la nette conviction que rien ni personne ne pourra y trouver la moindre brèche de division. C’est avec un cœur bien gonflé, la fibre patriotique bien revigorée que j’ai quitté la marche en fin d’après-midi. Avec en apothéose une invitation à monter au 5e étage d’un immeuble de la rue Didouche, pour admirer à partir d’un des innombrables balcons aussi noirs de monde que la rue, l’incessant impétueux défilé sur cette belle avenue, qui avait, alors, les allures d’un puissant fleuve dont les nombreuse rues adjacentes y déversaient, tels des affluents, des vagues ininterrompues de citoyens venant de tous côtés.

Avez-vous été surpris par la mobilisation du peuple algérien ?

Oui, absolument ! C’est aussi un peuple doté d’une capacité d’autodiscipline jamais vue que j’avais sous les yeux. Nul besoin de service d’ordre «patenté» quel qu’il soit. Les mots d’ordre (sans doute partagés et répétés à travers les réseaux sociaux) semblaient bien connus et bien intériorisés par tous : vieux, vieilles, jeunes, adultes, enfants… tous marchant dans un ordre impeccable. Aucune sorte de débordement, ni d’anicroche quelconque ne m’ont été donnés à voir. Que des sourires, des chants, des slogans, des danses, des accolades et embrassades (j’ai eu droit, encore une fois les larmes aux yeux et à plusieurs reprises, à ce genre d’effusions de fraternelle spontanéité de la part de manifestants et manifestantes m’ayant fait l’honneur de me reconnaître et me glisser quelques mots pleins de solidarité et d’encouragement). La joie et l’allégresse de retrouver «notre» Algérie, de «se retrouver» comme «authentiques Algériens» étaient denses et palpables ! Même les distributions généreuses et spontanées, là de bouteilles d’eau, ici de bonbons ou de caramels, ailleurs de biscuits ou de gâteaux… se faisaient avec autant de bonhomie que de civisme et gracieuseté.

Cela faisait bien longtemps que j’avais désespéré de jamais revoir un tel peuple algérien ! Aussi ordonné, patriote, heureux, transpirant de tous ses pores l’amour de son pays et de ses concitoyens. J’en suis encore ému aux larmes. J’ai vu, au spectacle de cette marche réglée comme une horloge et à la civilité exemplaire, un cinglant et tranchant démenti à tous ceux (y compris moi, je dois l’avouer) qui avaient fini par penser que notre peuple – et tout particulièrement sa jeunesse – était désespérément voué à ne presque plus rien faire d’autre que courir après le pain et les œufs, décisivement anesthésié par tant d’années de mépris et de rapines organisées sur son dos. Des foules immenses qui traversent toute une ville (pour ne parler que de la capitale), et ce, depuis pas loin de neuf mois, sans aucune bousculade notable, sans aucun incident visible ou audible (sinon parfois du côté des «forces de l’ordre»), sans aucune atteinte (ne serait-ce qu’une égratignure) à quoi que ce soit sur leurs passages, «biens publics» ou pas, c’est assurément du jamais vu. Je partage sans réserve l’avis exprimé par Patrick Poivre-d’Arvor (de passage comme moi au Salon international du livre d’Alger) voulant que ce peuple «mérite un prix Nobel de la paix» ! Auquel j’ajouterais un prix spécial de civisme et de sain patriotisme.

On voit que vous avez été impressionné par la maturité des manifestants…

Là encore, oui ! Mille fois oui ! Les slogans, les chants, les quolibets, les caricatures… vus et entendus tout au long de la marche (je prenais un vif plaisir à m’attarder à les repérer, les déchiffrer, les lire mot par mot, les écouter attentivement) rivalisaient de finesse d’esprit, d’acuité de l’à-propos, d’ironie cinglante, d’humour, d’intelligence (y compris politique et économique), de justesse de compréhension de l’actualité… mais surtout de maturité et de claire détermination quant à ce que ce peuple veut ou ne veut pas. Rien, absolument rien de farfelu, d’incongru, encore moins d’infantile ou de capricieux dans ce qui était dénoncé, réclamé ou défendu. Notre peuple a spontanément effectué un imparable, clair et intelligent diagnostic de ce qui a fait de l’Algérie le gâchis que nous connaissons. J’ai vu des slogans (parfois de véritables plateformes politiques en quelques lignes !) dans toutes sortes de langues, depuis l’arabe jusqu’au russe, en passant par l’italien, le français ou l’anglais.

J’ai pu discuter avec bien des jeunes de toutes catégories (étudiants lors de mes séminaires, en particulier, mais aussi serveurs, chauffeurs de taxi, vendeurs…) : l’articulation de leurs raisonnements, leurs connaissances historiques, leur si aigu, si vrai et si étayé sentiment d’injustice et d’arbitraire m’ont étonné et ravi. Autant que leur détermination, si nos pouvoirs pensent un instant en venir à bout à peu de frais, ils se trompent très lourdement ! Un fait bien significatif ; le (fort jeune) chauffeur, qui me conduisait d’Alger vers Tizi Ouzou, puis Bouzeguene…, me déclara, désignant les innombrables dépotoirs qui jonchent le bord des routes : «Dès que ces voleurs qui nous ont privés si longtemps de notre pays seront hors circuit, je te jure qu’en quelques mois, il n’y aura plus un sac d’ordures ni le moindre immondice sur le sol algérien… parce que ce sera ‘‘notre’’ Algérie !»

Y a-t-il un risque que le mouvement populaire s’essouffle ?

Non, je ne le pense absolument pas. Pas un seul instant, au vu de ce que j’ai pu entendre et observer depuis Alger jusqu’au cœur de la Kabylie profonde, que quoi que ce soit puisse stopper cette formidable lame de fond (sinon tsunami !) qui vient de très très loin, autant en termes de temps que de structures fondatrices. Ce peuple sait pertinemment les «magouilles» et les «coups de forces» perpétrés depuis l’Indépendance. Il a connaissance de tous les traficotages et tous les détournements, il est au fait de tous les népotismes et tous les «beni-ammiss», toutes les spoliations, toutes les manœuvres mafieuses entre clans successifs, toutes les farces électorales, enfin tout ce qu’il a subi comme humiliations et spoliations depuis plus de 60 ans ! Plus aucune «métaphysique» révolutionnaire ou pseudo-patriotique, plus aucune «menace» de je ne sais quelle résurgence «d’ennemis» extérieurs ou intérieurs… ne pourront ni le duper ni le manipuler, ni le diviser, ni l’effrayer. Nos «néo-pouvoirs» doivent le comprendre ! Et le plus vite sera le mieux.

Quelles sont, selon vous, les conditions pour sortir de la crise actuelle ?

Je crois, après ce que j’ai vu, entendu, senti, compris… lors de ce séjour, et ce, de plus en plus profondément, que toute «sortie de crise» ne pourrait éviter de passer par les conditions et étapes suivantes : écouter ce que le peuple dit et répète sans relâche depuis neuf mois.

– Comprendre soigneusement ce qu’il veut et ne veut plus.

– En tirer soigneusement les évidentes conséquences.

– Comprendre que ce peuple ne sera plus manipulable, ni dupe d’aucune manœuvre, ni «sirène» venant de, précisément, ce qu’il n’a de cesse de rejeter.

– Se mettre au plus vite à un «assainissement» de tous les postes de pouvoir (le «intnahaw gaâ3» signifie bien – inutile de jouer idiotement sur les mots – qu’«avant toute autre démarche de refondation des institutions, nous, le peuple, voulons la mise hors d’état de nuire de tout ce qui ‘‘en haut et moyen lieux’’ a contribué jusqu’ici à édifier cette Algérie dont nous ne voulons plus».

Donner au plus vite un début de gages de bonne foi en libérant immédiatement tous les détenus d’opinion. Donner des gages clairs et évidents d’une justice réellement indépendante et souveraine dans ses prérogatives. Enclencher les procédures de récupération des milliards de dollars indûment expatriés depuis des décennies (durant les derniers six mois, juste vers le Canada, un député canadien a dénoncé l’évasion de centaines de milliers d’euros par mois provenant d’Algérie !!).

Dialoguer (et non négocier, car rien ne peut plus être négociable à partir de préalables quelconques venant de ce qu’on appelle aujourd’hui «la îssaba») avec les représentants que notre peuple finira, alors, par se donner (comme on l’a vu par exemple au Portugal en 1974 ou en Argentine en 2003).

A partir de là, enclencher la mise en place d’un gouvernement de «consensus» et de salut national, pour les affaires courantes, et pour débuter les modalités d’élection d’une Assemblée constituante qui se chargera de définir la société que le peuple algérien se souhaite (modalités accompagnées, comme je l’ai dit et écrit à quelques reprises, d’un «comité de réflexion de paradigme économique» en vue de sortir l’Algérie du joug létal de la mondialisation néolibérale, de ce qu’un Nicolas Hulot a dénommé «système économique vorace, destructeur et intenable».)

Un dernier mot ?

Pour le mot de la fin, je dirais que nos «pouvoirs» n’ont plus d’autre choix que celui de la minimale sagesse qui consiste à admettre que l’Algérie «des clans entre soi» est définitivement révolue. Qu’il est plus que temps de cesser de tergiverser, de s’accrocher à des chimères aussi illusoires que potentiellement dévastatrices. Et aussi, du plus profondément de mon être et de ma capacité à «lire» la situation, que notre pays recèle, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, de talents et de compétences largement capables de faire de notre pays, en quelques petites années, le joyau politique, économique et social que ses immenses ressources lui permettent d’être !

 

 

 

 


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