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samedi, 08 août, 2020
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Sa gestion de la pandémie ne fait pas l’unanimité

L’OMS dans la tempête Covid

10 juin 2020 à 10 h 10 min

Depuis le déclenchement de l’épidémie du nouveau coronavirus, l’OMS est au four et au moulin : campagnes d’information, mobilisation d’un front mondial pour organiser la riposte contre la pandémie, envoi d’équipements de protection aux pays défavorisés, mise en place d’un fonds de solidarité Covid-19, supervision des enquêtes épidémiologiques, participation aux efforts de recherche à travers l’essai clinique Solidarity, lutte contre les fake news… Le 7 avril dernier, le président américain s’est fendu d’un tweet – son moyen de communication favori – où il écrit : «L’OMS s’est vraiment plantée. Etrangement, ils sont largement financés par les Etats-Unis et pourtant très centrés sur la Chine. Nous allons nous pencher avec attention sur le dossier.»

Depuis le déclenchement de l’épidémie du nouveau coronavirus, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est au four et au moulin : campagnes d’information, mobilisation d’un front mondial pour organiser la riposte contre la pandémie, envoi d’équipements de protection aux pays défavorisés, mise en place d’un fonds de solidarité Covid-19, supervision des enquêtes épidémiologiques, participation aux efforts de recherche à travers l’essai clinique Solidarity, lutte contre les fake news (les «infodémies» comme les appelle une responsable au sein de l’Organisation)…

En dépit de tous ces efforts, le chef de l’agence onusienne, l’Ethiopien Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, est obligé régulièrement de monter au créneau pour défendre sa boîte.

C’est que l’OMS s’est trouvée à plusieurs reprises sous le feu des critiques à cause de ses «errements». Dernière attaque en date : celle du fantasque Jair Bolsonaro.

Emboîtant le pas à Donald Trump, le président brésilien a menacé à son tour de sortir de l’OMS en signe de protestation contre un présumé «parti pris idéologique» de l’organisation.

L’acharnement de Donald Trump

Dans le flot de critiques essuyées par l’OMS, c’est sans doute Donald Trump qui aura été le plus virulent et le plus extrême.

Le 7 avril dernier, le président américain s’est fendu d’un tweet – son moyen de communication favori – où il écrit : «L’OMS s’est vraiment plantée.

Etrangement, ils sont largement financés par les Etats-Unis et pourtant très centrés sur la Chine. Nous allons nous pencher avec attention sur le dossier.»

Un peu plus tard dans la journée, il fait cette annonce-choc : «Nous allons suspendre (le versement) des sommes destinées à l’OMS.» Une semaine plus tard, le 14 avril, il met sa menace à exécution.

«Si l’OMS avait fait son travail et envoyé des experts médicaux en Chine pour étudier objectivement la situation sur le terrain, l’épidémie aurait pu être contenue à sa source avec très peu de morts» a-t-il martelé, rapporte l’AFP.

«L’une des décisions les plus dangereuses de l’OMS a été de s’opposer aux restrictions de voyages depuis la Chine», assénera-t-il encore.

Le 29 mai, Trump revient une nouvelle fois à la charge à l’occasion d’une conférence de presse consacrée à la situation à Hong Kong.

«La Chine a un contrôle total sur l’Organisation mondiale de la santé, même si elle ne paie que 40 millions de dollars par an», a-t-il déclaré, selon l’AFP.

Un montant qu’il juge ridicule en comparaison avec la contribution américaine «qui représente environ 450 millions de dollars par an». «Nous avons détaillé les réformes qu’elle (l’OMS, ndlr) doit faire et nous sommes engagés directement avec eux, mais ils ont refusé d’agir.»

«Parce qu’ils ont échoué à faire les réformes nécessaires, nous allons mettre fin aujourd’hui à notre relation avec l’Organisation mondiale de la santé et rediriger ces fonds vers d’autres besoins de santé publique urgents et mondiaux qui le méritent», tranche le Président milliardaire.

Autre sujet qui a donné du grain à moudre aux détracteurs de l’OMS : le protocole thérapeutique à base de chloroquine.

Le 22 mai, la revue médicale britannique The Lancet publiait un article qui mettait en cause ce traitement en pointant ses effets néfastes.

Le 4 juin, la revue se rétracte et retire l’article à la demande de trois de ses quatre coauteurs.

Dans un communiqué, elle fait savoir que les auteurs «n’ont pas été en mesure d’effectuer un audit indépendant des données qui sous-tendent leur analyse».

Entre temps, l’OMS a annoncé sa décision de «suspendre temporairement l’étude de ‘l’hydroxychloroquine dans le cadre de l’essai’ (l’essai clinique Solidarity, ndlr), en raison d’inquiétudes autour de l’innocuité de ce médicament». Le 3 juin, l’agence onusienne autorise à nouveau ces essais.

Il n’en faudra pas plus à ses contempteurs pour accabler l’Organisation, à l’instar du président brésilien qui commente : «Trump leur a retiré l’argent et ils sont revenus sur tout», avant de lancer avec jubilation : «La chloroquine est de retour !»

Qui finance l’OMS ?

Question-clé : comment est financée l’organisation internationale qui a vu officiellement le jour le 7 avril 1948 ?

«Le budget programme de l’OMS est financé au moyen d’une combinaison de contributions fixées et de contributions volontaires», répond le site de l’agence onusienne en précisant que «le montant que chaque Etat membre doit payer est calculé en fonction de la fortune et de la population du pays».

Dans un article daté du 22 avril 2020 sous le titre «Une épée de Damoclès sur l’OMS», le journal suisse Le Temps nous informe que «les Etats-Unis demeurent le principal bailleur de fonds de l’agence onusienne.

Pour 2020-2021, ils financent l’organisation à hauteur de 236,9 millions de dollars de contributions obligatoires et de 316,1 millions de contributions volontaires, soit au total 553 millions (11% du total).

Quant à la Chine, deuxième puissance économique de la planète qui se profile comme le héraut du multilatéralisme à la suite du discours de Xi Jinping à Davos et à Genève en janvier 2017, sa contribution à l’organisation demeure modeste: 187,5 millions en tout».

Le journal suisse estime que l’OMS est trop dépendante des contributions volontaires «qui sont souvent dévolues à des programmes spécifiques».

Il ajoute : «Les gros donateurs peuvent aussi exercer des menaces sur l’OMS. Ce n’est pas le cas avec le financement obligatoire. En cas de défaut de paiement, l’Etat est exclu momentanément des débats.»

«L’OMS devrait aussi faire le ménage», préconise notre confrère helvétique, avant de rapporter cette anecdote : «Un programme contre la cécité existe pour la seule raison qu’il est financé par l’Arabie Saoudite. Motif ? L’un des membres de la famille royale est aveugle…»

La version française du site d’information australien The Conversation (theconversation.com), – un site alimenté principalement par des universitaires et des chercheurs, et dont la devise est : «Rigueur académique, flair journalistique» – , a publié deux articles très instructifs sur l’OMS.

L’un d’eux est une contribution intitulée «L’OMS survivra-t-elle à la pandémie et aux attaques de Trump ?»

Publié le 12 mai par le site theconversation.com, cet article est l’œuvre de deux chercheurs canadiens qui s’intéressent aux questions de santé publique : Catherine Régis, professeure à la faculté de droit de Montréal, et Jean-Louis Denis, sociologue, professeur à l’Ecole de santé publique de l’université de Montréal.

D’après les auteurs, «le budget bisannuel de l’OMS est de 6 milliards de dollars pour coordonner les efforts de santé mondiale.

En comparaison, les Centres pour le contrôle de la maladie et la prévention aux Etats-Unis ont un budget annuel de 11 milliards».

«Son action semble en déclin»

Analysant l’action de l’OMS et son impact sur les politiques des Etats, les deux universitaires canadiens écrivent : «Outre son action en temps de pandémie, l’OMS a le large mandat d’amener tous les peuples au niveau de santé le plus élevé possible.»

Et de souligner l’importance d’avoir instauré en 2005 le «Règlement sanitaire international (RSI) qui impose des responsabilités et obligations aux pays afin de prévenir la propagation internationale de maladies, de s’en protéger et d’agir par une action concertée».

Mais quelle est réellement sa marge de manœuvre ? «Malgré ce pouvoir, répondent les chercheurs, l’OMS dispose de peu de moyens pour forcer l’exécution de ses normes, incluant le RSI, lesquelles reposent en grande partie sur le volontarisme des Etats.

Par exemple, l’OMS ne peut intervenir pour évaluer sur place la gravité du risque international de santé publique que si un pays l’y autorise.

C’est d’ailleurs pour cette raison que l’OMS a transmis une demande à la Chine de  »l’inviter » à enquêter sur l’origine du virus.»

Selon les auteurs, «pour que ce leadership de l’OMS se concrétise, les normes internationales qu’elle adopte doivent être suivies par des actions concrètes des acteurs nationaux (décideurs, législateurs, professionnels de la santé, gestionnaires, etc.) afin d’influer sur la santé».

« Une discussion sur la transformation d’une organisation créée il y a plus de 60 ans dans un monde qui s’est lui-même transformé, est requise» insistent-ils.

Un autre article intitulé : «L’OMS, une histoire entre combat contre les maladies et luttes d’influence», publié le 30 mars par le site theconversation.com sous la plume de Chloé Maurel, dresse un historique condensé de l’organisation et son évolution depuis sa création en 1948.

Chloé Maurel est chercheuse associée à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (Ecole normale supérieure, CNRS, université Paris 1).

La chercheuse établit d’emblée ce constat : «L’OMS est aujourd’hui confrontée à une crise sanitaire d’une ampleur inédite depuis sa création, mais son action semble en déclin.

L’occasion de revenir sur la façon dont elle a, depuis 70 ans, combattu les maladies, en étant parfois instrumentalisée par les grandes puissances et les laboratoires pharmaceutiques.»

Le premier patron de l’OMS est le psychiatre canadien Brock Chisholm, qui l’a dirigée de 1948 à 1953.

«Cet internationaliste convaincu, partisan d’un gouvernement mondial, promeut dans ses brillants discours une dimension réellement mondiale de l’OMS» souligne l’auteure.

Très rapidement, la rivalité URSS-Etats Unis durant la guerre froide va déteindre sur les programmes de l’Organisation mondiale de la santé, décrypte l’historienne.

Elle cite, à l’appui, ce mot de Halfdan Mahler, qui a été à la tête de l’OMS de 1973 à 1988 : «L’éradication du paludisme était le cheval de bataille des Etats-Unis, alors que l’Union soviétique prônait l’éradication de la variole.»

Luttes d’influence

A partir des années 1980, «l’OMS est éclipsée par la Banque mondiale (BM)» relève la chercheuse. «Dès les années 1970, cette dernière investit le champ de la santé et commence à prêter aux Etats pour améliorer leurs services de santé.»

En 1985, les Etats-Unis décident de retirer leur contribution «en partie pour protester contre le programme de l’Organisation sur les médicaments essentiels (programme mettant en valeur les médicaments génériques, au grand dam des laboratoires privés américains)».

En parlant de laboratoires, l’historienne ne manque pas de mettre l’accent justement sur l’influence des lobbies liés à l’industrie pharmaceutique : «Depuis les années 1990-2000, l’OMS subit l’influence des grandes firmes pharmaceutiques : des lobbies de l’industrie pharmaceutique poussent l’Organisation (par le biais d’ »experts » de l’OMS liés aux laboratoires privés) à promouvoir les causes et les médicaments qui vont enrichir ces firmes au détriment d’autres causes sanitaires, qui touchent massivement les peuples des pays pauvres (lèpre, tuberculose, mortalité maternelle) mais sont moins génératrices de profit pour eux» note Chloé Maurel.

Tout cela prouve une chose : ce n’est pas la première fois que l’agence onusienne traverse des zones de turbulences, loin s’en faut.

Et en évoquant le lobbying douteux des grands laboratoires pharmaceutiques et autres groupes d’intérêts, il convient de citer un autre article consacré à cette question.

Sous le titre «L’Organisation mondiale de la santé et les lobbies», l’article est paru dans Les Tribunes de la Santé (2013/2, n°39), et il est signé Paul Benkimoun, journaliste au quotidien Le Monde spécialisé dans les questions liées à la santé. Cette étude a été relayée, faut-il le signaler, par le site cairn.info (voir : https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2013-2-page-49.htm).

L’article date, certes, mais il n’en reste pas moins révélateur des pressions exercées sur l’OMS depuis toujours. Pour Paul Benkimoun, l’indépendance de l’OMS «est sous le coup d’une double menace : politico-industrielle et économique.

Elle, dont le mandat la place au service de la santé publique, subit des pressions émanant de certains Etats et de certains secteurs industriels, souvent de manière combinée, afin de peser sur ses orientations et actions.

De même, sa situation économique et financière tendue la rend plus vulnérable aux jeux d’influences».

Le journaliste fournit quelques exemples édifiants pour étayer sa thèse. «Les défenseurs de la santé publique doivent parfois affronter des formes grossières de pression, comme ce fut le cas en mai 2001 pour German Velasquez, qui pilotait à l’époque le Programme d’action des médicaments essentiels à l’OMS», écrit-il.

Paul Benkimoun livre dans la foulée des détails saisissants sur cette affaire : «Ce fonctionnaire colombien s’était attiré les foudres de l’industrie pharmaceutique et des autorités américaines pour avoir mis en évidence, dans une brochure éditée en novembre 1997 par son institution, les mécanismes de flexibilité prévus dans l’accord de l’Organisation mondiale du commerce sur la propriété intellectuelle.»

Et d’ajouter : «Le 26 mai 2001, à Rio de Janeiro (Brésil), et quarante-huit heures plus tard, à Miami (Etats-Unis), M. Velasquez, qui est en déplacement pour l’OMS, est agressé d’abord au couteau, puis la seconde fois menacé avec un pistolet et passé à tabac.  »?J’espère que tu as retenu la leçon de Rio.

Arrête de critiquer l’industrie pharmaceutique?!? », lui lance l’un de ses agresseurs de Miami. Les responsables de l’industrie pharmaceutique nieront avoir quoi que ce soit à voir avec ces faits.» 



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