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Louisa Dris-Aït Hamadouche. Politologue : «La mise en place rapide des mesures d’apaisement est primordiale»

22 décembre 2019 à 10 h 05 min

-Le président mal élu, Abdelmadjid Tebboune, s’est engagé, jeudi dernier lors de son discours d’investiture, à satisfaire «les aspirations du peuple, à savoir un changement radical du système». Pensez-vous que le régime consentira à son propre démantèlement ?

Le discours d’investiture ressemble plus à un discours de campagne qu’à une déclaration solennelle susceptible de révéler quel cap le Président prendra. Il a fait énormément de promesses dans énormément de domaines, ce qui contribue à brouiller le message essentiel ou à laisser penser qu’il n’y en a pas. La question du changement radical n’est pas une promesse que l’on peut tenir à travers une décision ou une loi. Il s’agit d’un processus qui ne peut absolument pas être mené ni de façon unilatérale ni de haut en bas. Dans le monde, il existe des pays où un dirigeant issu du système en place a effectivement pu conduire une transition et beaucoup d’autres où ce dernier n’a fait que reproduire le système en place.

-Dans son discours, Tebboune a réitéré aussi son intention de modifier la Constitution, laquelle «réduira les pouvoirs du président de la République, protégera le pays contre le pouvoir d’un seul homme, garantira la séparation et l’équilibre des pouvoirs». Cette promesse ne semble-t-elle pas bien en deçà des exigences du hirak, qui réclame des instances de transition ?

 La question de la Constitution est comparable à celle de l’élection. Toutes deux sont le résultat d’un processus et non une fin en soi. Il est indéniable que la refondation des institutions est nécessaire et que la Constitution actuelle est compatible avec un système automatique. Cela dit, deux paramètres sont déterminants : la procédure et le contexte. Si la première est similaire à celle qui a conduit aux révisions précédentes de la Constitution et si l’environnement politique reste identique à celui que nous avons, les mêmes facteurs conduiront aux mêmes résultats. En termes plus clairs, si les tenants du pouvoir sont seuls à conduire et à maîtriser le processus, où s’ils choisissent eux-mêmes leurs partenaires, le résultat ne sera pas différent de ce que nous avons déjà. 

-Depuis sa victoire électorale, le nouveau Président a éludé le dossier des détenus politiques et d’opinion, dont la libération figure parmi les mesures d’apaisement réclamées par le hirak et l’opposition, mais rejetées par le chef d’état-major. A quoi, selon vous, obéit ce silence ?

La question de la libération des détenus d’opinion et l’arrêt des arrestations pour «délit d’opinion» sont un véritable test pour le nouveau Président. Souvenons-nous que ce sont les mesures d’apaisement jamais mises en place qui ont tué dans l’œuf la crédibilité du panel pour le dialogue et la médiatisation. A l’époque, le chef de l’Etat a été contredit et désavoué par le chef d’état-major. Si Abdelmadjid Tebboune veut convaincre qu’il n’est pas le prolongement de Abdelkader Bensalah, la mise en place rapide des mesures d’apaisement est primordiale.

-Le nouveau Président, élu dans les conditions que tout le monde connaît, pourrait-il s’émanciper de la tutelle de l’armée qui est apparue, ces derniers mois, comme la détentrice du pouvoir réel ?

C’est très difficile à dire. En gros, deux scénarios sont envisageables. En étant optimiste, on peut considérer que le Président se rendra compte que les ressources matérielles et symboliques, que le pouvoir politique a usées et abusées, ne sont plus aussi disponibles qu’avant. Et que tenter de les solliciter malgré tout est un véritable danger pour le pays. Je pense notamment à la distribution de la rente qui maintient un semblant de paix sociale tout en produisant du sous-développement et de la corruption. Je pense aussi au soulèvement populaire pacifique qui continue à maintenir une très forte pression. Dans ce cas de figure, il pourrait amortir un processus de négociation avec les forces de l’opposition traditionnelle et nouvelle. Lesquelles négociations détermineront les procédures, les étapes, le calendrier d’un changement progressif et profond de la nature du pouvoir politique en Algérie.

Dans le scénario pessimiste, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Le pouvoir tentera de se reconfigurer autour de l’institution présidentielle et militaire. Les acteurs en présence tenteront de revenir à la gestion des équilibres entre les groupes d’intérêt. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce schéma risque d’être  difficile à remettre en place. Tous les événements qui se sont succédé depuis le 22/2 sont de véritables séismes et les tenants du pouvoir auront beaucoup de mal à faire comme si de rien n’était, et ce, indépendamment du hirak qui constitue une source de pression extrêmement grande.

-Aura-t-il la possibilité de changer la donne politique dans les mois ou les années à venir ?

La question n’est pas tant de changer la donne, comme vous dîtes, mais de reconnaître que l’Algérie a passé un cap. Depuis des années, on s’accorde à dire que la société évolue dans une temporalité, et que le système politique évolue dans une autre. Cette cohabitation anachronique était possible et des phénomènes comme l’abstention, les micro-émeutes et la harga en étaient des expressions sérieuses. Aujourd’hui, cette cohabitation n’est quasiment plus possible. L’abstention s’est transformée en protestation non violente et citoyenne, ce qui est une chance inouïe. C’est pourquoi, le but n’est surtout pas de changer la donne mais de changer les règles du jeu.

-Quelle sera, selon vous, l’attitude du président Tebboune face au mouvement populaire qui se poursuit toujours ?

Le Président a fait des promesses à l’égard du hirak. En fonction des scénarios que j’ai cité plus haut, soit il tentera de l’affaiblir, de le diviser et de gagner du temps en essayant de coopter des personnes qui serviront d’alibis ; soit il mettra en place les mesures qui permettront l’ouverture d’un vrai dialogue de fond, transparent, conforme aux normes universelles.  

 

 

Propos recueillis par Hocine Lamriben


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