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mercredi, 13 novembre, 2019
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Nacer Djabi. Sociologue : «Le mouvement populaire pourrait se radicaliser à la rentrée»

26 août 2019 à 10 h 18 min

Le sociologue Nacer Djabi revient dans cet entretien sur le bilan des six mois de contestation pacifique. Il considère que la réalisation la plus importante du hirak est d’avoir imposé un nouveau rapport de force dans le pays. «Si d’aventure l’armée décide d’utiliser les gros moyens pour réprimer le mouvement populaire, la facture politique et les conséquences de son action sera importante. Cela signerait la fin de l’institution militaire, mais aussi de l’Algérie», relève l’auteur de Le Printemps arabe et l’exception algérienne. Il estime que les Algériens pourraient radicaliser leur mouvement de protestation pour imposer le changement du régime.

 

-Le mouvement populaire se poursuit depuis six mois. Quel bilan faites-vous de ce soulèvement historique?

Il faut relativiser ce bilan politique du mouvement populaire, mais savoir qu’il y a eu deux grandes réalisations. La première est le départ de Bouteflika, la seconde, ce sont les dossiers de corruption avec l’incarcération de figures importantes de l’ancien régime impliquées dans les affaires. De mon point de vue, il y a une réalisation autrement plus importante, c’est le changement du rapport de force entre le système et les Algériens. A la faveur de ce mouvement populaire, il y a cette «estime de soi» qu’on ne connaissait pas chez nos compatriotes. Désormais, l’Algérien veut qu’on l’écoute, qu’on prenne en considération ses revendications. Le changement, pour moi, est surtout à ce niveau. Mais le régime n’arrive pas à saisir qu’il a en face de lui une autre société, un autre citoyen. Les élites nationales, autant politiques que militaires, ne saisissent pas l’ampleur du changement qui s’est produit depuis le début du hirak : l’Algérien d’avant le 22 Février n’est pas celui d’après cette date.

-Comment expliquez-vous cette réaction des autorités ?

Pour comprendre cette réaction, il est nécessaire de s’intéresser à la culture politique de nos dirigeants, à leur socialisation. Ils n’ont pas connu de culture du dialogue et n’ont donc jamais été à l’écoute du peuple. Pour eux, l’Algérie est leur propriété, «bladhoum» et ils comptent en faire ce qu’ils veulent. D’où la réponse de la rue : «Leblad Bladna…» (Ce pays est le nôtre).

De tout temps, pour nos responsables politiques, tout est affaire de «complots», de «main étrangère». Ils n’ont jamais connu les rudiments du dialogue pour prendre en charge des conflits qui surviennent. Et puis même quand ils ont décidé de «dialoguer», ils ont fait appel à des personnes qui sont de leur bord. Disons-le franchement, ces gens ne croient pas au dialogue et à ses vertus.

-Ces gens ne craignent-ils pas aussi de perdre leurs privilèges ?

Effectivement. Il y a cet autre problème qui fait que la situation de blocage dure, à savoir l’ampleur de la corruption. Les dernières affaires nous renseignent sur une chose : les promoteurs du 5e mandat, à l’instar d’Ould Abbès, Ouyahia ou Sidi Saïd, ne défendaient pas la réélection de Bouteflika pour des raisons idéologiques et politiques, mais souhaitaient garder les avantages qu’ils tirent de leur proximité avec l’homme fort du moment. Les personnes impliquées dans ces affaires ne veulent pas d’un vrai changement ; le statu quo actuel et l’impasse dans laquelle se trouve le pays les arrangent. Ils craignent de rendre des comptes.

-D’aucuns estiment que le haut commandement de l’armée n’a pas favorisé la prise en charge la revendication du peuple d’un nouveau régime. Comment expliquez-vous l’attitude de cette institution détentrice du pouvoir réel dans le pays ?

Je veux évoquer un point particulier : l’institution militaire a d’autres moyens de gestion de la crise actuelle. Elle n’a pas utilisé les moyens violents contre la population pour une simple raison : elle n’a pas les moyens de le faire. A l’exception des armées des Etats-Unis, de la Chine ou même de l’Inde, aucune autre armée ne peut s’aventurer à affronter ses citoyens en mouvement sur tout le territoire du pays, sauf à vouloir provoquer le chaos. L’armée ne peut pas affronter un mouvement de cette ampleur, réparti sur tout le territoire et avec les mêmes revendications fortement exprimées.

En mars et avril derniers, l’«intifadha» était plus massive, avec des millions de citoyens dans les rues à travers tout le territoire national. Si d’aventure l’armée décide d’utiliser les gros moyens pour réprimer le mouvement populaire en cours, la facture politique et les conséquences de son action seraient importantes. Cela signerait la fin de l’institution militaire, mais aussi de l’Algérie.

-Depuis le début du mouvement, des moyens plus «soft» sont utilisés pour diviser le mouvement populaire…

Effectivement, le pouvoir a essayé, dès le départ du mouvement, de diviser le peuple. Il a essayé de mettre à profit ce que j’appellerais les «points faibles» de la société algérienne, c’est-à-dire tout ce qui touche à l’islam, l’identité, les questions culturalistes, les appartenances régionalistes… Qui aurait pensé un jour que le port du drapeau amazigh serait considéré comme portant atteinte à l’unité nationale ?

-Le régime a reconnu la «commission de dialogue et de médiation» que coordonne l’ancien président de l’APN, Karim Younès. Mais à ce jour, le panel n’arrive pas à convaincre des partis ou des personnalités crédibles. Pourquoi ?

Le panel de dialogue de Karim Younès est l’autre ruse utilisée par le régime pour casser le mouvement. Le panel n’a jamais été crédible ; le régime qui a favorisé sa création n’a pas fait appel à des gens qui auraient crédibilisé la démarche, mais au même «cheptel» de partisans… Au fond, comme je l’ai dit, le pouvoir n’a pas la culture du dialogue. Son objectif est clair : diviser le hirak. D’ailleurs, le pouvoir a voulu exploiter la faiblesse organisationnelle du mouvement en ameutant sa clientèle locale dans les wilayas : des walis jouent toujours un rôle, des organisations de la société civile s’activent pour tenter de diviser le mouvement.

-Plusieurs propositions de sortie de crise ont été rendues publiques. Des groupements politiques (Forces du changement, Alternative démocratique, Dynamiques de la société civile, etc.) se sont aussi constitués pour proposer des solutions consensuelles…

Des partis politiques, des personnalités diverses, etc. ont effectivement rendu publiques des propositions de sortie de crise, et ce, depuis le début du mouvement. J’en ai compté des dizaines, parfois très intéressantes. Les regrouper nous aurait donné un gros document. Ces propositions n’ont pas eu d’écho. Le régime, sourd à toute proposition, a voulu gagner du temps : il a compté sur l’essoufflement du mouvement durant le mois de Ramadhan, l’Aïd, l’été… Mal lui en a pris, les gens continuent de sortir. J’ai le sentiment que les Algériens trouveront dans les prochains jours le moyen d’imposer leurs revendications. Je m’attends à un durcissement du hirak dans les prochains jours. Les Algériens continueront, malgré les tentatives de diversion, à tenir à un triptyque : les caractères pacifique, populaire et national de leur mouvement de contestation.

-Y a-t-il une crainte de dérapage si le régime durcit sa réaction ?

Je continue à penser que les Algériens tiennent fortement au caractère pacifique de leur mouvement «silmiya». Ils radicaliseront leur action pour atteindre leur objectif : désigner légitimement leurs responsables et avoir des institutions légitimes dans une nouvelle Algérie. Comme nous le savons, depuis 1962 les élections n’ont servi à rien, d’où le rejet massif de tout appel à une quelconque élection. Il y a des divergences sur les élections, l’opportunité d’une présidentielle et de la Constituante.

Lors de la réunion, samedi, des Dynamiques de la société civile et ses partenaires (Safex, Mohammadia), j’ai constaté qu’il y a une volonté de tous les participants d’aller vers des solutions consensuelles. Il était impensable jusqu’à ces derniers jours de voir s’asseoir autour de la même table Kamel Guemazi (dirigeant de l’ex-FIS) et des responsable du RCD. Si nous voulons aller de l’avant, il nous faudra dépasser nos contradictions. Même si je suis convaincu qu’il y aura toujours ces divergences qui sont nécessaires pour toute société libre.

-Pensez-vous que le «consensus» des partis de l’opposition est réalisable sachant que certaines voix craignent la dilution des revendications populaires ?

S’agissant de la période de transition, il y a une majorité des acteurs politiques qui veut aller vers une présidentielle, mais avec des préalables et des conditions qui empêchent la reproduction du même régime. J’ai constaté qu’il y a volonté de plus en plus forte de réunir les deux approches à première vue inconciliables (présidentielle et Constituante), comme le suggère quelqu’un comme Soufiane Djilali (Jil Jadid), qui préconise d’élire un Président de transition tout en organisant durant sa mandature une élection législative avec pouvoir constituant. La période de transition serait mise à profit pour édifier des institutions et engager des réformes économiques, sociales, etc. Cette période pourrait durer cinq ans ou même dix ans.

-Comment imposer ces options à un régime fermé ?

Je pense que les Algériens devront passer à une vitesse supérieure dans leur mouvement de protestation pour imposer le rapport de force nécessaire au changement voulu. 


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