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jeudi, 04 mars, 2021
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Mohamed Sami Agli. Président du Forum des chefs d’entreprise (FCE) : «L’informel peut représenter jusqu’à 80 milliards de dollars»

09 mars 2020 à 10 h 08 min

-Des entreprises ont quitté le FCE, des patrons d’entreprise se retrouvent en prison, poursuivis pour des faits de corruption… Quel est l’état de votre organisation aujourd’hui ?

Déjà, on a commencé par changer de nom. Nous ne sommes plus le FCE. Nous sommes le Forum. Il est important de le souligner. On a lancé le changement au sein du Forum. Il est aujourd’hui présent, fort de ses membres. Pour rappel, on n’a pas eu de démissions, mais quelques retraits. On parle de 25 membres qui se sont retirés. Et parmi eux, beaucoup sont revenus. Le Forum est présent partout en Algérie, dans l’ensemble des wilayas. Pour ceux qui sont concernés par des affaires de justice, ils sont responsables de leurs actes dans leurs entreprises non pas par rapport à leur action au sein du Forum. Mais une page est tournée depuis le mois de juin, depuis mon élection. On défend la cause d’un Forum sain, d’un Forum propre et surtout d’acteurs économiques sains. Nous plaidons et nous n’arrêtons pas d’expliquer qu’il faut faire la différence entre le bon grain et le mauvais.

Ceux qui sont impliqués doivent payer et la justice doit sévir. Nous ne sommes pas responsables du passé. Je suis responsable de l’action du Forum depuis mon élection. C’est le cas pour l’ensemble du conseil exécutif. Mais si on accepte l’idée que quand quelqu’un a mal agi et que c’est tout le monde qui doit payer à sa place, on n’est pas sorti de l’auberge. On est dans un pays qui est mal dirigé depuis 20 ans, est-ce que pour autant tous les Algériens qui sont mauvais. Du tout. Notre combat est double. Pour dire qu’il y a des gens bons, il y a des gens sains, malgré tout ce marasme, tout cet écosystème qui aujourd’hui pèse, malgré tous ces procès d’intention, contre l’acteur économique privé principalement.

-Justement, est-il possible de faire le point sur les difficultés que vit l’entreprise algérienne dans ce contexte de crise ?

La crise économique est bien installée. Elle est là et touche les entreprises qui dépendaient principalement de la commande publique. Ces entreprises sont malheureusement vulnérables. Prenez le secteur du BTPH, ce sont des entreprises très vulnérables. Celles des services, le sont aussi. Les Petites et moyennes entreprises (PME) et les TPE sont dans la même situation. Elles payent lourdement les conséquences de la crise. Il y a d’autres secteurs liés à la réglementation qui est en cours de changement, ils sont en train de payer. Le résultat : il y a des pertes d’emploi.

-Peut-on le mesurer ?

Nous, on a parlé de 500 000 à 600 000, mais je ne peux pas vous le dire. Ce sont des chiffres qu’on a recoupés par rapport aux déclarations faites par des organisations. Par métier, par filière et par région. Cela a été annoncé même par des établissements publics. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une perte d’emploi. Dans le BTPH, la situation est encore plus grave.

-Quelles sont les difficultés auxquelles elles sont confrontées. C’est le problème récurrent du financement et des banques qui se posent, et par quoi doit-on commencer ?

C’est compliqué. Si on évoque les difficultés liées aux banques, c’est un énorme chantier, l’accès au marché est aussi un énorme problème. On ne peut pas les classer par ordre d’importance. En fait tout est prioritaire. A mon sens, il ne faut pas aller dans le classement des priorités. Si on commence à comparer les difficultés et les misères que vivent les entreprises, on n’en finira pas.

-Les banques qui ne prêtent plus, cela n’est-il pas un problème qu’il faut traiter en priorité ?

J’y arrive. L’accès au foncier est un gros problème, le poids de la bureaucratie est un gros problème. Les banques, c’est un énorme problème. Que ce soit l’accès au financement ou les différentes décisions prises par les banques. Quand je parle de la réforme bancaire, je dis toujours qu’elle est la mère des réformes. On a beau faire toutes les réformes, si on ne commence par la réforme bancaire, elles seront sans résultat. Mais il n’y a pas que cela. L’accès au marché est devenu impossible. Il y a beaucoup moins de commandes publiques. Des entreprises en dépendaient viscéralement. Il y en a qui faisaient leur business depuis 20 ou 30 ans grâce aux commandes publiques. Cela existe partout dans le monde. Ce n’est pas un défaut, mais il y en a ceux qui subissent cela. Les entreprises de services, aujourd’hui, elles sont toutes en difficulté. On a besoin des IDE, mais comment faire pour les attirer ? On a besoin de cette réforme bancaire qui doit changer. On a besoin de débureaucratiser totalement l’acte d’investir.

Aujourd’hui, on a abrogé la règle 51/49, et c’est tant mieux. Mais d’une manière globale, il faut vraiment libéraliser l’acte de gestion. Il faut dire aussi que les ennemis de l’économie sont l’informel et la bureaucratie. Les combattre doit être la priorité des responsables. On a fait des propositions depuis le mois de novembre. On a fait des propositions sur des mesures d’urgence, sur le foncier industriel, le code de l’investissement, les énergies renouvelables. On a préparé un dernier document sur l’attractivité de l’Algérie. On prépare le livre blanc du Forum qui va parler de l’ensemble des secteurs. Il y a beaucoup d’experts qui travaillent sur le sujet avec énormément d’acteurs économiques. Nos propositions viennent du terrain, du vécu des entreprises. Ce ne sont pas des propositions théoriques.

-Vous posez la problématique de l’informel et de l’accès aux financements et au foncier… Comment pensez-vous la résoudre ?

Nous devons mettre énormément de confiance pour capter cet informel. On parle de 50% de notre PIB. On a annoncé des chiffres, mais pour nous, c’est beaucoup plus important. On parlait de 30 à 50 milliards, mais je pense qu’on peut arriver à 80 milliards de dollars. Tout est dans l’informel. Notre vie au quotidien tourne autour de l’informel. Mais pour mettre cet informel dans le circuit formel, nous allons faire des propositions concrètes. On a parlé de beaucoup de confiance. Comment rendre bancable cette masse monétaire qui est présente physiquement dans notre marché ? Je pense qu’il ne faut pas se poser de questions quand celle-ci ne vient pas d’activités criminelles. Il faut que ces acteurs économiques, qui mettent leur argent sous le matelas, puissent le mettre dans des banques. Pour ce faire, il faut s’inspirer des meilleurs benchmarks. Mais essayer de taxer cet argent est une grosse erreur. Ce sont des gens qui vivent dans l’informel, le but c’est de les rendre formels. Pour leur donner la confiance.

-Vous considérez que cela a été une erreur de taxer l’argent de l’informel ?

Bien sûr que c’est une erreur. Le fait qu’il renfloue les banques, c’est un avantage énorme. Les banques auront plus de liquidités qui vont permettre le financement de l’économie. Dans les propositions qu’on va formuler dans le détail, pour résoudre la problématique de l’informel, on a inclus la finance islamique. C’est une solution à l’informel. Il existe des gens qui ont cette conviction de ne pas vouloir travailler avec les banques ordinaires. Il faut respecter cela. La banque islamique doit être présente partout en Algérie. Elle représente peut-être une des solutions à l’informel. Ceux qui ramènent leur argent dans le circuit formel doivent avoir la protection de l’Etat. La masse d’argent va être utile à l’économie en cela qu’elle peut représenter une solution à la crise.

-La réforme bancaire n’est-elle pas aussi une priorité ?

Il faut une réforme bancaire profonde.

-Faudrait-il ouvrir le secteur financier au privé ?

On est le seul pays au monde où il n’y a pas de banques à capitaux privés nationaux. Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui a failli qu’il faut condamner tout le monde. La loi doit être appliquée avec rigueur. Ce n’est pas normal aujourd’hui qu’on ait un système bancaire adossé à des banques principalement publiques. Quand je parle de réformes bancaires, c’est la première réforme. On parle d’un pays qui se reconstruit, on parle d’une nouvelle Algérie. On ne peut pas construire une nouvelle Algérie avec les méthodes d’avant. Les banques appliquent aujourd’hui les taux les plus élevés sur la place mondiale. Pas loin de chez nous, en Europe, on parle de taux négatifs. Cela existe en Allemagne et dans d’autres pays. On peut s’en inspirer. On ne cherche pas à avoir des taux négatifs, mais dans des pays ayant des économiques similaires, ils ont des taux d’intérêt à 1%. Il n’est pas normal d’aller s’endetter à 6,7% jusqu’à 9 et 10% de taux d’intérêt.

Il faut réformer cela. Il y a également la question de la convertibilité du dinar. On ne peut prétendre à une relance économique si on n’a pas une monnaie qui est convertible. La réforme bancaire est transversale, elle concerne l’ensemble des acteurs économiques. En parlant de start-up, si vous voulez vendre une application, comment le faire dans un système bancaire aussi compliqué ? C’est cela qui doit être réformé. Il nous faut des banques à l’international. Des banques en Afrique. Il faut aller vite. Cela s’appelle le coût d’accès au marché. Les Chinois, les Turcs et les Marocains le font. On a 5 millions d’Algériens en France et on n’a pas une seule agence bancaire. Ces 5 millions transmettent de l’argent à leur famille de manière totalement informelle et on le sait tous. Il faut créer tout de suite des solutions. L’Etat doit racheter des banques. De petites banques orientées vers un business donné.

-Que pensez-vous de l’ensemble de l’action du gouvernement depuis son installation ?

Nous avons analysé de manière profonde et détaillée le programme du gouvernement, bien entendu dans son volet économique. Il est même trop bien. Le gros défi est comment aller vers l’exécution de ce programme. Les start-up, le digital et l’entrepreneuriat. Mais je pense qu’il y a des messages importants, comme acter l’abrogation de la règle 51/49 qui ne nous a rien ramené. Les voisins ont profité de notre fermeture pour être très attractifs et drainer un maximum d’investissements. Ce sont des choses qu’on est en train de voir chez eux. Alors que nous, on s’est fermé avec un Conseil national de l’investissement qui ne servait à rien du tout. Les systèmes de fermeture, licence, autorisation et agrément n’ont pas donné de résultat. Pour ce qui est des secteurs stratégiques, ma vision et celle du Forum est qu’il n’y a pas de secteur stratégique. Tout peut être stratégique. Imaginez quelqu’un qui veut venir investir un milliard de dollars dans une filière, elle devient de fait stratégique. On ne peut avoir aujourd’hui une économie qui fonctionne de cette manière. Ce sont des modèles encore une fois qui ont prouvé leur échec.

-Puisque vous avez rencontré le Premier ministre, Abdelaziz Djerad, est-ce que vous avez le sentiment que la politique du gouvernement va dans le sens des réformes que vous revendiquez ?

On est partenaire économique des pouvoirs publics, on rencontre beaucoup d’acteurs économiques, et selon les analyses qu’on a pu faire, le gouvernement n’est là que depuis deux mois seulement. Il faut lui donner le temps pour ne pas faire les choses dans la précipitation. Il va aller vers l’élaboration d’autres lois, comme la loi de finances complémentaire, pour corriger ce qui a été hérité de la loi élaborée par l’ancienne gouvernance. Cela est indispensable aujourd’hui pour fonctionner. C’est une action qui nous arrange et nous l’appuyons.

-Avez-vous ressenti une volonté d’associer les acteurs économiques à toutes ces réformes et à tous ces changements ?

Avant, les acteurs économiques découvraient des lois qui les concernent directement dans la presse. Aujourd’hui, je pense qu’il y a une volonté du gouvernement de procéder autrement. Après ma rencontre avec le Premier ministre, j’ai retenu deux mots : confiance et concertation. Je pense que c’est important. De manière générale, on appuie totalement son action. On parle du privé et de l’emploi. J’ai quelques chiffres qu’on communiquera ensuite. Le privé emploie 80%. La part du secteur privé dans la production brute, y compris le pétrole, est de 63%. Si on enlève le pétrole dans lequel il n’y a pas d’acteur privé, on est à 81%. Aujourd’hui, les acteurs économiques veulent prouver qu’il y a des gens bons. Qu’il y a des entreprises famililales qui ont créé de la richesse honnêtement. On a intérêt à défendre l’acteur économique privé. Aujourd’hui, il n’y a pas un pays au monde qui ait réussi sa transformation économique sans un secteur privé fort.

-Vous plaidez pour un impôt unique. Concernera-t-il toutes les entreprises ?

Non, encore une fois, c’est du cas par cas. Ceux qui créent plus, il faut leur donner davantage. Ceux qui vont investir dans des régions compliquées, il faut les encourager. C’est une excellente chose qu’on leur donne plusieurs années d’exonération. Il faudrait l’élargir à ceux qui ne passent pas par l’Andi. Il n’y a pas que l’aspect fiscal, il y a aussi l’aspect charges patronales. Quand l’économie va mal, les entreprises doivent rester actives pour préserver l’emploi.

-Est-ce la proposition que vous avez faite au gouvernement ?

L’une des grandes propositions, c’est le moratoire, et on est content qu’il y ait des choses qui ont avancé depuis.

-C’est sur combien d’années ?

Il ne faut pas aller sur plusieurs années aussi. Nous sommes acteurs économiques, nous devons rester logiques. Si on n’est pas capable de se relever en une année ou deux, ce n’est pas normal. Il faut aussi arrêter les pénalités. Les gens qui sont engagés avec des crédits bancaires et qui n’arrivent pas à les rembourser suite à la diminution de l’activité économique, il faut leur trouver des solutions. Arrêter ce compteur-là qui n’a pas de week-end, qu’on appelle intérêt.

-Donc, parmi les réformes que vous demandez, ce sont les réformes fiscales…

Oui, réformes fiscales, réformes de charges sociales. Je parle des entreprises qui n’ont plus de souffle et qu’on doit accompagner pour qu’elles puissent se relancer. Vous imaginez les activités qui baissent alors que les charges sont toujours les mêmes. Il faut aller vers un rééchelonnement de leurs dettes. Cela va alléger et donnera de la confiance et de l’espoir aux gens qui sont en graves difficultés. Nous n’avons pas les moyens d’essuyer un autre échec.

 

Entretien réalisé par  Saïd Rabia


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