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Matoub Lounès : La jeunesse le pleure encore

25 juin 2018 à 0 h 15 min

Les chansons engagées de Matoub, qui de tout temps accompagnent de près l’histoire trouble du pays, sont un refrain permanent des mobilisations citoyennes et de multiples contestations populaires. Pas un rassemblement ne se déroule sans qu’il ne soit rythmé par les célèbres textes contestataires de celui qui incarne au mieux la voix de la colère.

Passé au rang de mythe de son vivant, Matoub Lounès a eu un impact incomparable sur son époque et sur des générations entières. Dès le début de sa carrière, il s’est rapidement imposé comme le chantre de l’amazighité et de la liberté. Une figure artistique incontournable qui n’hésitait pas à franchir la frontière pour s’impliquer directement dans les batailles de son temps et de sa société.

Il n’est jamais à la marge de l’Histoire ; souvent au cœur des événements et parfois acteur dans les soubresauts dramatiques de son monde. Ses textes sont plus que des paroles. Des actes. Ils possèdent un immense pouvoir subversif et une capacité rare à agir sur les consciences. Ses chansons sont entonnées dans chaque mobilisation populaire comme un mot d’ordre qui sert à la fois à galvaniser les foules et à exprimer leurs colères.

Vingt ans après son assassinat, son influence demeure inaltérable. Elle n’a pris aucune ride. Elle ne cesse de se renforcer auprès des jeunes générations qui pourtant n’ont pas connu le barde de son vivant. Les chansons engagées de Matoub, qui de tout temps accompagnent de près l’histoire trouble du pays, sont un refrain permanent des mobilisations citoyennes et de multiples contestations populaires. Pas un rassemblement ne se déroule sans qu’il ne soit rythmé par les célèbres textes contestataires de celui qui incarne au mieux la voix de la colère.

En décembre dernier, lors des manifestations en Kabylie pour «une véritable prise en charge de la langue et la culture amazighes», les foules de lycéens ne pouvaient entamer leurs actions qu’une fois galvanisées par les plus célèbres chansons du Rebelle incitant à la révolte. «Une chanson de notre Rebelle peut à elle seule soulever et mettre en marche les masses. Plus forte que n’importe quel discours politique. Les chansons de Matoub nous donnent du courage, de la force et de l’envie de se battre», lance avec fierté un jeune lycéen de Ouaguenoune.

Ce sentiment est largement répandu chez la génération de ceux qui ont vingt ans et  jusqu’aux coins les plus reculés des montagnes de Kabylie. Il suffit de faire une virée dans les villages du Djurdjura, dans les campagnes de la vallée de la Soummam — et au-delà —  pour toucher du doigt l’influence qu’exerce l’enfant de Taourirt Moussa sur une jeunesse éprise de liberté. «Pour nous les jeunes, Matoub Lounès est un  repère, il est celui qui incarne au mieux le courage et la résistance avec une sincérité inégalable. C’est un guide», reprend en chœur un groupe d’étudiants de l’université de Tizi Ouzou.

Deux décennies après sa disparition, la Kabylie n’entend pas «conjuguer» son idole au passé. Elle le fait vivre chaque instant. Il n’est pas de maison où ne trône le poster du Rebelle. Pas un village qui n’est pas orné de son portrait. Pas une conscience qui n’est pas secouée par la fougue de ses chansons érigées en textes sacrés récités avec ou sans occasion.

Les enfants naissent et grandissent et prennent conscience à «l’ombre» de ses albums. Du fond de sa tombe, Matoub Lounès demeure le porte-parole vivant d’un peuple épris de liberté. Dans l’hommage qu’il a rendu au «barde flingué» au lendemain de son assassinat, le leader historique Hocine Aït Ahmed avait qualifié la relation qui lie Matoub à son peuple de «magico-mystique». Elle est aussi réelle. Si ses chansons sont un carburant pour un peuple en lutte, ce dernier en est l’intarissable source d’inspiration. Jamais l’un sans l’autre.

Ce lien ne cesse de se  solidifier à mesure que les nouvelles générations arrivent sur le terrain des luttes politiques et sociales. Denses et intenses, la vie et l’œuvre du «patriote de toutes les patries opprimées» sont intimement liées à l’imaginaire social qu’il a grandement contribué à façonner. Elles restent viscéralement attachées à l’histoire politique et culturelle de son pays. Malgré sa courte carrière, Matoub reste l’artiste engagé qui aura imprégné aussi bien par ses textes que par son action.

Chroniqueur de son époque, il a su — grâce à son génie débordant — immortaliser les étapes les plus marquantes de son temps. Sa capacité à dire, à interpréter et à sublimer les moments de doute, de crise, de gloire et de beauté a fait que des générations entières marchent sur ses pas. Son œuvre est une  sublimation de sa Kabylie natale et de sa patrie.

«Quand les choses se brouillent devant nous, il suffit de réécouter Matoub pour retrouver le chemin. C’est lui qui nous rappelle d’où nous venons et qui nous montre la voie à suivre. Nous trouvons chez lui du réconfort, de l’assurance et surtout la fierté de ce que nous sommes. Je suis né l’année de sa mort, mon enfance a été bercée au chant du Rebelle. Adolescent, je commence à prendre conscience en écoutant ses chansons qui mon aidé à comprendre ma propre colère.

Plus que toutes mes lectures, c’est auprès de l’œuvre de Matoub que je trouve les raisons de m’engager», explique Jugurtha, étudiant au département de langue et culture amazighes de l’université de Mouloud Mammeri.

Des morceaux emblématiques du répertoire du chanteur escortent souvent les premiers pas de l’engagement des jeunes. On va aux manifestations en chantant les chansons de Lounès. Il est vrai, contrairement à une certaine littérature, que les puissants  textes de Matoub Lounès ne cultivent pas «la haine de soi». Ils subliment, ils redonnent fierté et orgueil. Ils façonnent tout un imaginaire social et culturel pour lui redonner toute sa splendeur.

Matoub assassiné, son peuple blessé

Mais au-delà de l’œuvre de l’artiste, ce qui séduit et révolte le plus c’est le personnage lui-même. Ses chansons sont à son image. Elles se confondent avec l’homme et inversement. L’engagement est entier chez celui qui va au charbon les yeux fermés.

Si par ses textes il incite à la révolte, à la rébellion et à l’insoumission, il est lui-même d’abord dans l’action. Jamais un pas en arrière,  toujours en première ligne du front. Il est le premier à répondre à l’appel. A sa manière d’homme indémontrable et incontrôlable, Matoub Lounès se tient toujours au premier carré de la marche vers la libération.

C’est sans doute le parcours de l’homme qui force l’admiration, même si la vie et l’œuvre de l’artiste sont indissociables. Jamais l’une sans l’autre. A contre-courant de beaucoup d’artistes et de poètes de sa génération, l’enfant prodige de Béni Douala est un chanteur en mouvement. A ses risques et périls, il aime en découdre avec les hommes et le temps. Son sacrifice physique et corporel ne peut laisser indifférent.

Il l’élève à un  rang supérieur dans la hiérarchie des valeurs. «Lui est un homme de parole et d’action. Alors qu’il pouvait bien se confiner dans son confort et se contenter de chanter, il descend dan l’arène, il prend des risques sérieux. Il en a payé le prix de sa vie C’est cela qui l’a rendu crédible et respecté de tous», estime un jeune lycéen de Béjaïa.

Figure quasi chritique

Criblé de balles de gendarmes en octobre 1988, il y échappe miraculeusement. Enlevé en pleine période de terrorisme, il revient saint et sauf, mais profondément marqué. Quatre années après, il y laisse sa vie. En ce sombre 25 juin 1998 dans ce lieu maudit de Thala Bounane, il sera éliminé de la pire des manières. Ce jour-là, c’est tout un peuple qui est meurtri. Mais, ce jour-là aussi, une génération d’insoumis est née.

Profondément blessée par l’assassinat de son héros. Son idole. Et c’est de cette plaie inguérissable que vont pousser les cris de la colère de cette génération prête à affronter le pire des dangers. En 2001, elle rentre en rébellion contre un ordre autoritaire et répressif. 126 jeunes périssent dans les sanglantes journées d’avril et mai. Comme la disparition du chantre de la démocratie, cette génération va naître dans le sang. Un sang qui arrose les champs du combat pour la dignité humaine, la liberté et la justice.

Un sang qui va irrémédiablement sceller  l’union éternelle entre l’artiste assassiné et son peuple blessé. Sa fin tragique va ancrer définitivement Matoub Lounès dans la mémoire collective et vivante. Il occupe depuis  une place à part  dans le Panthéon des chanteurs engagés. Figure quasi christique, il est devenu une légende, une icône pour les générations actuelles et futures. Il va continuer à forger l’esprit de résistance.  Son sacrifice suprême fait de lui un prophète. Un prophète de l’insoumission.

Son tombeau près de sa maison à Taourirt Moussa est devenu un lieu de pèlerinage pour des milliers d’adeptes venant chercher force et courage pour pouvoir poursuivre le chemin sinueux de la lutte. Les années passent, mais le temps n’a pu avoir raison de cette inoxydable voix de la colère. L’influence, l’ascendant et le poids de celui qui aura traversé la vie en remuant ciel et terre d’un pays tourmenté restent tangibles dans l’histoire. Ses albums aux ressourcements inépuisables prennent l’allure d’hymnes contestataires dans lesquels s’exprime avec beauté la révolte jusqu’à son paroxysme.

Une sorte de catharsis. Percutants et perçants, ses textes continuent d’agir sur l’imaginaire collectif en traitant des questions d’un pays et d’une société en crise. Inscrit dans la tradition universelle de la chanson engagée, Matoub Lounès a fait de sa voix et de son génie artistique un extraordinaire vecteur et un moyen d’expression d’un engagement politique. Conscient des défis de son temps, des batailles à engager, l’artiste a dès le départ offert son art et sa personne au service des causes de son peuple.

C’est cette conception de l’art à laquelle Matoub Lounès a donné corps et âme qui entraîne les jeunes d’aujourd’hui sur les champs de l’engagement citoyen. Qui donne envie de s’impliquer dans les préoccupations de l’heure. En ces temps de renoncement qui sonnent injustement «la fin de l’histoire», Matoub Lounès est ressuscité, ses chansons revitalisées pour vaincre la résignation ambiante. L’artiste comme son œuvre sont encore et toujours une raison d’espérer, mais aussi et surtout une envie de se battre. C’est en cela que l’immense homme qui se repose à Taourirt Moussa tout près des siens est éternel.

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