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Mohamed Goali. Directeur général de Stratfin Global Advisvory : «L’Algérie doit créer en urgence les sources locales de sa prospérité»

14 novembre 2018 à 11 h 15 min

Le gouvernement a annoncé l’amenuisement des réserves de change à un peu plus de 33 milliards de dollars en 2023. Le FMI aussi. Si l’Algérie ne trouve pas des ressources d’ici là, de sombres perspectives guettent le pays. On risque de retomber encore dans le cycle de l’endettement et dans le cycle infernal de la crise. Comment analysez-vous cette situation ?

Le ministre des Finances parle d’une chute des réserves à 33,8 milliards de dollars à l’horizon 2021. Elles étaient (hors avoirs en or) de 88,6 milliards en juin 2018 et de 108 milliards au premier trimestre 2017. Cette chute ne m’étonne pas, je l’avais prédite dans ces mêmes colonnes – ainsi que d’autres experts algériens – il y a plusieurs années déjà. Quand on n’a pas de stratégie économique, et c’est le cas de l’Algérie depuis au moins quinze ans, et que l’on se fie à la miséricorde géopolitique du cours du pétrole, il ne faut pas s’étonner de ce qui nous arrive ! Il y a pourtant deux règles essentielles à suivre, et qui fonctionnent en synergie l’une avec l’autre. La première, c’est qu’une politique d’austérité qui n’est pas accompagnée d’une politique de croissance compétitive est vouée à l’échec.

Que faire alors ? L’Algérie a besoin de créer en urgence les sources locales de sa prospérité. A l’instar des résultats appréciables acquis dans l’agriculture – certes grâce à une bonne pluviométrie dont la récurrence fait espérer une autosuffisance alimentaire pour refaire de l’Algérie un exportateur de référence en céréales – le développement d’un tissu d’entreprises publiques et privées hautement créatives, concurrentielles et compétitives est indispensable. La cartographie sectorielle des entreprises algériennes ne montre pas que l’on se soit acheminé sur cette voie-là. Au contraire, la solution de facilité, génératrice de gains rapides, a été préférée.

Pervertissant la notion même de libéralisme économique, aveuglés par les résultats à court terme, aidés en cela par l’ivresse des réserves de change, les gouvernements successifs ont diligenté un consensus avec le secteur privé pour développer «l’import-import», ce qui a transformé l’Algérie en foire où l’on trouve de tout, de tous les horizons géographiques. La seconde règle consiste à attirer les flux d’investissement étrangers. Mais rendre l’Algérie une destination prisée par les investisseurs nécessite plusieurs prérequis. L’un des moindres est la qualité des responsables politiques et économiques. A travers eux se développent la confiance en la stratégie du pays et la crédibilité de ses plans de développement.

Ce matin (hier, ndlr), sur Bloomberg était interviewé le patron de Sonatrach. Non seulement il ne dessinait aucune ambition pour son entreprise dans l’amont (upstream), mais surtout il a prononcé plus de fois le nom de son partenaire français (pour le gaz de schiste et l’offshore) que celui de la compagnie qu’il dirige. Impardonnable bug de communication à ce niveau de responsabilité !

In fine, il y a dans mon propos les relents de solutions pragmatiques qui assurent une diversification réussie de notre économie avec l’ambition de générer autant de revenus que ne le fait Sonatrach aujourd’hui. Il faut accepter pour cela de se focaliser sur une approche originale et cohérente qui fait fi de l’amateurisme. Autrement, il se trouvera des professionnels du verbiage politique et des supposés experts pour nous dire avec aplomb que l’Algérie doit privatiser ses joyaux tels que Sonelgaz, Air Algérie et pourquoi pas Sonatrach, et qu’il n’y a aucun mal à s’endetter à hauteur de 100% de notre PIB puisque beaucoup de pays le font. Ce sera alors la fin de l’histoire chez nous.

Beaucoup pensent, le gouvernement lui-même veut le croire, que d’ici 2023, les choses rentreront dans l’ordre et les équilibres budgétaires seront rétablis. Etes-vous de cet avis ?

Je ne pense pas que la prospérité économique s’enseigne aux chapitres de la météorologie et des jeux de hasard. Sérieusement, ce type de phraséologie pousse à l’incantation dérisoire. L’Algérie se trouve depuis la dernière crise pétrolière devant la nécessité cruelle de remettre en question l’ensemble de son approche, qu’elle soit doctrinale ou autre. J’ai eu l’occasion de dire que les mesures d’austérité sont à la base de toute culture gouvernementale. Elles devraient faire partie d’une discipline budgétaire clairvoyante, prudente et responsable. Non accompagnée par des mesures de croissance et de diversification économique, elles sont vouées à l’échec.

Quelles sont les mesures stratégiques prises pendant cette période d’austérité, pour diversifier notre économie et lui apprendre à être compétitive et à s’exporter ? Pour l’essentiel, des usines de montage de voitures avec l’argent des banques publiques ! A l’heure des voitures autonomes, électriques et hybrides, et face à l’interdiction programmée du diesel en Europe, l’Algérie devient le déversoir sans valeur des constructeurs mondiaux. Quel bénéfice tire l’Algérie de voitures montées chez elle avec un taux d’intégration inférieur à 10%, sinon celui de contribuer à réduire le chômage dans les pays dont sont originaires ces constructeurs de voitures !

Si l’on extrapole à d’autres secteurs, ce type de politique contraire aux intérêts stratégiques du pays aggrave le déficit budgétaire. Et la spirale de l’austérité finira par impacter les bases sociales du pays avec des conséquences catastrophiques.

Pour sortir de la crise, l’Algérie, dont les revenus dépendent presque exclusivement des hydrocarbures, doit absolument suivre une autre voie. Quatre ou cinq années suffiront-elles pour relever ce défi ?

Quand on a une vision, une stratégie globale et sectorielle, qu’on dispose de l’expertise pour savoir comment mettre en œuvre sa stratégie, faire adhérer et motiver l’extraordinaire capital humain dont dispose l’Algérie, on peut déjà créer des bases solides pour que le développement du pays soit une réalité visible et quantifiée.

En cinq ans, on peut assainir le pays de tous ses points noirs, définir ce que l’on veut que l’Algérie soit dans le long terme et planifier des objectifs ambitieux et réalistes pour que chacun d’eux rapproche un peu plus de la vision escomptée. Cinq ans suffiront pour faire décoller le pays et le faire approcher de l’orbite sur laquelle évoluent les pays véritablement émergents. Mes estimations montrent qu’en cinq ans, la volonté politique – et non politicienne – aidant, l’Algérie pourra réduire d’au moins 30% sa dépendance des revenus liés aux hydrocarbures.

Pensez-vous que l’équipe qui n’a pas réussi ce challenge en deux décennies peut le faire en un temps aussi court ?

En général, j’évite de personnaliser mes points de vue. Certes, les hommes sont en dernier ressort les responsables objectifs de leurs résultats. Ce que je prône, c’est une véritable révolution intellectuelle et politique pour sortir notre pays de l’impasse.

A l’heure de l’économie numérique et des profonds bouleversements actuels et futurs provoqués par la blockchain, le big data et l’intelligence artificielle, vous ne pouvez plus raisonner de la même manière. A l’ère de la sophistication des instruments de l’ingénierie financière qui touchent tous les secteurs, vous ne pouvez plus vous permettre de ne pas maîtriser leur formalisme et l’appliquer à vos décisions et à vos arbitrages économiques et politiques. A une époque où les nouvelles générations sont plus matures, plus réactives et plus ouvertes sur le monde, vous ne pouvez plus les faire adhérer à vos projets, si vous n’êtes pas capable de parler «leur langue», empreinte d’ambition, de rêverie et de pragmatisme.

Dans un monde où les guerres commerciales sont un appoint des guerres conventionnelles, vous devez être capable de comprendre les outils de simulation, telle la théorie des jeux, pour anticiper les intentions de vos amis, de vos adversaires et de vos ennemis.
Soyons lucides et observons que notre économie est faible, notre diplomatie est à peine audible. L’Algérie souffre à la fois de l’absence cruciale de leadership politique, mais aussi de leadership économique.
Les pays qui émergent sont ceux qui renouvellent régulièrement leurs dirigeants.

Les Etats-Unis ne sont pas leader pour rien. L’alternance au pouvoir n’est pas un vain mot. Bill Clinton et Barack Obama auraient pu prétendre à un troisième mandat tant ils étaient appréciés par leur peuple. Ils n’ont pas pu, car leur Constitution est un texte quasi biblique. Aujourd’hui, ils servent à leur façon leur pays. Le pouvoir use non seulement physiquement, mais également intellectuellement.

Les dirigeants actuels n’ont livré aucun résultat probant. Certains d’entre eux sont à la barre depuis des décennies. Il est à mon sens suicidaire pour l’Algérie de continuer avec le même formatage d’esprit, les mêmes structures, les mêmes méthodes de travail.

Le volume des importations semble difficile à réduire, malgré les efforts pour le ramener à un niveau plus bas. Le redressement de la situation économique est-il dans les cordes du gouvernement avec cette terrible équation : absence d’une économie hors hydrocarbures et importance du volume des importations ?

Selon le ministre des Finances, la facture de l’importation restera à une quarantaine de milliards de dollars. Il suffit d’être à l’écoute de l’actualité pour voir que la volonté politique pour couper dans le vif des dépenses non stratégiques – c’est-à-dire celles qui ne contribuent pas au développement de notre industrie – n’est pas totalement exploitée.

D’une part, les accords de libre-échange avec l’Europe et les pays du Golfe doivent être dénoncés et suspendus pendant vingt ans, le temps de repenser et réinventer l’Algérie. Ceci est d’autant plus pertinent que la guerre commerciale provoquée par les Etats-Unis contre ses partenaires européens et chinois a surtout révélé que la mondialisation et les accords de libre-échange sont souvent signés au détriment d’une partie. Les USA, tout leaders qu’ils sont, affirment que leur économie s’est détérioré à cause des déficits commerciaux avec leurs partenaires et alliés. Que dire alors de l’Algérie ?
D’autre part, il est patent de constater que certains importants fournisseurs de notre pays (au premier rang la Chine, l’Allemagne au septième rang, etc.) sont de très modestes clients de notre pays eu égard à leur statut de puissances économiques.

Il existe donc une marge de manœuvre et de négociation pour que les partenaires de notre pays acceptent un moratoire afin que nous n’importions plus leurs marchandises non essentielles et favoriser la création de «couloirs de commercialisation» de nos produits, dans l’immédiat les hydrocarbures et nos produits agricoles. Il s’agit là d’un échange économiquement asymétrique mais politiquement acceptable, car une Algérie économiquement en difficulté est une source d’instabilité pour toute l’Europe.

Le redressement de la situation économique est-il dans les cordes du gouvernement avec cette terrible équation : absence d’une économie hors hydrocarbures, importance du volume des importations et la planche à billets ?

Lorsque le financement non conventionnel a été envisagé par le gouvernement, j’avais mis en garde contre les effets inflationnistes d’une telle démarche et ses conséquences négatives sur le bilan de la Banque centrale. L’équivalent en dinars de près de 30 milliards de dollars a été mobilisés depuis, ce qui ne pouvait pas ne pas induire une hausse de l’inflation avec toutes les conséquences sociales qui peuvent en découler. La Banque centrale, soucieuse de cet impact, fait le contraire et s’active maintenant à éponger le surplus de liquidités, aidée en cela par la remontée des revenus du pétrole. Cela montre qu’en réalité, il faut attendre des facteurs toujours exogènes pour que le gouvernement définisse sa politique et ses initiatives.

A-t-on idée du danger qu’on aurait fait courir à la stabilité sociale du pays, si le prix du pétrole avait stagné à 40 dollars et sur la solidité même de la Banque centrale ? Ce sont ces conclusions qui militent pour la sagesse au sein de l’écosystème politique algérien, pour que l’avenir de notre pays, dans son intégrité et dans son indépendance, ne soit pas encore aux mains de celles et ceux qui ont tout simplement échoué depuis près de vingt ans à saisir les innombrables opportunités pour l’inclure au sein des pays dont la voix porte et compte.

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