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Nadia Maïzi. Professeur à MINES ParisTech, spécialiste de modélisation et d’aide à la décision pour les enjeux énergétiques et climatiques, membre du GIEC : « Il faut réfléchir localement pour trouver des solutions »

10 mars 2021 à 11 h 06 min

 

  • L’Afrique du nord, qui renferme l’un des plus grands déserts du monde, semble particulièrement exposée au réchauffement climatique et à la désertification ? Quel est votre point de vue là-dessus ?

Les problèmes liés à la raréfaction de l’eau seront prépondérants et pourraient avoir des impacts sur l’activité touristique mais également sur les différents usages de l’eau dans cette région du Nord de l’Afrique, et en Algérie notamment. Le réchauffement climatique induit la fonte des glaces qui a pour conséquence une élévation du niveau (de la mer de l’ordre de 30 centimètres par siècle).  Pour un pays comme l’Algérie, la vie en bord de mer se trouve déjà changée : les côtes méditerranéennes, lors d’événements météorologiques extrêmes, voient un recouvrement de leur rivage amplifiant la question de la hausse du niveau de la mer. De plus, le réchauffement modifie les caractéristiques de l’eau au niveau physicochimique, renforçant le phénomène d’acidification qui engendre une perturbation de l’écosystème et joue sur la biodiversité surtout marine et côtière : la méditerranée devient beaucoup plus chaude alors que cette mer est plutôt peuplée d’espèces vivant en eau froide, ce qui a des répercussions sur la pêche. Ainsi, à l’échelle de la Méditerranée, les effets des changements climatiques vont avoir des répercussions à la fois sur plusieurs secteurs : l’agriculture et la pêche avec la diminution des rendements de ces activités ainsi que le tourisme.

  • Les changements climatiques, la hausse des températures et raréfaction des ressources hydriques vont donc induire une réaction en chaîne à tous les niveaux pour des pays déjà peu arrosés comme l’Algérie.

Les changements climatiques se traduisent par des événements extrêmes comme les vagues de chaleur ou des inondations qui pourraient être plus fréquents et plus violents. Et puis des périodes de sécheresse qui pourraient être plus nombreuses et qui pourraient être marquées par des jours de très grosse chaleur avec des températures importantes. Mais ça, on l’expérimente déjà : chaque année, il fait de plus en plus chaud, de plus en plus tôt. Il y a des pics de chaleur extrêmes.

Une des graves conséquences est la raréfaction de l’eau, à l’échelle de la région méditerranéenne : des études évaluent qu’il y aura une diminution des ressources en eau pour les pays du sud de la Méditerranée de 10 à 30 % d’ici 2050.

On peut observer cette raréfaction dans le secteur de l’énergie où l’eau joue un rôle important : par exemple, dans le secteur hydroélectrique, même si il est peu développé en Algérie, un certain nombre de réservoirs sont déjà bouchés ou vont l’être à cause de la variabilité climatique et des moindres précipitations, ce qui rend la production électrique inefficace.

Il y a également des problèmes d’intrusion saline dans les nappes phréatiques à cause de l’élévation du niveau de la mer. Cela crée des nouvelles zones sans eau potable disponible. C’est le cas en Algérie où il devient urgent de mettre en place des systèmes pour limiter cette pollution.

La hausse des températures a également un effet sur les oueds qui perdent leur teneur en oxygène et leur capacité d’autoépuration et d’auto nettoyage. Comme il y a moins de ruissellement, les polluants se concentrent ce qui a un effet direct sur la pollution de tous ces cours d’eau.

  • Donc, les changements climatiques vont se produire à long, à moyen et à court-terme…

Les paléo-climatologues font des carottages pour connaître le climat sur de très longues périodes et observent les phénomènes liés à dynamique très lente, où un réel changement de climat s’opère, comme par exemple le passage d’une ère glaciaire à une ère plus chaude, avec des disparitions d’espèces; les autres phénomènes de  dynamique temporelle plus rapide, sont ceux que l’on observe tous à l’échelle de notre vie, avec les fluctuations de la météo. Dans l’analyse de ces phénomènes, il y a la part qui vient du climat régional propre, et celle qui vient de l’interaction de l’homme avec son environnement. Pour prendre un exemple, je citerais les travaux de l’américaine Diana K. Davis, de l’Université du Texas, qui a travaillé sur le lien entre l’histoire de l’environnement en Algérie et la colonisation (NDLR : « Les mythes environnementaux de la colonisation française au Maghreb » de Diana K. Davis). Elle y explique que l’Algérie est, depuis plusieurs milliers d’années, un pays aux conditions climatiques semi aride où il y a peu de forêts et donc naturellement peu boisé. Pourtant, les Français  à partir de 1830, ont commencé à répandre le mythe d’une désertification qui viendrait des habitudes agropastorales des populations locales nomades, avec leur cheptel et de leur exploitation traditionnelle des terres. Or, D. K. Davis indique dans son travail de recherche en s’appuyant sur de nombreux travaux académiques que l’Algérie n’a jamais été un pays recouvert par des forêts que quelques cheptels auraient décimées. Les français se sont plutôt servi du prétexte que ces terres auraient été dégradées par des pratiques agropastorales pour mettre en place un modèle agricole qui n’était finalement pas adapté aux conditions climatiques locales : leur exploitation productiviste des terres avec des machines mécaniques les ont asséchées et acidifiées  alors que le fait de les travailler traditionnellement avec un socle léger pour le labour et l’utilisation des techniques de jachère, pour les laisser reposer, était beaucoup plus adapté au climat local.

  • Il faudrait donc revenir à des méthodes plus adaptées au sol et au climat local ?

Oui, il me semble qu’il faut réfléchir de cette façon là, c’est-à-dire localement, réfléchir avec le contexte qui est proposé par la terre sur laquelle nous vivons et de laquelle on veut tirer nos moyens de subsistance, pour essayer de trouver des solutions. Et ce qui très dangereux est de se faire imposer des schémas qui peut être fonctionnent ailleurs mais qui ne fonctionneront pas localement. On peut par exemple revenir sur la faillite du fameux « barrage vert » lancé dans les années 70,  ce projet qui devait retenir la progression du Sahara avec la plantation d’arbres sur 1500 kilomètres. Non seulement les pasteurs qui vivaient dans ces régions ont été obligés de s’établir hors de cette zone, et on sait qu’aujourd’hui ce projet est considéré comme un échec écologique parce que la plupart des arbres plantés ont eu un très bas taux de survie.

C’est l’exemple type d’un projet qui s’est basé sur une analyse biaisée, dans le prolongement de la vision coloniale qui utilisait le prétexte de la désertification pour imposer son schéma d’organisation agricole en dépit de ce que les populations locales pratiquaient depuis des siècles. Et aujourd’hui, on a l’impression qu’il y a une continuation de cette façon de faire que cela soit pour le climat ou même l’énergie. Le déploiement en Algérie de schémas via l’aide au développement, via les propositions de l’ONU, via les projets de la banque mondiale, qui sont finalement des visions externes, se base souvent sur une mauvaise analyse du terrain. Ceci s’inscrit dans le prolongement de la thèse que développe cette auteure américaine qui indique que les millions de dollars d’aide internationale qui vont être consacrés à la lutte contre la désertification au Maghreb sont mal orientés et ne semblent pas être motivés par des études nouvelles basées sur des visions indépendantes des questions et problèmes spécifiques à l’Algérie.

Faire un état des lieux de la situation locale est primordial pour construire des réponses adaptées à l’impact du changement climatique et pour ne pas se précipiter sur des réponses court-termistes comme :  il n’y plus de gaz, je vais exploiter les gaz de roche mère (gaz de schiste), il n’y a plus d’eau, je vais en importer. Il me semble que ces réponses ne sont pas adaptées pour les générations futures. Il serait préférable que soit élaboré au préalable un vrai état des lieux, pour permettre la construction d’un vrai projet écologique, économique, social, pour l’Algérie. Pour vraiment appréhender et dés lors, mieux se prémunir contre tout ce qui risque de se produire et qui serait aggravé par la crise climatique que l’on connaît.

Propos recueillis Djamel Alilat  


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