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dimanche, 22 septembre, 2019
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Libye, Syrie vs Algérie : Ce que le pouvoir ignore peut-être

22 mars 2019 à 11 h 00 min

On nous ressort toujours la carte de la Libye et de la Syrie qui ont sombré dans une violence extrême, et ce, pour faire peur au peuple algérien qui manifeste et exige le départ du pouvoir. Voilà sept grands points qui nous différencient de ces deux pays. L’heure n’est pas aux inquiétudes. Décryptage de politologues.

1 –Houcine Bellaloufi, politologue : la première différence réside dans le fait que le régime de Bouteflika n’est pas un régime dictatorial, mais un régime autoritaire avec une façade démocratique. Les libertés arrachées/concédées après 1988 ont constitué, depuis, un enjeu de lutte permanent entre le pouvoir et le peuple. Lorsque ce dernier se trouvait dans une situation difficile (1992, 2002, 2012), le pouvoir en profitait pour réduire ces libertés.

En revanche, lorsqu’il était à l’offensive (2001, 2011), le pouvoir lâchait du lest et rouvrait, même provisoirement, certaines brèches démocratiques. L’option d’une répression violente ne pouvait donc intervenir et surtout pas à chaud. Depuis 1989, le pouvoir réprime après avoir délégitimé les mouvements de révolte. Il tente en premier lieu de les discréditer en les accusant d’être violents, manipulés par l’étranger, d’être à caractère régionaliste. Tous ces arguments ne tiennent plus la route dans le cas présent.

Louiza Driss Aït Hamadouch : en Syrie, il s’agit d’un pays où le communautarisme est non seulement pluriel – ce qui n’est pas un problème en soi –, mais extrêmement marqué, clivé et fractionné. Pis, le(s) pouvoir(s) politique(s) a(ont) joué sur la politisation et la militarisation du communautarisme. Par ailleurs, la Syrie est régie par un régime politique de type dictatorial et non autoritaire, ce qui implique le contrôle de la société par la violence symbolique et matérielle.

Et c’est ce qui explique le recours quasi immédiat à la répression des premières manifestations internes. Facteurs externes : la Syrie comme d’autres pays de la région est au centre d’une architecture géopolitique qui rend très faible sa capacité de résilience face aux ingérences externes. Les frontières politiques et idéologiques, notamment, sont extrêmement perméables, ce qui a facilité et accéléré la militarisation rapide du conflit qui a très vite dépassé l’espace syrien.

L’Algérie, quant à elle, est dirigée par un régime politique qui a fait des ressources symboliques comme l’allégeance, la clientélisation, la distribution de la rente, et la peur du chaos les clés de sa résilience. Le scénario d’un basculement dans la violence ne profitera ni aux gouvernants, ni bien sûr aux gouvernés. D’autre part, elle a montré sa capacité à résister aux risques régionaux.

2 – Puis vient le deuxième élément de différence, selon Houcine Bellaloufi : l’extraordinaire maturité politique de notre peuple qui a pris en considération le fait que le régime autoritaire de Bouteflika n’est pas dictatorial et qui a tiré les leçons du passé (la guerre civile des années 1990) et les exemples libyen et syrien pour refuser un affrontement violent perdu d’avance face au pouvoir. Cette attitude a empêché à ce jour le bras de la répression de s’abattre et a certainement accentué les fractures internes au sein du régime, particulièrement des appareils de répression, fractures invisibles à nos yeux d’anciens sujets en train d’accéder, par notre combat, au statut de citoyens.

3 – La troisième différence, qui réside encore dans l’extraordinaire maturité politique de notre peuple, est à rechercher dans son refus de toute ingérence extérieure des grandes puissances impérialistes qui ont ravagé la Libye et la Syrie, pour ne pas parler de l’Irak et du Yémen. Les participants au hirak n’entendent pas servir de cheval de Troie pour le compte des Etats-Unis, de la France de la Grande-Bretagne ou d’une quelconque autre grande puissance.

Au contraire, ils se sont constitués en rempart contre toute tentative de transformer une révolte populaire en une ingérence étrangère. Cela n’a malheureusement pas été le cas en Libye et en Syrie où des révoltes populaires aux causes légitimes ont été dévoyées, d’abord par des puissances régionales (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie), puis par les puissances de l’OTAN en des guerres de destruction de ces Etats.

4 –La quatrième différence tient au fait que l’irruption des masses sur la scène politique a mis du temps. Cela fait des décennies que le peuple se plaint de l’absence de véritable liberté, de la dégradation de ses conditions d’existence suite à la politique libérale du pouvoir… Et là, d’un seul coup, il est sorti. Ce ne sont plus de petits mouvements qui ont exprimé leur refus d’un 5e mandat, mais tout un peuple qui exprime ainsi et qui exprimera de plus en plus l’ensemble de ses aspirations à vivre libre dans un pays indépendant et souverain, sous un régime républicain et non sous une monarchie, fut-t-elle parlementaire, et dans la justice sociale (contre les spoliateurs qui ont dilapidé le secteur public et les richesses du pays).

5 – La cinquième différence réside dans le fait que le caractère pacifique du mouvement et l’impuissance du pouvoir à le réprimer libère la parole, mais crée dans le même temps une dynamique d’auto-organisation, assez spectaculaire chez les étudiants, mais qui se généralise à toutes les professions ainsi qu’un processus, à caractère stratégique, de réappropriation de l’UGTA par les syndiqués et travailleurs.

Ce qui a manqué en Libye et en Syrie, c’est justement cette structuration du mouvement populaire en syndicats, associations, partis… Par contre, en Tunisie, la présence de l’UGTT a joué un rôle décisif dans l’ampleur du mouvement et donc, inévitablement, du changement. En février 2019, il semble que le temps du changement est arrivé. Le régime était en fin de cycle.

6 – La sixième différence réside dans l’existence de contradictions importantes au sein du régime et, sans doute, du pouvoir lui-même. Nous avons assisté, depuis plusieurs années, à l’expression publique de luttes au sein du pouvoir : limogeage du général Toufik et déstructuration/restructuration du DRS, limogeage du général Hamel, procès des généraux Hassan et Benhadid, limogeage, arrestation, puis mise en liberté de plusieurs généraux l’année dernière, la destitution totalement illégale de l’ancien président de l’APN… Le pouvoir algérien est opaque, mais tout ceci révélait des lignes de fracture importantes en son sein. Le hirak n’a pu que profiter de ses différends et les a très certainement exacerbés. Il apparaît évident qu’une partie de l’appareil d’Etat soutient ce mouvement ou, à tout le moins, sympathise avec lui.

7 –Louiza Driss Aït Hamadouch : les différences entre la Libye et l’Algérie sont primordialistes. Mouammar El Gueddafi a choisi de gouverner sur la base des loyautés primaires liées à l’appartenance tribale. Il a délibérément choisi de ne pas édifier les institutions capables de garantir la pérennité de l’Etat sans lui. Nous sommes dans un cas de personnification exacerbée de l’autorité et de privatisation poussée de l’Etat. Un stade que l’Algérie, malgré toutes les dérives, n’a jamais atteint.

Contrairement à son voisin occidental, l’Algérie a mis en place les fondations morales, politiques et institutionnelles qui ont d’ailleurs empêché son effondrement au pire des années 90’. Deuxièmement, la Libye a été la cible d’une intervention militaire internationale, elle-même le produit d’une très large alliance contre la personne du guide, lequel a, tout au long de son règne, cumulé les «animosités» contre lui. In fine, peu de dirigeants dans le monde l’ont soutenu et ce sont finalement les conséquences de sa chute qui ont sauvé le régime syrien.


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