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Moho Sahraoui, le peintre de la révolution de la diaspora

31 mai 2019 à 9 h 00 min

Il est peintre et plasticien algérien, installé à Paris depuis plus de 15 ans. Il s’appelle Moho Sahraoui et fait partie de ces anciens militants qui ont consacré leur jeunesse aux luttes avant de choisir, par désespoir pour certains, le chemin de l’exil. Sauf que tout a changé pour lui depuis la révolution du 22 février. Omniprésent, il peint à ciel ouvert la révolution du sourire et partage ses œuvres avec les manifestants de la diaspora, à Paris. Retour sur l’histoire de cet artiste pour qui la lutte du peuple a donné un autre souffle artistique.

«Le peuple m’a redonné de l’espoir et il m’a fait revivre autrement ma peinture et mon art», confie le peintre et plasticien Mohamed Sahraoui, dit Moho. Nous l’avons rencontré lors du vernissage de sa dernière exposition, au siège de la section de Bagnolet du Parti communiste français (PCF), dans la banlieue parisienne.

Il est impossible de le rater lors des manifestations de la diaspora à Paris, sur la place de la République ou à Stalingrad, où des centaines d’Algériens se rassemblent chaque dimanche.

Quelques pinceaux éparpillés par-ci, des bols de peinture par là et une grande pancarte posée par terre : Moho improvise ainsi un atelier à ciel ouvert où tout manifestant peut mettre sa touche et participer à la conception d’une œuvre artistique collective. Ses tableaux nous rappellent ceux du plasticien hongrois, Victor Vasarely, reconnu comme le père de l’art optique.

Mais on reconnait vite la touche particulière de Moho, dont les œuvres nous font voyager en Algérie, en Afrique ou dans l’univers dans lequel il peint, notamment quand on joue de la musique à côté de lui. C’est sa manière à lui de s’exprimer durant ces moments intenses que vit son peuple. C’est sa façon d’initier les autres à cet art qui lui rappelle son enfance, sa jeunesse et toutes les années de lutte durant lesquelles il s’est investi au pays, lui qui rêvait de changer le monde et de faire de l’Algérie le pays des merveilles.

Né à Aïn Benian (Guyotville) de parents travailleurs originaires de Cherchell, dans la wilaya de Tipasa, c’est son père, peintre bâtiment, qui lui a appris à faire ses premières touches de pinceau. Dans cette ville qui l’a vu grandir, chacun l’appelait à sa manière ! Il y a d’abord Moho qui est le dimunitif de Mohamed à Cherchell, puis Mohand ou Mohouche – prénoms souvent donnés souvent par les Kabyles qui représentent la plus grande communauté de Gyotville – ou Moh, tout simplement, comme l’appellent les Algérois. Il a préféré garder Moho en référence à la culture de sa région natale, Chenoua.

Répression

Enfant, il était très timide et réservé. Il ne se sentait bien que quand il dessinait. Le dessin, ce don inné chez lui, était la seule passion qui le réconfortait, jusqu’au jour où son enseignant décide de montrer une de ses performances devant toute la classe. Ils étaient une cinquante d’élèves à lui manifester leur admiration, chose qui lui a redonné confiance.

Ce jour-là, il découvre qu’il peut être respecté et aimé grâce à son talent, chose à laquelle il a tenu. Il se fait des amis et apprend à parler kabyle, puis à écrire en tifinagh au collège. A 14 ans, il persuade son père – faisait tout pour que son fils réussisse dans ses études – de le laisser faire la prière à la mosquée pour avoir l’autorisation de sortir de la maison.

Sauf que Moho avait déjà des projets et d’autres ambitions. Tout a changé en lui à 15 ans, quand il apprend la nouvelle de la répression subie par les habitants de Kabylie durant le Printemps berbère de 1980. Cet évènement tragique l’a révolté, l’a poussé à la recherche de soi et à opter pour le combat politique. «Je ne comprenais pas pourquoi étaient matraqués les gens de la Kabylie qui revendiquaient l’amazighité. Pour moi, l’amazighité existait déjà car je parlais kabyle même si je ne le suis pas.

J’ai décidé de ne plus aller à la mosquée mais plutôt au jardin, où je pouvais rencontrer des gens, discuter et découvrir qui j’étais réellement. Je voulais partir retrouver mon amazighité, mon algérianité et connaitre l’histoire de mon pays. Je ne suis pas seulement resté là, car j’ai été cherché aussi ma classe sociale.

C’est là que j’ai adhéré au Parti de l’avant-gardiste socialiste (PAGS) où il n’y avait que des gens qui me ressemblaient. J’avais 18 ans quand j’ai compris que j’étais enfant de prolétaires. Et c’est depuis que j’ai épousé les idées marxistes, ce qui m’a plongé dans la lutte politique, notamment durant les années où j’étais étudiant», se rappelle-t-il.

Révolution

Toujours souriant, Moho poursuit la discussion et remonte loin pour nous raconter son histoire. Il évoque avec beaucoup d’émotion les années de lutte clandestine du PAGS qui, comme d’autres partis et mouvements, activait, à l’époque, sous le manteau, au temps de la dictature du parti unique. Etudiant en aménagement territoire, il fut un militant très actif à l’université de Bab Ezzouar, où il s’est forgé un parcours en acier dans la lutte et la résistance politique.

Il étudiait tout en travaillant pour financer ses études. Il faisait de la calligraphie sur les devantures des magasins à Aïn Benian, peignait dans les chantiers comme le faisait son père et continuait à faire de la peinture sans cependant signer ses œuvres. Cette vie d’étudiant, il la considère comme l’une de ses plus belles périodes de lutte, avec le recul qu’il a aujourd’hui. «Ce que réalisent les étudiants aujourd’hui, considérés comme le poumon de la révolution, me donne des frissons. Je suis fier d’eux.

Ils me rappellent nos années d’or des luttes estudiantines. Nous avions un idéal et un rêve auquel nous croyions. Nous pensions pouvoir changer le monde et l’Algérie avec. J’espère de tout cœur que cette génération va réussir et nous permettre de vivre enfin ce moment. Vous imaginez, une Algérie libre et réellement démocratique !» dit-il avec beaucoup optimisme, le regard levé vers le ciel. Moho participe en tant qu’étudiant au mouvement du 5 Octobre.

Pour lui, c’était «une grosse colère du peuple, un ras-le-bol contre le parti unique. C’était, en quelque sorte, une révolution comme celle que réalise le peuple depuis plus de trois mois». «Les événements du 5 Octobre 1988 était une lutte qui a marqué le fin d’un règne», assure-t-il. Mais lequel ? Au profit de qui ?

Telles étaient les questions que se posait Moho, et la réponse n’a pas tardé à tomber quand l’Algérie a plongé dans le cauchemar islamiste des années 1990. Le PAGS venait d’être dissous pour donner naissance au parti Ettahadi-Tafat, puis au MDS par la suite.

Les choses n’étaient plus les mêmes pour Moho qui s’est vu contraint de trouver un travail et de tracer sa vie autrement après la clandestinité. «Beaucoup de mes camarades se sont convertis en journalistes à la fin du PAGS. J’ai choisi pour ma part la caricature. J’ai travaillé d’abord à Alger Républicain, puis j’ai terminé ma carrière de caricaturiste à La Nouvelle République», exlique-t-il.

Espoir

Moho Sahraoui décide alors de reprendre la peinture, lui qui n’a jamais fait les beaux-arts. Il apprend beaucoup de l’école de Kateb Yacine, consolide ses connaissances grâce au plasticien Denis Martinez, qu’il considère comme son premier professeur, puis rejoint la villa d’Issiakhem avec les journalistes communistes de l’époque, où il a beaucoup appris notamment sur la peinture.

Ayant fait des études en aménagement du territoire, son rêve était d’organiser sa première exposition professionnelle avant de quitter le pays.

Et ce n’est qu’en 2001 qu’il signe sa première œuvre et expose pour la première fois à Alger dans la galerie Founoun de Dalil Saci.

Deux ans plus tard, Moho quitte l’Algérie pour s’installer à Paris, où sont nés ses deux enfants. Il réalise enfin des études d’art, obtient une licence de l’université Paris 8 et travaille depuis comme animateur artistique dans différentes écoles parisiennes.

Il tourne ainsi une ancienne page emportant avec elle beaucoup de souvenirs de lutte et de combat, de souffrances et de chagrins. Moho était de ceux qui ont perdu, peut-être, l’espoir de voir un jour l’Algérie changer ou le peuple se soulever. Seize ans plus tard, son rêve se réalise.

La révolution du 22 février l’a pris de court. Il n’y croyait pas au début, jusqu’au jour où il a vu toutes les vidéos et les témoignages. Il décide alors d’aller place de la République afin de manifester, accompagné de sa femme et de ses deux enfants.

Un fois là, il éprouve instinctivement l’envie de peindre la révolution en pleine manifestation ce qu’il fait depuis maintenant trois semaines. C’est une nouvelle manière pour lui de revivre son algérianité et son rêve de changement. Ce sont des moments importantspour lui et pour toute la diaspora à Paris ou ailleurs dans le monde.

Moho a repris espoir et il le fait savoir à travers son sourire et ses peintures. «Je comprends mieux, maintenant, mes peintures. Il est vrai que vous pouvez voir quelque chose de tragique en elles, mais elles sont, en même temps, colorées et très joyeuses, à l’image de la révolution du sourire des Algériens. Ce qui se passe est profond.

La lutte va certainement perdurer. Il n’y a que des belles choses qui nous attendent. Et c’est ce que je souhaite pour mon pays et pour tous mes compatriotes», espère-t-il.


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