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Constantine, ancienne Cirta et capitale numide, a abrité du 14 au 16 mai dernier un colloque international organisé par le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) autour de la personnalité et de l’œuvre du roi Massinissa, bâtisseur et unificateur de la Grande Numidie.

Massinissa, le bâtisseur de l’état numide

09 juillet 2016 à 10 h 00 min

Plusieurs spécialistes d’Algérie, de Tunisie, de France et d’Italie, réunis par Farid Kherbouche (coordinateur scientifique du colloque) ont tenté de mettre en lumière la vision du monde de Massinissa, sa stratégie géopolitique et son apport à la consolidation du royaume numide. Les thématiques abordées concernaient les premières civilisations préhistoriques et protohistoriques jusqu’à l’avènement du long règne de Massinissa et de ses successeurs. Nous nous sommes interessés à ce grand personnage historique en brossant le portrait de ce Nord-Africain qui a jeté les bases d’un véritable Etat et d’une civilisation qui, malgré tout, demeure peu connue du grand public.

Massinissa, aux origines de l’état algérien

Encore enfant, Massinissa apprit à monter à cheval à cru, selon la tradition numide. Sans selle ni mors ni brides. Cavalier émérite, il sautait d’un cheval à l’autre en pleine course et lançait le javelot ou se servait de son poignard pour fondre sur l’ennemi tel un aigle en chasse. Il s’entraînait également à la course à pied et au combat avec des jeunes de son âge.

En pelotons serrés, ceux-ci s’avançaient sur l’ennemi en poussant des clameurs effrayantes et se repliaient avant de se regrouper plus loin pour revenir à la charge. C’est le portrait que nous ont légué du grand aguellid Massinissa les historiens grecs et romains. Dès l’adolescence, celui qui allait unifier la Numidie est déjà un redoutable guerrier aussi adroit que courageux.

Son père, le roi Gaïa, veille à lui donner une éducation sportive et militaire très rigoureuse car il le prédestinait aux plus hautes fonctions. Sa mère, dont l’histoire n’a pas jugé utile de retenir le nom, était une prophétesse qui, semble-t-il, pouvait prédire l’avenir. Ce don avait-il influencé le destin de son fils qu’elle accompagnait souvent sur les champs de bataille ? Massinissa était également passionné de chasse en ces temps où pullulaient en Numidie lions, ours, panthères, sangliers qui s’attaquaient aux hommes comme au bétail.

Appien, historien grec du IIe siècle, dit de lui qu’il était beau et élancé. «Il garda, précisait-il, jusqu’à l’âge le plus avancé une étonnante vigueur. Il pouvait rester toute une journée debout ou à cheval. Octogénaire, il sautait sur sa monture sans aucune aide et, comme les autres Numides, dédaignait l’usage de la selle. Il bravait tête nue la pluie et le froid.» Appien raconte également qu’au lendemain d’une bataille contre les Carthaginois, Scipion Emilien le trouva sur pied devant sa tente, se contentant d’un morceau de galette sec pour tout repas. Grandeur et humilité, telles étaient les qualités du grand chef numide.

Massinissa eut plusieurs épouses qui lui donnèrent près d’une cinquantaine d’enfants. On dit de lui qu’il les adorait et qu’il garda longtemps auprès de lui certains de ses petits-enfants. A des marchands grecs venus acheter des singes en Numidie pour les vendre comme objets de distraction, il aurait un jour dit : «Les femmes de votre pays ne donnent-elles donc pas d’enfants ?»

Très jeune, Massinissa s’est distingué à l’occasion de la deuxième guerre punique (218 à 201 av. J.-C.). Il avait 25 ans et guerroyait en Espagne, à la tête des armées massyles et aux côtés des carthaginois, contre Syphax, l’aguellid des Massaesyles et les Romains. Les jeux d’alliances entre Massinissa et Syphax vont s’inverser quelques années plus tard et aboutir aux victoires de Massinissa sur Syphax et de Rome sur Carthage.

Bien avant l’avènement de Massinissa, la Numidie était un vaste et riche territoire. A l’est, le territoire du royaume massyle — en grande partie urbanisé et pénétré de culture punique — a pour capitale Cirta, l’actuelle Constantine. La dynastie massyle compte plusieurs générations avant Massinissa. L’histoire n’a retenu que les noms de son père Gaïa et de son grand-père Zilalsan. A l’ouest s’étend le royaume rival des Massasyles qui avait Siga pour capitale et Syphax pour roi.

«La constitution de la Grande Numidie s’est achevée avec la récupération par Massinissa des terres de ses ancêtres annexées par Carthage et par Syphax. Son royaume s’étendait alors du fleuve Moulouya, au Maroc, jusqu’à la Grande Syrte, en Libye actuelle», rapporte le docteur Farid Kherbouche, maître de recherches au CNRPAH. «Du règne de Massinissa qui va durer un demi-siècle, à la mort de Juba 1er, en passant par celui de son fils Micipsa, c’est une longue période de paix d’un siècle et demi.

C’est à la faveur de cette dernière qu’un véritable Etat nait, accompagné du développement de la céréaliculture, du progrès de l’administration royale, de l’essor de la circulation monétaire et d’une organisation militaire garante d’une stabilité durable», poursuit le Dr Kherbouche. Massinissa avait pour coutume d’inviter à sa cour des philosophes et des artistes grecs ainsi que des rois et des princes.

Des troupes aguerries

Berbères sédentaires ou semi-nomades, les Numides, dont on retrouve la description chez les poètes de l’époque d’Auguste, étaient de bonne constitution physique, rapides à la course, résistants aux fatigues, surtout les cavaliers et les archers à l’armure légère. La cavalerie numide, qui jouit d’une remarquable renommée, est d’un apport décisif dans toutes les batailles et les guerres auxquelles elle prend part.

La grande mobilité, l’agilité et l’adresse équestre des cavaliers numides font qu’il est quasiment impossible de les cerner au combat. Armés de boucliers en cuir et de javelots, ils dirigent leurs virevoltants chevaux qu’ils montent à cru par la simple pression de leurs jambes.

Il leur arrivait d’emporter deux chevaux et de sauter en pleine course du cheval fatigué à celui qui était frais, raconte l’historien Tite-Live. Leur tactique est d’attaquer en cercle cantabrique, en se déployant autour de l’ennemi sur lequel ils lancent flèches et javelots. Le lien indéfectible qui lie le Numide au cheval est resté encore vivace de nos jours avec les différentes célébrations de fantasias à travers toute l’Afrique du Nord.

Le cheval semble avoir été l’objet d’une attention toute particulière de la part des rois numides. Au temps de Micipsa, fils de Massinissa, la ville de Cirta pouvait mettre à la disposition du roi 10 000 chevaux. En dehors de la guerre, les rois aimaient les chevauchées. Mastanabal, un autre fils de Massinissa, avait des écuries réputées, notamment pour leurs exploits sportifs. Vers l’an 165 avant J.-C., il s’était distingué lors des Grandes Panathénées — l’équivalent des Jeux olympiques actuels — en remportant la victoire à la course des chars attelés de deux chevaux.

«Les troupes de Massinissa étaient connues pour leur bravoure et leur fidélité», souligne Ouiza Aït Amara, professeur d’histoire à l’université d’Alger. «Elles étaient constituées de deux contingents ; le premier formé de combattants réguliers et le second de supplétifs requis en temps de guerre. La hiérarchie militaire était établie de manière stricte, le roi exerçant toujours le commandement suprême», dit-elle. Les effectifs militaires dont disposait Massinissa ne sont pas évoqués de manière détaillée dans les textes des historiens mais on sait toutefois qu’à la fameuse bataille de Zama, en 202 avant J.-C., Massinissa a fourni au général romain Scipion 6000 fantassins et 4000 cavaliers.

Un pays prospère et une céréaliculture développée

Le pays numide semble prospère, comme en témoigne le fameux poète Homère lorsque ses navires accostent sur les rivages nord-africains : «J’ai constaté que tout le monde, dans ces contrées, du roi au berger, mangent un morceau de pain, un bout de fromage et du lait.» Les auteurs anciens reconnaissaient les richesses de l’Afrique du Nord en bétail. Historien grec du IIe siècle avant J.-C., Polybe s’étonnait que «dans cette contrée, l’abondance des chevaux, des bœufs, des moutons et aussi des chèvres est telle que je ne pense pas qu’on puisse trouver rien de semblable dans tout le reste de la Terre».

Selon l’écrivain et géographe grec Strabon, Massinissa aurait «converti les nomades au travail de la terre au lieu de brigander».
Gabriel Camps, éminent spécialiste de l’histoire des Berbères, ne partageait aucunement cet avis. Dans son fameux Berbères, Mémoire et Identité, il écrit : «Les Numides n’attendirent pas le règne de Massinissa pour mettre en culture leurs plaines fertiles.

Les immenses nécropoles mégalithiques groupent par milliers des tombes de paysans sédentaires qui y déposèrent leur poterie, dont la technique, les formes et les décors demeurent étrangement identiques chez leurs descendants actuels.» Selon le Dr Kherbouche, les découvertes récentes sur le site préhistorique de Gueldaman, près d’Akbou (Béjaïa), remontent les débuts de la céréaliculture à plus de 4500 ans, preuve supplémentaire d’une sédentarisation précoce.

Un ancrage millénaire et un rayonnement culturel méditerranéen

Pour M’hamed Fantar, professeur émérite d’histoire ancienne et d’archéologie à l’université de Tunis, le fond autochtone libyque se constitue dès les premières civilisations préhistoriques, notamment l’atérien puis le capsien. De la protohistoire à l’histoire, les survivances culturelles sont perceptibles, aussi bien dans l’architecture funéraire que dans l’iconographie.

A ce fond amazigh sont venus se greffer des apports culturels étrangers véhiculés par les Grecs, les Romains et les Phéniciens. En évoquant la politique culturelle de Massinissa, M’hamed Fantar dit de celui-ci qu’«il incarne la Méditerranée de son époque. C’est un homme multiple, avec une politique culturelle multiple. Il est Libyque, Numide, Massyle et Ounique car il a passé son enfance à Carthage.

La nation existait bien avant lui, il devait l’insérer dans un contexte méditerranéen». Les historiens parlent de «la période romaine», effaçant d’un trait toute présence autochtone comme si, par magie, les millions de Numides qui peuplaient ces terres depuis la préhistoire s’étaient volatilisés d’un coup, laissant libre champ aux légions romaines. Villes, voies et mausolées sont joyeusement attribués aux Romains.

«Les Numides avaient un réseau routier. Il est faux de dire que ce sont les Romains qui ont tracé les voies», dit Mourad Zerarka, maître de conférences au département d’archéologie de l’université de Guelma. «En Europe, on parle volontiers de civilisation gallo-romaine mais quand il s’agit d’Afrique du Nord, on ne parle plus que de civilisation romaine tout court. Il serait plus juste de parler de civilisation numido-romaine», dit Mme Daho Kitouni, directrice du musée de Constantine.

Le professeur d’histoire romaine Attilio Mastino, de l’université italienne de Sassari, souligne que l’empire romain, englobant plusieurs nations, était le creuset de plusieurs civilisations. «Massinissa était un protagoniste, pas un personnage de deuxième rang qui obéissaitt au patronat de la famille des Scipion. Il y avait des relations entre eux, mais aussi l’autorité d’un royaume qui va continuer sous Jugurtha et le fait, aussi, que plusieurs empereurs étaient d’origine numide. Septime Sévère, par exemple, était originaire de la ville de Leptis Magna dont les ruines se trouvent non loin de la ville de Khoms, en Libye», dit-il.

Un motif de fierté

«Massinissa est le vrai bâtisseur de l’Etat numide. Il a eu des imitateurs, surtout Jugurtha et d’autres rois de la Numidie. C’est le vrai vainqueur de la deuxième guerre punique. Sans lui, Scipion l’Africain n’aurait pas gagné la bataille de Zama car il n’avait pas une cavalerie suffisante pour combattre contre Hannibal», poursuit le professeur Attilo Massimo. Du règne de Massinissa et de ses enfants, des mausolées et des temples cultuels nous sont parvenus. C’est le cas notamment du mausolée du Khroub, dont le docteur Hocine Taoutaou du CNRPAH a présenté une synthèse des différents travaux archéologiques.

Pour sa part, le professeur Mustapha Khanoussi, ancien directeur de l’Institut national du patrimoine de Tunisie, a présenté les reconstitutions archéologiques de deux monuments cultuels consacrés à Massinissa, situés au nord-ouest de la Tunisie, l’un à Dougga, l’autre à Chimtou, où se trouvent également les carrières du fameux marbre numidique exploitées durant le règne de Micipsa, fils de Massinissa.

Dans son allocution de clôture du colloque, le professeur Slimane Hachi, directeur du CNRPAH, a résumé ainsi l’œuvre du grand aguellid : «Massinissa a construit un grand royaume et une civilisation qui ont contribué à l’essor de l’humanité lorsque la Méditerranée était le monde et le monde la Méditerranée. Les nations se construisent sur des motifs de fierté et Massinissa en est un.» Reste peut-être à lui donner la place qu’il mérite dans ce pays qu’il a contribué à fonder.


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