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Naoufel Brahimi El Mili. Docteur en sciences politiques, enseignant à Paris : «La crise de confiance est profonde»

07 juillet 2019 à 10 h 05 min

Naoufel Brahimi El Mili est docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris. On lui doit notamment Le Printemps arabe : une manipulation ? ;Algérie/France : 50 ans d’histoires secrètes 1962/1992 et d’autres publications. Le politologue a bien voulu répondre à nos questions.

 

Où en est le hirak, plus de 4 mois après son avènement ?

Des acquis inenvisageables au début de cette année ont été réalisés. A juste titre, ce mouvement ne verse pas dans le triomphalisme. La crise de confiance est profonde, à un tel point où de nombreux manifestants et de responsables politiques refusent d’avoir une représentation. Ils sont échaudés par les événements de la Kabylie de 2001. Les «Arouchs» n’ont pas obtenu les résultats escomptés. Aujourd’hui, le rejet d’une représentation repose sur la conviction que tout leader émergeant de ce mouvement sera manipulé par le pouvoir. Le sociologue américain Merton décrit ce processus par la théorie des anticipations destructrices. Oui, les hirakistes qui ne veulent pas avoir de représentants pensent que ces derniers seront infiltrés et retournés par le pouvoir.

Ce qui, quelque part, fige le mouvement. Or, je pense que le hirak, quatre mois après, a atteint un stade de maturité. La force de ce mouvement réside aussi dans l’absence d’idéologie et en même temps son point fort est sa position maximaliste qui fait du dégagisme total l’objectif ultime. Le hirak est aujourd’hui en position de force. La pression ne doit pas cesser, c’est le moment de négocier, verbe préférable à dialoguer. La mobilisation continue est une preuve de vigilance que le pouvoir ne peut ignorer. Plus rien ne sera comme avant. Même si le pouvoir est tenté par quelques manipulations, le mouvement doit avoir confiance en soi et en ses représentants, il doit avancer. Les anticipations destructrices engendrent l’immobilisme.

L’option de la présidentielle préconisée par le pouvoir est-elle à même de régler la crise ?

La présidentielle est une condition nécessaire mais insuffisante. Le pouvoir doit surtout offrir des garanties. Le discours du président par intérim, Abdelkader Bensalah, du 3 juillet, en renferme plusieurs. Les modalités de mise en œuvre sont à mettre en place en toute transparence et en toute bonne foi. Aussi ce pouvoir doit-il faire montre de gestes d’apaisement. Sans me prononcer sur la dimension juridique des manifestants incarcérés et sans oublier M. Bouregaâ, je pense que leur libération constitue un acte fort.

Le fil constitutionnel est rompu avec la démission forcée de Abdelaziz Bouteflika, et en toute logique il doit être renoué par une présidentielle propre et transparente. C’est un premier pas. Je pense aussi que le commandement militaire a hâte de voir un président honnêtement élu avec qui un partage clair des responsabilités sera à établir. Faut-il rappeler le contexte géopolitique tumultueux où l’ANP est un acteur majeur ? Le prochain Président aura besoin de l’armée et cette dernière a besoin d’un Président légitime, tout comme les Algériens.

Par son caractère symbolique, l’affaire  Bouregaâ n’est-elle pas aussi une provocation ?

Provocation, je ne le pense pas, crise d’autorité du pouvoir, sans doute, maladresse, très certainement. Encore une fois, je ne commente pas le dossier juridique que je ne connais pas. Peut-être que les propos tenus par l’ancien commandant de la wilaya IV auraient-ils mérité une réponse verbale et pédagogique en premier. Cependant, la communication et la pédagogie, pourtant plus que nécessaires, ne font pas partie de la boîte à outils du pouvoir. Une fin rapide de la détention de ce grand moudjahid constitue un premier pas vers un indispensable apaisement. D’autant plus qu’en l’absence de clarifications de la part du pouvoir judiciaire (autre que l’exposé des chefs d’inculpation), j’ai du mal à percevoir la nature de la menace réelle ou supposée que peut représenter Lakhdar Bouregaâ. Ce qui est certain, cette arrestation et d’autres sont en contradiction avec l’ouverture annoncée par le pouvoir pour un dialogue inclusif. A croire qu’il s’agit d’un sabordage dont les auteurs feraient partie de l’équipage.

Dans cette crise qui secoue le pays, la fixation sur le politique n’a-t-elle pas éclipsé l’économique alors que le pays va droit dans le mur ?

Bien que les deux soient intimement liés, le pouvoir semble ignorer l’économique alors que cet enlisement renferme des menaces réelles. Au mois de mai dernier, le niveau des réserves de change se situait aux alentours des quinze mois. Si un gouvernement légitime ne traite pas en profondeur les vulnérabilités économiques du pays, le retour de l’Algérie en position de faiblesse sur le marché financier international ne serait pas à exclure. S’esquisse le spectre des Plans structurels d’ajustement, chers au Fonds monétaire international.

De nos jours, une perte de la souveraineté économique revient à une vassalisation d’un genre particulier de la décision politique algérienne. L’ANP est outillée pour affronter des blindés, des avions, des navires et même des sous-marins, mais elle ne saurait vraiment faire face à des banquiers déterminés, parfois malintentionnés venant de Washington avec des plans coûteux socialement et donc politiquement dans leurs serviettes. Il est encore temps, à travers une présidentielle et un gouvernement légitime, épuré des prédateurs, de redresser économiquement la barre.

La lutte même imparfaite contre la corruption si elle se poursuit sereinement va tourner la longue page des malversations au détriment du pays. Déjà la «Harachisation» d’une partie du monde des affaires a donné des résultats : la chute de l’euro par rapport au dinar. Le chemin est encore long, mais il faut en prendre la direction le plus rapidement possible : le temps perdu ne se rattrape pas. Cependant, des nouvelles perspectives s’ouvrent économiquement au pays. De par son historique et inédite révolution Silmiya, l’Algérie a une bonne image sur le plan international. Enfin, depuis 1962, le pays peut élaborer une crédible politique touristique et exploiter ses nombreuses richesses naturelles jusqu’alors ignorées, sauf par quelques touristes téméraires.

L’opposition, qui n’arrive pas à surmonter ses contradictions, n’est-elle pas aussi une entrave à la résolution de la crise ?

Les torts sont partagés. L’opposition trop habituée à défendre des quotas d’«élus» ne me semble pas vraiment formatée pour s’inscrire dans cette nouvelle et formidable dynamique. Même les recalés du suffrage ont parfois un prix ou un lot de consolation. A juste titre, l’opposition dénonce le système, à très juste titre elle tente de définir des modalités de sortie de crise, même si elles sont parfois hasardeuses (une Constituante d’abord…), mais son but est plus de plaire à la rue que d’élaborer un projet de société. Plaire à tout prix à la rue, cela porte un nom : populisme.

Tout parti politique est en droit d’exiger des garanties, elles sont à portée de main grâce au hirak qui ne baissera pas les bras. Alors pourquoi ces partis ont peur de la présidentielle ? Pour une fois pourra s’effectuer un test grandeur nature, pourra s’esquisser une cartographie électorale à partir de laquelle les femmes et les hommes politiques peuvent affiner leur programme et offrir ainsi une véritable contribution au débat démocratique. Le pouvoir aussi se laisse tenter par le populisme. Proposer le remplacement du français par l’anglais en l’absence d’une étude précise sur le marché du travail de demain est une facilité déconcertante. Ce pouvoir dans son substrat actuel n’est pas éternel, ses jours, ses années sont comptés. Les responsables politiques sont supposés regarder l’avenir et non le vendredi prochain.

La perpétuation du système qui semble se profiler ne va-t-elle pas encore accentuer la crise ?

La direction politique du pays a toujours été à double commande comme la voiture d’auto-école : un Président s’installe au volant pour une période indéterminée et un «moniteur» lourdement galonné peut à tout moment appuyer sur la pédale de freinage et faire descendre le conducteur du moment. Il ne faut donc pas s’attendre par miracle que le pouvoir en place va éteindre la lumière, fermer la porte et donner les clés de la maison aux représentants légitimes du peuple. Le pouvoir serait tenté par la conservation du double des clés.

Reste à la charge des nouveaux occupants légitimes lors de leur bail à durée déterminée de changer la serrure au grand jour. La clé, exemplaire enfin unique, reste désormais entre les mains du peuple. Je ne veux aucunement dire qu’un quelconque serrurier peut régler la crise politique, le but de cette métaphore est d’insister sur un nécessaire compromis dans un premier temps.  


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