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Noureddine Benissad. Président de la LADDH : «Les ingrédients de cette contestation sociale étaient présents depuis bien longtemps»

07 mars 2019 à 10 h 30 min

Le président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), Noureddine Benissad, livre ici son analyse de la situation politique actuelle et le mouvement populaire réclamant le départ du régime. Face à cette «magnifique mobilisation populaire, explique-t-il, certains tenants du pouvoir se comportent comme des nouveaux colons».

 

L’Algérie vit, actuellement, au rythme de manifestations contre la candidature du président Bouteflika et pour le départ du régime. Avez-vous attendu un tel sursaut politique ?

C’est un véritable mouvement populaire de contestation qui s’est exprimé de manière pacifique contre le système politique en place à travers le territoire national, porté par l’ensemble des catégories sociales de la société, notamment les jeunes.

Un mouvement pacifique qui a balayé d’un revers de la main le discours de la peur sur lequel a surfé le pouvoir pendant longtemps consistant à dire que le recours à la rue ne peut mener qu’à la violence et au chaos. Les manifestants ont fait preuve aussi de maturité, de solidarité et de civisme surprenants qu’il faut absolument saluer.

Evidemment, les ingrédients de cette contestation sociale étaient présents depuis bien longtemps et c’est l’autisme des tenants du pouvoir qui en est la cause principale pour ne pas dire la cause unique : état d’urgence suspendant toutes les libertés depuis 19 ans, fermeture des champs et canaux d’expression (lois liberticides attentatoires aux libertés d’association, de manifestation, de réunion et d’’expression, généralisation de la corruption, y compris politique, harcèlement et emprisonnement des défenseurs des droits de l’homme, des journalistes, des blogueurs et des syndicalistes).

L’impunité face à la généralisation massive de la corruption du système et l’irruption d’une oligarchie arrogante associée à la décision politique, des biens publics cédés aux copains et aux coquins, et tout cela sous le regard impuissant de la majorité des Algériens qui travaillent à la sueur de leur front et qui peinent à vivre dignement, des jeunes et parmi eux ceux sortis de l’université qui ne trouvent pas de travail faute de relations et qui sont poussés, à défaut de perspectives, à devenir des harraga.

Au lieu de s’attaquer aux causes de toutes ces problématiques et les traiter par le dialogue et le débat, le pouvoir leur oppose le déni. Nous n’avons pas arrêté d’appeler les autorités à cesser le déni, à lever l’état d’urgence sur les libertés depuis au moins 30 ans. Mais, franchement, ce magnifique sursaut populaire, pacifique, pluraliste et solidaire a été un succès total.

Une mobilisation citoyenne sans précédent dans l’histoire contemporaine de notre pays face à l’accumulation des humiliations et des atteintes répétées à la dignité des algériennes et algériens. Certains cercles des tenants du pouvoir se comportent aujourd’hui comme de nouveaux colons, de quoi indigner le peuple algérien qui a souffert des affres de la colonisation.

Me Verges s’adressant aux nouveaux colonisateurs de l’Algérie indépendante avait affirmé : «La maladie des âmes se transmet par les fesses. C’est en vous asseyant sur les chaises de ceux que vous avez remplacés que vous avez acquis leur mode de pensée, leurs attitudes, leur manière de gouverner».

Selon vous, quel est l’élément déclencheur de ce mouvement ?

Nous sommes en présence d’un ras-le-bol général et généralisé qui n’a pas besoin d’un élément déclencheur comme l’auto-immolation du jeune à Sidi Bouzid en Tunisie. Il y a eu une massification et une maturation de la prise de conscience chez la jeunesse, notamment celle qui est à l’âge de l’internet et les réseaux sociaux qui y est pour beaucoup.

Des jeunes, au départ peu nombreux, ont démarré un feu ardent qui a pris. L’annonce de la candidature de Bouteflika à sa propre succession pour un cinquième mandat a été perçue comme une ultime provocation, une défiance à l’encontre du peuple et particulièrement à l’encontre de la jeunesse qui aspire à un avenir meilleur, qui rêve d’une Algérie nouvelle et d’un changement qui lui garantit les chances d’accéder elle aussi à des responsabilités dans ce pays. Il faut se féliciter de cette vitalité et du pacifisme de notre jeunesse pour avoir porté toutes ces revendications sur la place publique.

Après quinze jours de mobilisation, les tenants de pouvoir n’ont pas cédé et ont présenté, par procuration, la candidature d’Abdelaziz Bouteflika. A quoi jouent-ils?

Les tenants du pouvoir, réduits par le vide et à défaut de consensus sur la succession du président n’ont pas de plan B. Ils ont essayé de tétaniser le peuple, mais maintenant ils misent sur l’accalmie, l’essoufflement de la mobilisation ou sa récupération en achetant des consciences. Ils refusent ou excluent toute succession en dehors de leur clan, c’est-à-dire hors de leur système qu’ils ont privatisé à leur propre compte.

Il faut comprendre aussi qu’ils restent fidèles non pas aux idées de leur bienfaiteur, mais à celui qui a fait leur fortune et leur bonheur. Ils pensaient être à l’abri pour l’éternité en maintenant le statu quo permanent, une insulte à l’intelligence du peuple. Je crains que le maintien de la candidature de Bouteflica ne soit un coup d’accélérateur de nature à alimenter encore plus la contestation populaire.

Le Conseil constitutionnel qui a accepté de recevoir le dossier du président-candidat est-il tombé dans l’illégalité ?

Oui, partiellement pour le moment puisqu’il n’a violé que l’article 28 du règlement fixant les règles du fonctionnement du Conseil constitutionnel qui exige que le dépôt de candidature à la présidence de la République se fasse par le candidat lui-même. C’est un article de procédure clair et précis qui a été violé. On verra si à l’examen du dossier le Conseil constitutionnel fermera les yeux sur l’absence du candidat et sur son certificat de bonne santé démenti pour l’heure par son hospitalisation en Suisse.

Si l’on reste sur le seul terrain juridique, le Conseil constitutionnel a encore le temps de se ressaisir d’ici le 13 mars en invalidant la candidature du président sortant. Mais est-il encore lucide de parler de Conseil constitutionnel qui n’est pas indépendant et dont les nominations de ses membres se font sur le critère d’allégeance, de parler de l’existence d’une élection jouée d’avance lorsque des millions d’Algériennes et d’Algériens exigent la fin du régime Bouteflika et du système totalitaire qui l’a enfanté ? On est dans le surréel et l’hallucination totale !

Quelle est, selon vous, la solution à cette crise politique majeure ?

La solution est donnée par les millions de citoyens qui occupent la rue. Ils réclament la fin du système qui fonctionne à l’autoritarisme, la fraude, la répression et la corruption. Le peuple est souverain. Il faut lui laisser le temps de s’organiser et il est capable de produire des propositions de sortie de crise. De produire une offre politique et de secréter ses propres leaders.

Ce qui est sûr, le statu quo actuel sur tous les plans est intenable et il s’agit aujourd’hui de construire ou de reconstruire le champ politique et social. Les propositions pour aller à une transition démocratique et apaisée sont nombreuses, possibles et réalisables. Notre élite est particulièrement interpellée pour alimenter le débat public. L’opposition véritable est aussi appelée à opérer son aggiornamento. Les décideurs ne peuvent pas faire l’impasse sur la nécessité d’aller vers un vrai processus démocratique pacifique qui aboutisse à la consécration définitive et irréversible de la souveraineté populaire.

Comment capitaliser ce mouvement pour réaliser un changement du régime qui est la revendication principale aujourd’hui ?

A mon humble avis, dans les jours qui vont venir, nous verrons sûrement la révolte s’organiser partout dans les universités, les lieux de travail et les lieux de vie.

Le peuple est déjà en train de s’organiser selon ses catégories professionnelles : avocats, artistes, médecins, journalistes, militants associatifs et politiques, syndicalistes, activistes des réseaux sociaux sont en effervescence féconde. Les organisations de la société civile, les défenseurs des droits de l’homme, les vraies forces d’opposition, les forces patriotiques de ce pays où qu’elles soient, les universitaires se doivent de rejoindre et d’intégrer les rangs des manifestants, si ce n’est déjà fait.

Seule l’organisation citoyenne peut promouvoir et faire durer la contestation et surtout préserver son caractère pacifique et rester vigilant contre toute tentative de récupération et de provocation à la violence. On sait que les tenants du statu quo, des bénéficiaires de la rente et du système ne vont pas se résigner au changement démocratique, mais le peuple, s’il reste dans cette dynamique de mobilisation pacifique, saura l’imposer.

 

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