Amar Mohand-Amer. Historien, directeur au Crasc d’Oran : «Notre histoire est devenue un déversoir de ressentiments et d’anathèmes»  | El Watan
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Amar Mohand-Amer. Historien, directeur au Crasc d’Oran : «Notre histoire est devenue un déversoir de ressentiments et d’anathèmes» 

27 juin 2021 à 10 h 42 min

L’historien et directeur de la Division socio-anthropologie de l’histoire et de la mémoire (HistMém) au Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran, Amar Mohand-Amer, revient dans l’entretien accordé à El Watan sur la dernière polémique provoquée par les déclarations de l’ancien député du RCD, Nordine Aït Hamouda sur la chaîne de télévision privée El Hayat. Il précise que de telles déclarations «ne sont pas des faits isolés ou un épiphénomène». Il fait remarquer que les historiens ont tiré la sonnette d’alarme sur ces pratiques qui deviennent de plus en plus «prégnantes». Selon lui, les «enjeux de la guerre et du passé colonial sont des problématiques fondamentalement politiques et de légitimation de pouvoir». Sur le rôle des chercheurs en histoire, dont le travail est parfois contesté, Mohand-Amer est catégorique : «Les historiens ne sont pas des charmeurs de serpents qui sortent de leurs terriers dès qu’on les sonne. L’histoire est une discipline académique.» A la fin de l’entretien, Mohand-Amer formule des propositions pour en finir avec l’histoire spectacle, en soutenant, entre autres, les chercheurs dans leurs travaux académiques.

– Les déclarations de Nordine Aït Hamouda sur la chaîne de télévision El Hayat ont provoqué une vive polémique. Auparavant, des personnalités publiques avaient également suscité l’indignation après des accusations de trahison contre des personnages de l’histoire nationale. Pourquoi, selon vous, la résurgence périodique de telles polémiques ?

Il est important de préciser que ces déclarations et d’autres ne sont pas des faits isolés ou un épiphénomène. Depuis longtemps, ce débat existe. De quoi s’agit-il en réalité ?

En juillet 1962 déjà, le président du GPRA, Benyoucef Benkhedda et les membres de son gouvernement sont qualifiés par leurs adversaires politiques dans le cadre de la crise du FLN de l’été 1962 de «valets du colonialisme». Vous voyez, cela revient de loin et même avant l’indépendance ! Le problème est que notre histoire est devenue un déversoir de ressentiments et d’anathèmes. Les historiens ont tiré le signal d’alarme sur ces pratiques qui, il est vrai, deviennent de plus en plus prégnantes.

La plus scandaleuses est celle, sans conteste, de la diffamation, sur la télévision publique, du passé et parcours révolutionnaire du commandant Si Lakhdar Bouregaâ, de la Wilaya 4. En revanche, il est important et primordial de ne pas utiliser ce genre de déclarations pour porter atteinte au principe de la liberté d’expression. Chacun est libre de s’exprimer sur l’histoire de l’Algérie.

Maintenant, celles et ceux qui veulent s’informer sérieusement sur cette histoire, il y a à leur disposition des articles scientifiques, des ouvrages académiques, des actes de colloques scientifiques (et non les «zerdas»), supports de vulgarisation pertinents (et non les compilations), etc.

Sur la question est-ce-que les historiens doivent participer systématiquement à ces «tensions mémorielles». Oui et non. Oui, quand il s’agit de vraies problématiques historiques. Non, si c’est pour alimenter les buzz médiatiques.

– D’aucuns soupçonnent des «parties» de vouloir attiser une «guerre de mémoires» aux conséquences imprévisibles sur l’avenir du pays. Qu’en pensez-vous ?

Je l’ai dit plus haut. Ce n’est pas nouveau ce qui se passe actuellement. Cependant, le hirak a remis la question de la mémoire et de l’histoire au-devant de la scène politique.

Maintenant, moi je ne crois pas aux «thèses complotistes», bien que les enjeux de la guerre et du passé colonial sont des problématiques fondamentalement politiques et de légitimation de pouvoir.

– La justice doit-elle se saisir de ce genre d’affaires ?

Absolument pas ! L’histoire n’a pas sa place dans les prétoires. Ces débats se règlent dans la Cité. Il faudrait, toutefois, que cette «culture de la détestation de soi» du passé commun, de nos héroïnes et héros, soit disséquée et analysée en profondeur. Les réseaux sociaux sont, à ce titre, éloquents : une violence inouïe à la limite de la haine, des accusations infondées sur fond de régionalisme, etc. En fait, c’est un révisionnisme qui ne dit pas son mot.

– Il est reproché aux chercheurs en histoire de ne pas s’«impliquer suffisamment» dans le débat autour des figures nationales et de «cacher la vérité» aux Algériens. Un commentaire ?

Les historiens ne sont pas des charmeurs de serpents, qui sortent de leurs terriers dès qu’on les sonne. L’histoire est une discipline académique. Elle a ses règles et ses obligations scientifiques et morales. Les buzz et les «zerdas» médiatiques, on les laisse aux «smassria» et courtiers du passé et de la mémoire. Ce que je dis n’engage que moi, bien sûr.

– Le hirak, comme vous le notez plus haut, a permis de réhabiliter des figures de l’histoire contemporaine, longtemps ignorées par l’historiographie officielle. Que faudrait-il faire pour engager un travail plus apaisé sur les différents épisodes de l’histoire du pays ?

Déjà régler la question de l’accès aux archives nationales ici en Algérie, cela devient pathétique. Encourager la constitution de fondations sur l’histoire qui ne soient pas inféodées à tel courant ou tel groupe, mais engagées dans une politique de soutien à la recherche académique.

Soutenir les jeunes historiens et les accompagner sérieusement ; nous risquons de ne plus avoir de nouveaux chercheurs dans ce domaine, faute de vocations, mais aussi et surtout en raison des écueils et obstacles auxquels sont confrontées la discipline et la corporation des historiens.


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