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Ramadan Youssef Tazibt. Membre du bureau politique du PT

«Nous assistons à un tournant autoritaire…»

17 juillet 2019 à 10 h 00 min

Malgré l’emprisonnement de sa leader historique, le Parti des travailleurs (PT) poursuit avec la même vigueur son combat pour l’émergence d’un régime démocratique et reste au cœur de l’insurrection citoyenne en cours. Youssef Tazibt, un des cadres de ce parti fait le point sur l’insurrection citoyenne, ses avancées et ses crises. Il estime que le pays se «dirige vers une impasse aux conséquences incommensurables». Il évoque également l’inquiétant état de santé de Louisa Hanoune. «Elle a un moral d’acier, mais elle souffre et risque des complications à tout moment. Elle a eu des malaises en prison qui peuvent présager le pire.»

– Après cinq mois d’insurrection citoyenne pour le changement du régime politique, quel bilan tirez-vous ?

Le bilan non exhaustif de la révolution est relativement positif. Comme l’ont si bien rappelé les manifestants lors du 21e vendredi, c’est bien la mobilisation révolutionnaire des millions de citoyens qui a fait échec à l’immense provocation du 5e mandat du président Bouteflika, alors que le 4e mandat était déjà catastrophique sur tous les plans.

Les citoyens ne sont pas dupes. Ils ont bien noté que le pays a été littéralement pillé durant ce mandat de trop et qu’une oligarchie prédatrice avait pris sérieusement option pour pérenniser un régime et sa politique dévastatrice. C’est pourquoi les millions d’Algériennes et d’Algériens ont empêché également le plan qui consistait à prolonger le 4e mandat du Président déchu.

Malgré le coup de force de l’article 102 de la Constitution qui a porté Abdelkader Bensalah à la tête de l’Etat, le régime a essuyé un nouvel échec avec l’annulation du scrutin du 4 juillet, qui avait pour objectif l’organisation du sauvetage du système/régime. En cinq mois, la mobilisation des millions d’Algériennes et d’Algériens a donc mis en échec deux scrutins présidentiels et le prolongement du 4mandat…

Ce qui résume le plus la revendication des millions de citoyens, c’est cette aspiration profonde à la souveraineté réitérée avec force dans toutes les manifestations. Une revendication qui a culminé le 5 juillet dernier, lorsque les millions de manifestants ont scandé partout : «En 1962 nous avons libéré le pays maintenant nous voulons libérer le peuple.»

– Cependant, la révolution en cours peine à aboutir, pourquoi, selon vous ? Où se situe le blocage et qui est responsable de cette impasse ?

La révolution ce n’est pas une ligne droite et n’avance pas de manière constante. Il y a des tournants, des avancées, des reculs, des tensions, des risques. Des forces contre-révolutionnaires agissent pour tenter de la faire avorter. Ce n’est jamais simple une révolution qui met en mouvement des millions d’êtres humains. Il y a nos expériences passées, les réussites comme les échecs qui habitent les esprits. Le blocage essentiel vient du régime qui refuse de céder face aux millions de citoyens qui réclament avec force son départ, car il a failli. La force de la révolution c’est le fait qu’elle soit portée par des millions de personnes déterminés à la faire aboutir.

Personne ne peut prévoir comment les choses vont évoluer. Des questions d’organisation pourront se poser à la révolution dans un proche avenir. Pour notre part, nous souhaitons et essayons d’apporter notre réflexion, notre aide pour que petit à petit les citoyens s’auto-organisent d’abord localement (communes, villages, villes, universités…) – c’est déjà le cas dans plusieurs régions – puis dégager des représentants au niveau des wilayas et enfin au niveau national, constituant ainsi une sorte de direction nationale de la révolution.

C’est la raison qui nous a amenés à participer au front uni des forces démocratiques qui agissent pour une véritable transition démocratique basée sur la pleine et entière souveraineté populaire.

Le pacte pour l’alternative démocratique, qui implique 7 partis politiques, une Ligue de droits de l’homme et des dizaines de personnalités et militants de la démocratie, refuse une fausse solution par l’organisation d’une élection présidentielle. Ce pacte prône un processus constituant souverain par la mise en place d’une Assemblée constituante.

– L’élection d’une Assemblée constituante ne semble pas faire l’unanimité…

La question de l’Assemblée constituante n’est pas minoritaire. Pour le moment, c’est plutôt la présidentielle qui est rejetée par trois fois par la révolution. Les Algériens savent que justement l’une des tares du régime c’est son caractère présidentialiste qui octroie des pouvoirs monarchiques au président de la République, qui règne sans partage sur les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire).

Faut-il rappeler que la revendication de l’Assemblée constituante est vieille d’un siècle chez nous. Elle était posée par la jeune Etoile nord-africaine dès sa naissance en 1926. C’était la première organisation politique à réclamer l’indépendance nationale. Elle était à l’ordre du jour au lendemain de l’indépendance avant que le régime de parti unique ne l’empêche, en imposant une Constitution élaborée et adoptée dans une salle de cinéma par des personnes non élues. En 1988, avec la révolte de la jeunesse avide de liberté et qui s’est soulevée contre le régime, la question de l’Assemblée constituante a été posée.

Une Assemblée constituante dans une révolution ne peut qu’émaner d’en bas. Une assemblée de délégués de citoyens, de travailleurs, de jeunes, d’avocats, de syndicalistes, de militants politiques élus à la base, disposant d’une légitimité pour agir, pour rédiger une Constitution qui réponde aux besoins de la majorité dans le domaine de la démocratie, de l’égalité, des droits sociaux, économiques, culturels… 

– Il est reproché aux élites politiques de ne pas pouvoir donner un prolongement concret à cette insurrection. Les partis sont-ils aussi dépassés par les événements ?

Chaque parti et chaque personnalité a une orientation politique, une vision des choses différente, ce qui est parfaitement normal en démocratie. Mais il ne faut jamais perdre de vue que nous sommes en révolution, ce qui implique une extrême vigilance du peuple qui ne veut pas se faire manipuler, ou être trahi.

C’est la raison principale du refus des millions de toute tentative de chapeauter leur mouvement révolutionnaire par le haut. A contrario, les citoyens acceptent et approuvent tous les débats qui ont lieu sur le terrain, à égalité.

C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il y a nécessité de mettre en place démocratiquement, sans aucune velléité de paternalisme, des formes d’organisations locales, puis wilayales et enfin nationales. Nous pensons que l’implication des syndicats autonomes et du mouvement pour la réappropriation de l’UGTA pourra donner un souffle nouveau à la révolution.

La classe politique est divisée entre partisans du dialogue en vue d’une présidentielle et ceux en faveur d’une transition, un accord est-il possible ?

Il y a effectivement deux options majeures, comme vous le dites. Il y a d’un côté le régime qui a déjà tenté vainement d’organiser une nouvelle présidentielle (4 juillet) et qui continue d’agir pour imposer cette fausse solution, et ceux qui adhèrent à la même idée avec des préalables démocratiques murmurés du bout des lèvres.

Et de l’autre côté, ceux qui militent pour une véritable transition démocratique, basée sur la souveraineté populaire pleine et entière.

Comme pour plusieurs partis et personnalités, le PT rejette l’option d’une présidentielle qui voudra réduire la crise d’un système à une prétendue crise d’hommes. Car aller vers une présidentielle avec le même système, ses institutions et la même Constitution, qui offre des prérogatives monarchiques au président de la République, équivaudrait à prendre option pour le maintien du même régime qui a ruiné tout le potentiel économique, social et culturel du pays et le risque de mettre à la tête de l’Etat un dictateur élu «démocratiquement» ne serait plus une vue d’esprit.

– Le chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, est en première ligne depuis la déposition de Abdelaziz Bouteflika, craignez-vous une reprise en main autoritaire et une militarisation de la vie publique ?

Nous assistons à un tournant autoritaire, il a été annoncé par l’arrestation arbitraire de Louisa Hanoune. Depuis, nous assistons à une terrible régression et à une série d’attaques frontales contre le multipartisme, le droit de manifester, les emprisonnements de militants pour leurs opinions, pour le port de l’étendard de l’amazighité, la fermeture hermétique du champ médiatique.

L’arrestation d’un authentique moudjahid a choqué les millions d’Algériens. C’est donc un fait que la situation se détériore sur le plan des libertés. Le maintien de Louisa Hanoune, de Lakhdar Bouregaâ et des dizaines de manifestants en prison est de mauvais augure. Le pays se dirige vers une impasse aux conséquences incommensurables.

– Louisa Hanoune, leader de votre parti, est emprisonnée depuis plus de deux mois maintenant. Comment vit-elle cette épreuve ?

Louisa Hanoune est militante depuis 45 ans. Elle dirige le Parti des travailleurs depuis des années. Elle a connu jeune la répression, la prison en 1983 et l’enlèvement en 1988. Elle vit mal l’injustice qui la frappe depuis 70 jours. En pleine révolution, elle est empêchée d’agir, de parler, d’être au service du peuple, de son parti, des travailleurs, des jeunes…

Mais elle a un moral d’acier, renforcé par le soutien fort et inestimable des citoyens, de partis politiques, de syndicats, d’organisations des droits de l’homme, de moudjahidate et moudjahidine, de personnalités nationales, d’écrivains, d’universitaires, d’avocats… Elle sait aussi que dans 80 pays dans le monde, des partis, des syndicats, des parlements, des députés, des militants des droits de l’homme mènent une campagne pour sa libération.

Mais Louisa Hanoune, qui souffre de plusieurs maladies chroniques, risque des complications à tout moment. Elle a eu des malaises en prison qui peuvent présager le pire. Les médecins de la prison civile de Blida font de leur mieux pour la soigner, mais ses médecins traitants, qui sont pour la plupart des professeurs exerçant dans le secteur public, ont exprimé leurs vives inquiétudes sur l’influence négative du milieu carcéral pour la détenue politique qu’elle est.

Louisa Hanoune n’a absolument rien à faire en prison. Elle présente toutes les garanties pour rester à la disposition de la justice une fois libérée. C’est un acharnement qu’elle subit depuis le 9 mai dernier. J’en appelle, au nom de tout le parti, aux citoyennes et citoyens épris de justice et de liberté à s’associer largement au combat pour la libération de Louisa Hanoune, de Lakhdar Bouregaâ et de tous les détenus d’opinion.

– Son emprisonnement a-t-il eu un impact sur la cohésion du parti, certains de vos députés critiquent la position de votre formation politique ?

L’objectif de l’arrestation de Louisa Hanoune, en plus de l’empêcher de parler et d’agir, visait à déstabiliser le PT en le privant de sa secrétaire générale. La décision de faire démissionner le groupe parlementaire du parti de l’APN, prise le 26 mars au bureau politique, puis entérinée par le comité central, a constitué un événement dans la situation politique. La base militante, et au-delà, a reçu cette nouvelle avec enthousiasme, car elle cadrait parfaitement avec les revendications du mouvement révolutionnaire qui réclamait la démission du gouvernement et la dissolution des deux Chambres du Parlement.

On ne peut pas marcher pour le départ du système et ses institutions et rester dedans. Malheureusement, cinq députés ont décidé de garder leurs mandats obtenus sur les listes du PT, en se mettant en porte-à-faux avec une décision souveraine du comité central du parti. Notre éthique nous empêche de dévoiler les raisons que certains d’entre eux ont avancées pour justifier le fait de ne pas se soumettre aux décisions du parti.

Ces cinq députés ont constitué une clique avec certains membres du comité central et tentent depuis des semaines de déstabiliser le parti en s’attaquant à ses dirigeants, en les diffamant et en menant une campagne de dénigrement et de mensonges à leur égard. Ils sont exclus du parti depuis le 22 juin passé.

Pour tenter de plaire au régime en place, ils ont multiplié communiqués et plateaux de TV pour développer une politique complètement étrangère à celle du PT. Ils ont abandonné la revendication de la Constituante, s’accrochent à l’Assemblée populaire nationale pour, disent-ils, «empêcher la chute de l’Etat», plaident pour le maintien de Bensalah jusqu’à l’organisation d’une élection présidentielle.


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