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Mohamed Hennad. Politologue : «Les appels pour un 5e mandat trahissent une difficulté à trouver un successeur»

20 novembre 2018 à 11 h 10 min

Le politologue Mohamed Hennad analyse ici la situation politique nationale à quelques mois de la présidentielle. Il affirme que le pays est sans boussole et risque de vivre un scénario à la vénézuélienne dans les prochains mois.

A moins de cinq mois de la présidentielle d’avril 2019, la scène politique nationale ne connaît aucune effervescence. Les intentions de candidature sont rares et les débats autour des programmes sont inexistants. Qu’est-ce qui justifie cette situation ?

En effet ! A part ces agissements qu’on pourrait qualifier, passez-moi l’expression, de danse du ventre, c’est pratiquement un tracé plat de la vie politique nationale !

Alors qu’on aurait dû avoir droit à une intense activité en raison de l’incapacité devenue totale du chef de l’Etat, de l’approche de l’élection présidentielle et de l’incertitude qui guette l’avenir du pays du fait de la diminution de nos revenus en devises et, du coup, de nos réserves de change qui vont, selon toute vraisemblance, virer au négatif d’ici deux à trois ans si les prix sur le marché des hydrocarbures continuent de nous être défavorables.

En fait, la situation ne pouvait être autrement dans un système politique qui a su créer le vide autour de lui et fait perdre aux forces politiques toute confiance dans les élections qui se suivent et se ressemblent. C’est comme si ces forces politiques étaient sidérées, ne sachant quoi faire devant un pouvoir qui se comporte comme un «chikour».

Un pouvoir qui s’est permis, en 2008, de lancer, à tout le monde, un défi éhonté en supprimant l’article de la Constitution limitant le nombre de mandats présidentiels à deux pour permettre à M. Bouteflika de rester président à vie. Il y a, ensuite, le sentiment d’inutilité de l’opération puisque la victoire du «candidat du pouvoir» est assurée d’avance et de très loin, histoire d’humilier l’autre.

Enfin, ces appels incessants que continuent de lancer les hypocrites que sont les partis du pouvoir et le syndicat-domestique (UGTA) pour que M. Bouteflika brigue un 5e mandat, sachant bien que celui-ci en est incapable !

L’idée du 5e mandat du président Bouteflika relancée récemment par ses nombreux soutiens est-elle l’unique raison ?

Sûrement, mais en partie seulement ! L’opposition, échaudée, doit se dire : «Laissez-les faire, on voit bien qu’ils vont droit au mur !» Et c’est sûrement le cas ! Mais il ne faut pas se tromper. M. Bouteflika n’est plus en possession de ses moyens, aussi bien physiques que mentaux, pour exprimer un quelconque désir. Probablement, même sa famille pourrait être tenue en laisse !

Les partis de la nouvelle alliance présidentielle lancée par le RND, le FLN, TAJ et le MPA appellent le chef de l’Etat à la continuité et évitent de parler du 5e mandat. Peut-on comprendre que l’élection de 2019 pourrait ne pas avoir lieu ?

Ces gens-là ne font point dans la nuance même si l’état du président Bouteflika l’impose ! Les partis de la soi-disant majorité présidentielle plus l’UGTA appellent tous à un 5e mandat (1er mandat pour la Constitution de 2016).

Certes, il peut y avoir un semblant d’hésitation de la part de tel ou tel parti dans cette mouvance opportuniste, mais c’est uniquement pour bien négocier son soutien audit mandat. J’ai toujours pensé et dit que, même grabataire, M. Bouteflika restera toujours le président de l’Algérie. C’est cela la logique du système algérien que M. Bouteflika a confortée dès son accession au pouvoir.

L’état de santé du Président ne cesse de se dégrader, comme l’attestent les dernières images et vidéos diffusées le 1er novembre lors de la cérémonie de recueillement à la mémoire des martyrs au cimetière d’El Alia. Les tenants du pouvoir oseront-ils, malgré tout, valider l’option du 5e mandat ?

Ce fut une scène humainement insoutenable où l’on voyait M. Bouteflika, très mal en point, ne pouvant tenir sur son fauteuil roulant qu’à l’aide d’une sangle, c’est-à-dire qu’il est déjà grabataire ! Les images de son apparition ont fait le tour du monde et ont, malheureusement, égayé quelques plateaux TV étrangers.

Les appels lancés par les thuriféraires pour un 5e mandat trahissent, en fait, une difficulté à trouver un successeur au cas où… Cette difficulté est largement due au vide que M. Bouteflika a voulu créer autour de lui pendant toute cette période à la tête de l’Etat.

Ce vide n’est pas sans conséquences sur le régime lui-même. Et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui on sent une certaine panique chez les obligés du régime. Car être incapable de trouver un successeur à un Président qui peut décéder à tout moment est le signe d’une impasse au mieux incompréhensible ! Entre-temps, le pays reste en mode stand-by et, ce faisant, continue de prendre du retard !

Nous avons assisté récemment à une crise à l’APN, à l’arrestation de militaires, à une série de limogeages qui ont concerné des responsables des services de sécurité. Ce grand remue-ménage n’a-t-il pas un lien avec le prochain scrutin ?

Honnêtement, je ne saurais vous le dire. D’autant plus que ces arrestations ont eu lieu à la suite du scandale de la cocaïne. Suite à l’arrestation de ces officiers, je me suis posé ces questions : qui était derrière cette opération ? Parmi les cinq arrêtés, trois ont été des chefs de Régions militaires, les vrais «chouaker» du pays après ceux des services.

Qu’en est-il du sort du général-major A. Hamel ? La liste reste-t-elle ouverte ? Autrement, cela voudrait dire qu’il s’agit bel et bien d’une lutte de clans ou de personnes et pas du tout d’une lutte contre la corruption.

Enfin, y aura-t-il arrestation de civils dont des officiers indélicats ont été, de fait, les parrains ? Je terminais par ceci : beaucoup de nos concitoyens ont jubilé à l’annonce des arrestations, mais il faut attendre la fin !

Et c’est, apparemment, déjà la fin ! Puisque les généraux viennent d’être libérés. On apprend même que le processus de leur réhabilitation est engagé ! Maintenant, pour ce qui est de la soi-disant crise à l’APN – ce Parlement croupion –, elle n’était, en fait, qu’une tempête dans un verre d’eau !

Ce qui s’est passé à l’APN pourrait être une simple diversion ou une petite bagarre en interne qui a trouvé sa solution en dehors de l’hémicycle.

En même temps, la saga a bien montré comment les normes juridiques et éthiques continuent d’être bafouées sur cette terre. Quant à la notion de la «séparation des pouvoirs» chez nous, elle peut attendre !

On dit ici et là que le chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah, est en désaccord avec l’entourage du président Bouteflika, notamment son frère cadet, Saïd Bouteflika. Peut-on s’attendre à une intervention de l’institution militaire pour imposer la succession ?

Personnellement, je doute fort qu’il y ait désaccord significatif entre M. Gaïd Salah et le frère-conseiller du Président ! Et puis, d’où tient-on cette information que l’on évoque si souvent ? En fait, cela pourrait être une simple diversion ! Ceci étant, toute intervention de l’ANP ne doit jamais être souhaitée.

Ce n’est absolument pas son rôle. Ses chefs interviennent depuis l’indépendance du pays, malheureusement, pas pour le meilleur mais pour le pire. En plus, leur pouvoir n’a pas été seulement politique au sens des rapports de force qu’ils ont réussi à imposer à chaque fois. Ils étaient aussi peu tenus responsables dans la gestion des deniers que la nation a mis à leur disposition.

Souvent, les médias parlent de «guerre des clans» ! Pour ma part, ces propos décrivent moins une réalité politique algérienne qu’une tournure journalistique !

Bien sûr, les clans il y en a dans tous les régimes politiques, sans pour autant bloquer le pays ou l’exposer à des risques. Dans des cas comme celui de l’Algérie, les clans ont beau se multiplier, ils obéiront toujours à un même centre, plus ou moins collégial, dont ils sont les obligés. En fait, un peu comme dans un harem !

Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a été violemment chargé par le ministre de la Justice, Tayeb Louh. Y a-t-il une volonté de le disqualifier de la succession ?

Violemment ? Je ne sais pas ! Ces gens sont capables de tout, notamment brouiller les pistes pour créer une certaine angoisse parmi les forces politiques du pays. Aux dernières informations, M. Louh est toujours ministre et M. Ouyahia Premier ministre ! Quant à M. Ouyahia, il peut toujours rêver. C’est son droit, évidemment. Justement, il vient de représenter notre pays aux festivités du centenaire de la Première Guerre mondiale à Paris.

Tout compte fait, Ouyahia ou quelqu’un d’autre du sérail pour succéder à M. Bouteflika importe peu ! Ce qui importe, c’est ce qu’essaie de faire un mouvement, comme Mouwatana par exemple, qui milite pour un système politique citoyen en essayant de faire en sorte que la prochaine élection présidentielle soit le prélude à un véritable aggiornamento national.

Certains partis de l’opposition, en particulier le RCD, ont dénoncé les récents contrats signés avec des groupes étrangers selon la formule du gré à gré. Cela s’inscrit-il dans le cadre d’une opération visant à acheter le silence des puissances étrangères sur la reconduction du président Bouteflika ?

Je ne peux, ici, que rappeler que la signature de ce genre de contrats est toujours suspecte. Elle est généralement assimilée à de la complaisance et au népotisme. La loi des marchés publics stipule que la signature des contrats doit se faire avec le mieux-disant parmi les soumissionnaires.

Ceci dit, on ne voit pas comment un prétendu achat du silence des puissances étrangères peut influer, d’une manière significative, sur le déroulement des élections chez nous. Pour moi, le gré à gré est surtout une source d’enrichissement illicite !

Quels sont les scénarios envisageables pour 2019 ?

Vraiment, je ne sais pas ! D’autant plus que le pays court de gros risques à cause de son appauvrissement progressif et de son immobilisme sur tous les plans : politique, social, économique et culturel. En somme, un pays sans boussole ! Le scénario que je crains le plus c’est celui du Venezuela.

Voilà un pays riche que ses enfants quittent, par milliers, à cause d’un gouvernement d’incapables et de corrompus. Faute de pouvoir dégager leurs «chouaker», les pauvres Vénézuéliens, pour survivre, se sont dégagés eux-mêmes ! Aujourd’hui, il leur faut une brouette de billets de banque pour acheter une maigre pitance, s’ils peuvent en trouver !

Les partis et les personnalités de l’opposition pourront-ils agir, ensemble ou séparément, pour bousculer le futur «candidat du système» ?

Ils n’en ont pas l’air en tous les cas ! Souvent, on entend les gens dire chez nous : ki sidi ki lala ! Le fait que les partis sur lesquels on pourrait compter aient tous participé aux dernières élections et siègent, bien que honteusement, au «Parlement» et aux assemblées locales n’encourage point à l’optimisme. Mais qui sait ?

Espérons qu’un élan de fierté va les conduire vers une position décisive que l’histoire retiendra. Notamment, militer bec et ongles pour une véritable élection présidentielle et s’entendre, pour le deuxième tour, sur un de leurs candidats qui aura obtenu le plus de voix au premier tour… Si jamais deuxième tour il y aura, bien entendu !


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