Nadji Safir. Chercheur en sociologie : «Nous vivons la fin de deux longs cycles historiques des évolutions de la société» | El Watan
toggle menu
mardi, 07 avril, 2020
  • thumbnail of elwatan07042020





Nadji Safir. Chercheur en sociologie : «Nous vivons la fin de deux longs cycles historiques des évolutions de la société»

15 janvier 2020 à 10 h 07 min

Sociologue de formation, Nadji Safir a été, à partir de 1968 notamment, chercheur en sociologie (au Cerdess, à l’Aardes et au CREA) avant d’enseigner, à partir de 1979, cette discipline à l’université d’Alger, où il a été chargé de cours.

En 1984, il est nommé chef de département des affaires sociales, culturelles, d’éducation et de formation à la présidence de la République, puis il occupera les mêmes fonctions à l’Institut national des études de stratégie globale (INESG), et ce, jusqu’en 1991. En 1996, il rejoint la Banque africaine de développement, au sein de laquelle, jusqu’en 2007, il occupera notamment les fonctions de socio-économiste en chef, chef de division du développement social pour l’Afrique centrale et représentant résident à Madagascar. Il est l’auteur de nombreuses publications en Algérie et à l’étranger.

 

-Dans une contribution à un ouvrage collectif récemment publié en anglais sur l’Algérie, vous expliquez que, fondamentalement, deux grandes logiques rentières systémiques étaient depuis longtemps à la base du fonctionnement du système politique algérien. Expliquez-nous votre démarche…

L’ouvrage concerné doit tout à son concepteur, Yahia Zoubir, spécialiste de relations internationales, qui a porté le projet à bout de bras. Il regroupe les contributions de 22 collègues algériens, vivant en Algérie et à l’étranger, et a été publié en anglais par Routledge. Nous préparons une édition en français chez un éditeur parisien et nous espérons qu’une maison d’édition algérienne sera intéressée par l’ouvrage. Vos lecteurs trouveront plus d’informations sur le site de l’éditeur (https://www.routledge.com/The-Politics-of-Algeria-Domestic-Issues-and-International-Relations-1st/Zoubir/p/book/9781138331006, ndlr). Ma contribution – «L’Algérie des années 2000 : un système rentier en crise» – constitue le premier chapitre de l’ouvrage. J’y présente mon cadre d’analyse des évolutions du système politique algérien qualifiable d’autoritaire et qui repose sur le rôle déterminant qu’y occupe un paradigme bi-rentier structuré autour de deux rentes systémiques : l’une, endogène, politique, d’origine historique et de nature symbolique constituée à partir de l’instrumentalisation par les acteurs politiques d’un passé national commun, lié à la Guerre de Libération nationale, et visant le renforcement de leur légitimité sociale dans les diverses compétitions auxquelles ils participent ; l’autre, exogène, énergétique, d’origine extractive et de nature économique liée à la différence existant entre les coûts locaux de production des hydrocarbures et le prix auquel ils sont vendus sur le marché mondial et qui est donc une variable exogène.

Ces deux rentes systémiques ont fonctionné, en entretenant d’étroites relations entre elles, pratiquement, depuis le début des années 1970 dans une triade Etat-société-rentes articulée autour d’un pacte social rentier, normalement garant de la stabilité des équilibres économiques, sociaux et politiques concernés. Mais qui, au milieu de la décennie 2010, va être ébranlé par une spirale de crise qui, conjuguée à la maladie du président de la République et à sa gestion autocratique, sera à l’origine des conditions d’émergence du hirak. En effet, la rente politique, basée sur l’instrumentalisation de la mémoire collective, au fur et à mesure que le temps passe, voit ses effets attendus se réduire dans une société de plus en plus jeune et de moins en moins disposée à accepter un discours basé sur une légitimité historique qui est en train d’épuiser ses gisements symboliques. La rente énergétique connaît le même sort puisque la diminution des ressources financières qui y sont liées, notamment depuis le milieu de l’année 2014, réduit les capacités de leur redistribution en direction de la société – alors que la population augmente à un rythme soutenu – et n’a plus que des perspectives d’avenir incertaines puisqu’elle est en train d’épuiser ses gisements physiques. Tout se passant comme si le paradigme bi-rentier fondateur, constituant l’ADN du système politique autoritaire, aura été soumis à une forme de loi des rendements décroissants.

-L’élection du président Abdelmadjid Tebboune, la formation d’un nouveau gouvernement et la libération de dizaines de détenus d’opinion caractérisent les dernières évolutions de la problématique politique du pays. Peut-on croire à une nouvelle vision du pouvoir en place, ou assiste-t-on à un ravalement de façade ?

Au-delà des échéances politiques dont il convient cependant d’apprécier l’importance, il faut avant tout comprendre la nature du profond changement qui est en train de s’opérer dans le pays, puisqu’objectivement c’est la fin de deux longs cycles historiques des évolutions de la société que nous sommes en train de vivre. D’abord, en ce qui concerne les évolutions politiques, c’est un cycle de 75 ans (1945-2020) qui a débuté avec la terrible répression des manifestations pacifiques de Mai 1945 et fondamentalement articulé, face aux évidentes impasses de toute solution politique de la question coloniale, autour de la nécessaire organisation de la libération du pays par la lutte armée, qui s’achève. D’une part, car, depuis 1962 déjà, il a atteint ses objectifs et, d’autre part, car ses acteurs ne sont plus de ce monde ou, pour les survivants, sauf exception, ne sont plus actifs dans les institutions nationales. A cet égard, l’instrumentalisation outrancière du FLN qui l’a finalement conduit aux graves dérives du projet de 5e mandat doit impérativement cesser et plus aucun parti politique ne peut monopoliser une appellation prestigieuse qui, désormais, relève des mémoires individuelle et collective et de l’écriture de l’histoire.

Ensuite, quant aux évolutions économiques et sociales, c’est un cycle de 50 ans (1970-2020) caractérisable par un régime d’accumulation rentier qui est également en train de s’achever, d’une part, du fait des limites de plus en plus strictes que devrait connaître à l’avenir le niveau des ressources financières liées à la rente énergétique en raison à la fois des contraintes pesant directement sur les conditions déterminant leur création et de l’augmentation constante de la demande sociale liée à celle de la population. Et, de l’autre, du fait des limites manifestes qui affectent l’efficacité du modèle de développement économique et qui, en dernière analyse, le discréditent, ainsi que l’illustre la part des exportations hors-hydrocarbures continuant de plafonner à un maximum de 4-5% après une aussi longue période. Face à l’ampleur des mutations et défis dont sont porteuses ces deux fins de cycle – et en intégrant les immenses conséquences du réchauffement climatique en cours qui nous concernent directement – c’est une vision nouvelle de l’avenir du pays qui s’impose et autour de laquelle doivent se mobiliser les bonnes volontés ; qu’elles soient au pouvoir ou non.

-L’une des principales exigences du hirak s’articule autour du retrait de l’armée de la vie politique et de l’instauration d’un «Etat civil». Comment analysez-vous cette revendication ?

Dans la vie des nations comme dans celle des individus, le refoulé, toujours, revient et c’est le cas avec cette problématique, traitée dès le Congrès de la Soummam en 1956, selon l’affirmation du principe du primat du civil sur le militaire.
Or, ce principe sera modifié, une année plus tard, au Caire, lors d’une réunion du CNRA, en raison du refus des responsables militaires de l’admettre et la formule retenue affirmera : «Tous ceux qui participent à la lutte libératrice, avec ou sans uniforme, sont égaux.» Mais dans la réalité des processus de prise de décision politique, surtout depuis le coup de force mené par l’état-major général de l’ALN contre le GPRA, durant «l’été de la discorde» – pour reprendre la formule de Ali Haroun – que fut celui de 1962, la Haute Hiérarchie de l’Institution Militaire a toujours fonctionné comme un «décideur» – mot utilisé par le président Mohamed Boudiaf – en dernier ressort.

Si on revient au long cycle historique politique 1945-2020 que je viens d’évoquer, on peut considérer qu’il a été largement dominé – en recourant à une distinction classique dans la culture arabe, notamment reprise par Ibn Khaldoun – par «les gens d’épée» (ahl esseif). Et qu’en conséquence «les gens de plume» (ahl elqalam) y ont toujours vu leur influence réelle bien en deçà de ce qu’elle aurait dû être dans un Etat moderne. Aujourd’hui, cette situation exceptionnelle – trouvant son origine dans la nécessité historique du recours à la force armée pour libérer le pays de la domination coloniale – est clairement perçue par une grande partie de la société, à commencer par les élites intellectuelles, comme «un abus de position dominante». Elle doit évoluer vers une nouvelle problématique politique dans laquelle les différents segments de l’élite du pays, dans l’intérêt de l’efficacité et de la crédibilité des institutions, doivent entretenir des rapports équilibrés permettant à chacun d’accomplir dans son domaine de compétence les missions qui sont les siennes.

-A la lumière des principales contraintes pesant actuellement sur la situation économique du pays, quelles perspectives peuvent en être esquissées ?

Ma réponse rappellera d’abord le proverbe affirmant : «On ne peut cacher le soleil avec un tamis.» La situation économique du pays est difficile et même catastrophique, puisque aujourd’hui, en dehors des hydrocarbures, il ne produit rien de réellement significatif qui lui permette d’échanger avec le reste de l’économie mondiale. Aussi, les perspectives ne peuvent qu’être très difficiles car tout est à mettre en place, alors que les fondements du développement économique relèvent d’une alchimie complexe dont les multiples ingrédients sont difficiles à identifier. Néanmoins, si je devais avancer quelques principes devant guider la démarche à suivre pour, progressivement, sortir des impasses actuelles – révélant une économie frappée par la malédiction des ressources naturelles – puis doter le pays d’une économie relativement performante, formulés de manière brève et présentés en vrac, ils seraient les suivants :

– engager rapidement un grand débat national sur une nouvelle stratégie de développement économique et social ;
– établir la crédibilité des institutions – notamment celles en charge de la justice, des procédures d’arbitrage, du contrôle des dépenses publiques et de la lutte contre la corruption – en direction des citoyens et des partenaires étrangers ;
– réhabiliter le Conseil national économique et social, comme instance de concertation sur les enjeux du développement ;
– se doter d’une instance de planification stratégique qui ne soit pas un ministère soumis aux aléas des logiques gouvernementales, mais une instance de haut niveau dotée de l’autonomie et la crédibilité nécessaires pour concevoir des plans de développement et en suivre la mise en œuvre ;
– sortir du piège du Produit intérieur brut (PIB) comme seul indicateur de la performance économique, en mettant au point un tableau de bord de l’économie composé de plusieurs indicateurs intersectoriels ;
– renforcer dans les secteurs de l’éducation et de la formation l’acquisition des savoirs scientifiques et technologiques en lien avec les mutations en cours dans le monde en faisant de cet objectif – particulièrement, la maîtrise des mathématiques – un élément central et affiché comme tel de la nouvelle stratégie ;
– renforcer la rationalité collective de la société en visant, grâce à l’insertion du pays dans les chaînes de valeur mondiales, l’installation d’unités de production de biens, services et connaissances scientifiquement et technologiquement perfectionnées ;
– en conséquence, à l’exception de certains secteurs stratégiques, l’importance de la possession du capital par des acteurs économiques nationaux publics et/ou privés doit être relativisée par rapport à l’enjeu décisif que représente pour le pays l’acquisition effective de savoirs et d’expériences modernes du fait de l’installation sur son sol d’unités de production performantes générant nécessairement d’importants effets positifs directs et indirects sur l’ensemble de la société ;
– atteindre le plus rapidement possible l’objectif de l’intégration économique maghrébine qui ne doit plus être perçu comme un vague projet international d’ordre idéologique et/ou géopolitique n’ayant pas de réelles conséquences sur la croissance économique du pays, alors qu’en réalité, son blocage l’affecte directement et négativement et, dès lors, il convient urgemment de trouver une solution à la crise du Sahara occidental qui dure depuis 45 ans et qui, telle qu’aujourd’hui évaluable, constitue une impasse stratégique.

 

 

Entretien réalisé par  Nouri Nesrouche

S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!