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mercredi, 13 novembre, 2019
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Mohamed charfi. Président de l'Autorité nationale indépendante des élections (ANIE)

«Nous sommes tenus d’assurer le succès organisationnel du scrutin et la protection du suffrage»

14 octobre 2019 à 10 h 04 min

– Les Algériens réclament le départ du gouvernement Bedoui et la libération des détenus avant d’aller vers le scrutin présidentiel. Comment comptez-vous organiser ces élections sans ces préalables ?

C’est vrai que le départ de ceux qu’on appelle les symboles du système était un préalable. Mais cette demande n’ayant pas abouti dans les délais, estimés par certains de raisonnables et par d’autres de faibles, et donc exprimant une opposition au scrutin, les demandes du hirak ont évolué.

Du rejet systématique du gouvernement, on est passé à pas d’élection avec le gouvernement, à des élections sans le gouvernement, puis à des élections avec une autorité indépendante.

Les demandes se sont adaptées à la réalité. Il y a eu une réponse, en initiant un dialogue que certains pourraient voir comme un verre à demi-plein et d’autres à demi-vide. Ce dialogue a regroupé de nombreux Algériens actifs sur le terrain depuis le 22 février, mais aussi des représentants de partis politiques, avant d’aboutir à la mise en place de l’Anie.

La caractéristique de la composante de celle-ci est qu’elle reflète l’importance des différents groupes sociaux qui ont pris part au dialogue. La société civile, par exemple, est représentée à plus de 40% , avec 20 membres du Conseil sur 50.

Tous les secteurs générateurs d’élites, qui alimentent le paysage politique en idées ou en propositions, comme les professeurs, les avocats, les chercheurs, sont également représentés. C’est pour vous dire que cette autorité est réellement indépendante.

En la forme, le caractère indépendant est fondé sur les textes de loi qui l’ont créée, les modalités de son fonctionnement et l’articulation de ses relations institutionnelles. Aucun des membres de l’Anie n’est nommé. Ils ont été élus par une assemblée générale, y compris son président…

– Certains remettent en cause votre élection à la tête de cette autorité, surtout que vous étiez le candidat unique et le vote s’est fait à main levée. Qu’en pensez-vous ?

J’ai été élu après consensus. Lorsque les membres ont su que M. Charfi a accepté de présenter sa candidature, personne n’a trouvé de motif pour la contester ou à la concurrencer.

Cela m’honore, mais en même temps me fait ressentir le poids de la responsabilité. Sur le fond, j’ai clairement dit à mes interlocuteurs que l’ère des injonctions, qu’elles soient politiques ou administratives, est révolue.

Ma conviction est mon seul guide. On peut discuter du fonctionnement de l’Etat, de certaines de ses pratiques, mais celui-ci est là. C’est l’Algérie et son peuple…

– Ne pensez-vous pas que cette rupture de confiance est la conséquence de la prise en otage violente de cet Etat par ses dirigeants et ce durant des années ?

Cet Etat a été dépouillé de la confiance qui, faut-il le préciser, a été à la base de la réussite de la Révolution de Novembre.

Ce n’est pas pour rien que Larbi Ben M’hidi avait dit : «Jetez la Révolution dans la rue et elle sera portée à bras-le-corps par tout le peuple.»

Il savait que cette révolution ne pouvait réussir si le peuple n’avait pas confiance en ses révolutionnaires. La confiance ne peut être possible que si l’Etat est juste. C’est avant tout la garantie de la liberté de choisir ses dirigeants, de les contrôler et de les sanctionner.

Il ne peut y avoir de mandat démocratique sans ces fondamentaux. Je lutterai  pour que l’Anie impose ce préalable et puisse approfondir la démocratie constitutionnelle. Nous ne sommes pas de simples organisateurs d’élections.

– La fermeture des services communaux des élections, le rejet des candidats au scrutin, etc. ne sont-ils pas les prémices d’une élection à hauts risques ?

C’est ce qui donne plus de valeur à notre engagement. Mais je ne suis pas naïf. Je sais qu’il faut convaincre.

Dans tous mes discours, j’essaie d’expliquer les garanties que je suis en train de mettre en place et les moyens développés pour y arriver. J’insiste, avec les démembrements de l’Autorité, sur le rôle important qu’on doit jouer pour rassurer les citoyens.

– Avec toute cette appréhension autour des élections, comment avez-vous recruté vos coordinateurs et leurs adjoints ?

Je vais vous étonner. Il y a des wilayas où il y a eu un excès de candidatures. Cela nous gêne parce qu’il s’agit de l’élite. Tous des professeurs d’université, des docteurs en droit, des avocats, des médecins, etc.

Le choix a été basé sur deux critères essentiels : la compétence et l’intégrité. Les gens sont très regardants sur les profils.

A Tindouf, par exemple, dès l’installation du délégué, des notables m’appellent pour attirer mon attention sur un membre qui était, selon eux, candidat RND aux législatives de 2017. La procédure d’élection a été suspendue. Le choix est souvent retenu sur proposition, une sorte de parrainage…

– Certains disent que la liste des membres de l’Autorité a été confectionnée ailleurs, pour ne pas dire parachutée. Qu’avez-vous à répondre ?

Les membres ont adopté le processus consensuel et de parrainage. Je m’explique : par exemple, un membre d’Alger, qui connaît dans le mouvement associatif des figures crédibles et intègres, propose des noms au Conseil, qui en débat. Tous les coordinateurs ont été retenus après consensus en assemblée générale.

Si des personnes arrivent à se glisser par défaut d’approfondissement de l’enquête, elles sont repérées. Rien ne se cache. Pour la première fois, ce ne sont pas des listes parachutées, comme vous le dites. Elles sont l’émanation d’un consensus.

– Pensez-vous pouvoir organiser une telle élection dans un climat aussi tendu ?

Oui, je le peux. Mais prédire ce qui va se passer n’est pas de mon ressort. Mon devoir est d’amener la sérénité quant à l’organisation du scrutin selon les critères qui garantissent la sincérité, la transparence et l’intégrité du choix de l’électeur. Notre engagement n’est pas simplement moral et politique.

Il est fortifié par les mesures techniques et technologiques. Raison pour laquelle j’ai exhorté les jeunes à rejoindre les bureaux de vote. Nous avons besoin d’en mobiliser 50 000 …

– Voulez-vous dire 50 000 ou 500 000 jeunes ?

Dans un premier temps, nous avons besoin de 50 000 jeunes pour organiser le scrutin. Mais le jour du vote, nous aurons besoin de 500 000 personnes.

Cela vous paraît énorme, mais c’est toute une logistique. Pour les élections locales, ce nombre est porté à un million. Cela comprend tout le personnel mobilisé, y compris celui du soutien.

– Ce personnel est-il rémunéré ?

En principe, tous les participants ont droit à une indemnité forfaitaire pour la journée de mobilisation. C’est le budget élection qui prend en charge ces dépenses. Pour revenir à l’appel que j’ai lancé, je peux vous dire qu’il y a déjà des échos.

Une directive est en train d’être finalisée et porte d’ailleurs sur ce point. Nous avons plus ou moins 50 000 bureaux de vote, chacun constitué de 5 membres.

Nous comptons mettre un jeune, un professeur d’enseignement supérieur ou de secondaire, un juriste, c’est-à-dire un avocat, un notaire, un magistrat à la retraite, et deux membres choisis parmi les citoyens de la commune. Pour moi, il est possible d’arriver à cette structure. Il serait malhonnête et irresponsable de jeter l’opprobre sur tous les fonctionnaires algériens.

Pour apporter plus de sérénité aux citoyens, nous avons décidé d’éviter d’intégrer dans le dispositif ceux qui avaient pour habitude de participer à l’organisation des élections. Il ne s’agit pas de jeter la suspicion. Loin de là. C’est juste pour éviter les doigts accusateurs.

Les trois principaux acteurs du bureau de vote, à savoir le jeune étudiant, l’universitaire et l’homme de droit, avec deux autres membres parmi les citoyens de la commune, constituent une nouvelle garantie, sans compter la protection de l’acheminement de l’information électorale.

Pour la première fois depuis l’indépendance, l’information primordiale aboutit directement chez le président de l’Autorité. Aucune autre partie ne peut la partager. Elle restera comme une sorte d’œil de Caïn. Le reste du processus est sous le contrôle total de l’Anie.

– Peut-on croire que toute la machine électorale, qui était entre les mains du ministre de l’Intérieur et de ses walis, se retrouve aujourd’hui sous le contrôle de l’Autorité ?

Je peux vous dire que le jour du scrutin, elle sera totalement déconnectée. Et j’espère y arriver bien avant.

– Y compris la gestion du fichier électoral, qui a de tout temps fait objet de manipulations ?

Ce n’est plus possible. Pour la première fois dans les statistiques des révisions exceptionnelles, un créneau apparaît. C’est celui du nombre de suppression d’électeurs pour cause de décès, grâce à une nouvelle application.

Elle n’existait pas avant. Aujourd’hui, dès qu’une information est portée sur le registre, l’application intervient directement. Mieux encore : les doubles inscriptions sont repérées et corrigées automatiquement.

Cela, en plus du fait que le fichier électoral est soumis à un double contrôle. Lors de la révision, les voies de recours sont ouvertes au niveau des commissions communales présidées par les magistrats qui relèvent de l’Anie, qui rendent compte du résultat de leur travail et le publient conformément à la loi.

Ces données sont désormais archivées au niveau de l’Autorité. Les listes sont obligatoirement affichées dans les communes. Elles sont mises à la disposition des citoyens.

– Est-ce le refus des électeurs de se faire enregistrer sur la liste électorale qui a poussé l’Anie à prolonger d’une semaine le délai de cette révision exceptionnelle du fichier ?

Nous avons estimé nécessaire de prolonger ce délai pour permettre à ceux qui se sont inscrits de voter le jour J. Sans prolongation, cela serait comme un coup d’épée dans l’eau parce que le délai de traitement des nouveaux inscrits et des changements d’adresse était trop court.

– Vous dites que le jour du vote, c’est l’Anie qui assurera le décompte des voix et la validation du résultat, sans passer par les centres de vote, les commissions de wilaya et le ministère de l’Intérieur. Peut-on croire que toute l’échelle d’intervention d’antan a été supprimée ?

Elle a été supprimée dans ce qu’elle avait comme attache avec le ministère de l’Intérieur et les walis. L’exercice de comptage se fera au niveau du bureau de vote. C’est pour cela que j’ai lancé cet appel pour la mobilisation de 50 000 jeunes.

J’ai besoin d’eux dans ces bureaux qui constituent la première des garanties de l’intégrité du scrutin. Je dis aux jeunes : «Aidez-moi à préserver votre choix. Venez exercer à la place de ceux que vous soupçonnez. Je vous demande de m’aider à préserver le scrutin, à travers une forte participation dans les bureaux de vote.» Notre objectif est de renouveler au maximum le personnel d’encadrement électoral.

Les premiers résultats sont ceux du bureau de vote. Ils sont transmis au centre de vote, dont le chef fait partie des personnes qui n’ont jamais pris part à l’organisation des élections. C’est une exigence.

Par ailleurs, la commission communale électorale, par référence à la structure géographique et non organique, transmet l’information, et pour la première fois, directement à l’Anie. Cela n’est pas le chemin procédurier prévu par la loi pour la proclamation des résultats. C’est une précaution prise par nos soins. La commission est une structure de l’Anie.

Elle délibère, dresse le procès-verbal en présence du public. D’ailleurs, je profite pour inviter les citoyens à y assister, à prendre des photos et à filmer. Demain, quand ils entendront les résultats, ils peuvent savoir s’ils sont conformes. C’est cela le contrôle populaire direct.

La commission électorale centralise les résultats de sa circonscription et les transmet, non pas au wali, mais au délégué de l’Autorité, lequel à son tour les remet au président de l’Anie, seule habilitée à proclamer, pour la première fois, les résultats.

– Et si le jour J un incident majeur lié à la fraude ou à des violences survenait, seriez-vous en mesure d’intervenir ?

Nos délégués sont outillés par la loi. Ils peuvent, sur réquisition, intervenir immédiatement sur les lieux. Ils ont le droit de recourir à la force publique, si c’est nécessaire, afin de permettre l’exercice du droit de vote.

C’est bien de respecter ceux qui disent non au scrutin et aux conditions dans lesquelles il se tient. Chacun peut apprécier, selon sa conception de la situation. Mais il est aussi important de préserver le droit de celui qui veut voter.

– Certains observateurs pensent que tout est fait pour que ces élections n’aient pas lieu. Qu’en pensez-vous ?

J’ai le droit de penser le contraire. L’Autorité, et à sa tête son président, fera tout ce qui est en son pouvoir pour que le vote ait lieu dans les délais prévus. Nous sommes tenus d’assurer le succès organisationnel et la protection du suffrage tel que dicté par la loi.

Maintenant, connaître l’évolution des circonstances, cela est au-dessus de mes capacités. Je ne suis sûr que de ma volonté et de ce que je vais faire pour que ma mission soit réussie…

Comment pouvez-vous redonner confiance aux électeurs avec, comme principaux candidats à ce scrutin, d’anciennes figures du régime ?

Je leur retourne la question. Vous, que faites-vous pour éviter qu’ils arrivent ? Le choix est votre responsabilité. Je vous garantis le libre choix.

A vous de choisir le meilleur. Je ne peux pas empêcher qui que ce soit d’être candidat. Les critères sont dictés par la loi. Les conditions politiques relèvent du citoyen.

C’est à lui de choisir le plus méritant et le plus apte à répondre à son projet de société. C’est de la destinée du pays dont il s’agit. Nous sommes dans l’application de la souveraineté populaire tel que stipulé dans les articles 7 et 8 de la Constitution.

– Pensez-vous que des élections puissent être organisées dans un climat d’arrestations, de répression et de marches de contestation populaire ?

Parallèlement à ce constat, il y a un engouement chez les jeunes à aller vers les élections. Il apparaît à travers le nombre de plus en plus élevé d’Algériens qui veulent s’inscrire sur les listes électorales ou rejoindre l’Anie.

Je me sens tenu de répondre à leurs aspirations. Mais nous espérons que ce soit l’Algérie que nous avons tous dans le cœur, qui nous inspire dans nos actions et ce quelle que soit notre appréciation pour les uns ou pour les autres.

A la veille des législatives de 2002, lors d’un Conseil des ministres, j’avais écrit dans un communiqué à propos des élections : «Afin que nul ne puisse prétendre conférer une légitimité en dehors des urnes ni espérer accéder au pouvoir en dehors de la volonté populaire…» Malheureusement, ma doctrine est restée dans les tiroirs de l’APN.


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