«L'expérience du confinement affectera les gens différemment sur la durée» | El Watan
toggle menu
samedi, 08 août, 2020
  • thumbnail of elwatan08082020




Habib Tiliouine. Professeur-chercheur à la faculté des sciences sociales de l’université d’Oran

«L’expérience du confinement affectera les gens différemment sur la durée»

13 juin 2020 à 10 h 06 min

La vie après l’éclosion de la Covid-19 ne sera plus jamais la même qu’avant. Dans cet entretien, Habib Tiliouine revient sur de nombreux aspects des changements à venir, mais aussi sur l’impact de cette crise sanitaire sur la qualité de vie des Algériens.

– Selon vous, la crise sanitaire du coronavirus est-elle révélatrice de dysfonctionnements sociaux, en particulier d’inégalités sociales face au risque dans notre société ?

Le coronavirus a surpris presque tout le monde. Personne n’a été préparé pour faire face à cette situation sans précédent. Ceci a été évident, même dans le cas des pays développés, tels que l’Italie et l’Espagne où le nombre de morts était très élevé.

L’état de choc a touché tous les sphères de la société et tous les niveaux de prise de décisions, nourris par le manque d’informations scientifiques fiables.

Cette situation a bien sûr accentué ces dysfonctionnements, multiplié les risques et amplifié les vulnérabilités, tant sur le plan matériel que sociétal. Sur le plan matériel, des millions de gens ont perdu leur emploi et se trouvent en situation de précarité. Ils dépendent des aides.

Ces millions viennent d’être ajoutés aux nombres de gens déjà en situation de précarité. Sur le plan sociétal global, nous remarquons que les manifestations et les contestations violentes prennent de l’ampleur dans le monde, voir les exemples des Etats-Unis, la France, le Brésil, etc.

Et c’est juste le début ! Au sein des familles, les rapports indiquent aussi que ce phénomène a augmenté.

Quoi qu’il n’y a que peu d’informations publiées pour démontrer cela, il me paraît que la violence conjugale est devenue un fait social inquiétant. Je suppose aussi que pour nombre d’enfants (soit entre eux, soit dans leurs relations avec les adultes), beaucoup d’anomalies sont perçues.

– Quel est l’impact du coronavirus sur la qualité de vie des Algériens ?

L’Algérie en tant que pays du tiers-monde rencontre déjà beaucoup de difficultés pour face aux nouvelles exigences de sa population.

Son économie dépend exclusivement du secteur des hydrocarbures qui est devenu à présent peu rentable.

Les institutions du pays sont très fragiles et souffrent de manque de visions stratégiques en l’absence d’un modèle de développement fiable. Cette situation a sans doute un impact direct sur la qualité de vie des Algériens et sur le futur du pays.

La marge de manœuvre même des décideurs est actuellement très limitée, vu les difficultés financières et à cause des opportunités ratées avec l’ancien régime, qui ont prévalu pendant plus de vingt ans en Algérie.

– Y a-t-il des études qui sont menées actuellement sur cette question en Algérie ?

Certainement ! Il y a des initiatives, qui restent personnelles, menées par des universitaires algériens, en l’absence d’institutions de recherche fortes, pouvant répondre aux besoins sociaux d’une manière rapide et efficace.

Les instituts de recherche qui engloutissent des sommes colossales chaque année sont absents bien sûr ! Quelques études sont menées en collaboration avec des institutions étrangères. C’est le cas de mon laboratoire de recherche qui travaille en collaboration avec une équipe internationale.

Nous travaillons sur la relation de la personnalité et du caractère personnel avec l’expérience du confinement et la phobie du Covid-19. Notre questionnaire est sur le Net et on a reçu beaucoup d’encouragements de la part de la population algérienne.

– Selon vous, le coronavirus va-t-il avoir un impact sur les plus jeunes ?

Je pense que oui, même si personne ne peut prédire l’ampleur de cet impact. Des institutions telles que les universités, et les autres établissements scolaires et de formation sont toutes fermées.

Sans aucun doute ceci aura des répercussions inédites sur le plan de la qualité de la formation et des études. Le cumul de retard des cours aura des effets négatifs, surtout qu’en Algérie, l’expérience de l’enseignement à distance ou en ligne est très limitée.

On peut même dire qu’elle est vouée à l’échec pour diverses raisons, notamment à cause de la qualité de la connexion internet, le manque de disponibilité d’appareils chez les élèves et étudiants, la faible maîtrise par les enseignants de la technologie et autres raisons liées à la gestion de tout cela.

Par ailleurs, l’expérience de confinement, à mon sens, aura beaucoup d’effets négatifs surtout chez les jeunes issus de milieux pauvres et ceux n’ayant pas de logements convenables.

Elle impactera également négativement à cause du manque d’aires de jeux et de loisirs appropriés à tout ces gens vivant dans la précarité et le besoin. Le développement de l’enfant nécessite l’expérience directe avec la nature, la manipulation des choses (l’intelligence concrète) et les libres interactions avec les copains et le monde.

En majorité, les enfants sont privés de tout cela durant le confinement. En plus, nos familles ne sont pas bien préparés pour aider les jeunes à bien s’organiser pour combler le vide et pour rentabiliser ce temps libre.

De plus, le danger dû à l’exposition prolongée des enfants à internet et aux jeux électroniques, ne doit pas passer inaperçu. Les enfants développent déjà des signes de dépendances accrues aux smartphones.

Ceci les prive des interactions réelles et des bienfaits d’être accompagnés par de vraies personnes. Cela doit être un terrain de réflexion et d’études approfondies pour éviter la répétition de drames, tels que la baleine bleue.

Je pense donc qu’il reste beaucoup à faire pour étudier tout cela d’une manière scientifique et pallier aux besoins réels de nos jeunes, surtout durant des moments exceptionnels comme celui-ci.

– La Covid-19 est toujours là et cela risque donc de modifier durablement notre quotidien. Selon vous, est-il possible de bien vivre avec la peur du coronavirus ? Peut-on réellement vivre différemment ?

Il est clair que personne n’est réjoui par tout ce qu’il se passe. Malheureusement, nous n’avons pas le choix. Prendre ses précautions et écouter les avis des médecins est une nécessité absolue pour préserver sa vie. Et celle des autres.

Toutefois, notre peur ne doit pas atteindre le niveau de «phobie», c’est-à-dire une peur chronique, déraisonnée et accompagnée de désespoir. Il faut savoir s’occuper pour combattre le vide, et prendre soins des membres de sa famille et ses amis avec qui on partage l’espace.

Malheureusement, il y a des gens qui sont plus fragiles que d’autres et pour chaque type de personnalité, on relève des réactions différentes.

C’est cela qu’on essaye de comprendre et de mettre en exergue dans notre recherche internationale. Généralement, les gens qui sont introvertis trouvent des difficultés à s’adapter avec le confinement et la distanciation.

Il faut que les gens apprennent à s’adapter aux nouvelles situations, chacun selon ses ressources morales et matérielles. Il faut aussi mettre à la disposition des gens des services de soutien.

Il faut bénéficier du savoir-faire de nos psychologues, sociologues et professionnels universitaires afin d’aider les gens à faire face aux difficultés dus au confinement. Le travail associatif peut aussi jouer un rôle quand il est bien cadré par des gens du métier et des professionnels.

– Selon vous, que va changer la crise du coronavirus sur la vie au bureau ?

Les médias rapportent déjà que la plupart des firmes internationales donnent à leurs employés le choix de travailler à partir de chez eux quand c’est possible, comme pour les professions administratives et les services, tels que les assurances, etc.

Dans ces cas, les déplacements vers les lieux de travail seront très limités.

Ceci peut être bénéfique, mais il aura beaucoup de conséquences sur l’identité professionnelle, le sentiment d’appartenance, et mènera à l’isolement et l’aliénation du travailleur.

Beaucoup de gens trouvent dans le travail une cure contre le dégoût ou la perte de sens de la vie, et rester loin des autres peut accentuer ces malaises.

– Pour certains chercheurs, le coronavirus a fait émerger la notion du e-life ou la vie connectée. Pensez-vous que cette notion puisse être ancrée dans la société algérienne ?

Internet occupe de plus en plus une place importante dans notre vie. Les gens dépendent de plus en plus de cet outil que d’autres médias traditionnels. La distanciation encourage les gens à rester connectés aussi.

En Algérie, cela devient progressivement une réalité. Je crains que cette situation ne crée plus d’inégalités et mène vers des «cassures sociétales» de taille. Tout cela nécessite des stratégies préventives bien étudiées.

Mais dans tout cela, nous devons comprendre que la marche de l’histoire est irréversible. On ne peut pas échapper à cette tendance qui veut que la technologie soit une partie intégrante de notre vie présente et future.

– A quelle vie aurons droit après le coronavirus ?

Bien que personnellement je crois que cette situation ne va pas durer, parce que les vaccins et les traitements seront disponibles, malheureusement la prudence et la distanciation commencent à être au menu dans les relations interpersonnelles.

Je suppose aussi que l’expérience du confinement affectera les gens différemment (type de personnalité, niveau de vie matérielle des gens, etc.). Plusieurs habitudes quotidiennes sont déjà perturbées.

Le choc nous accompagnera un bon moment dans nos vies. Mais nous finirons par vaincre ces sentiments négatifs pour regagner la vie normale. Il est aussi certains que les difficultés financières persisteront, surtout chez nous. Le travail regagnera alors sa juste valeur et l’intelligence de l’Algérien sera au menu quotidien bien plus qu’avant.



S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!