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Dr Madjid Si Hocine. Médecin hospitalier en France

«Les services de soins doivent se préparer à un risque de submersion et s’organiser en amont»

29 mars 2020 à 10 h 11 min

– En tant que gériatre, vous êtes en première ligne du front de la lutte contre le Covid-19. Comment faites-vous et que conseillez-vous à vos confrères de faire pour se protéger alors qu’on annonce désormais le décès de cinq médecins atteints du virus en France ?

Tout d’abord, il faut comprendre que le virus est extrêmement contagieux par gouttelettes ou par contact avec des surfaces sur lesquelles il a été déposé, avec une rémanence importante en fonction de la charge virale sur le support. Les personnels de soins doivent donc rester toujours vigilants, car ils ont à l’évidence un risque de contamination très important.

Il faut donc se laver régulièrement les mains avec des solutions hydroalcooliques et continuer à porter les masques adaptés lors des contacts directs avec les patients infectés, de préférence dans ce cas un masque dit FFP2 (Filtering Face Piece ou pièce faciale filtrante de classe 2, qui sert habituellement à se protéger contre des maladies contagieuses, comme le SRAS, la grippe aviaire, la peste pulmonaire et la tuberculose, ndlr).

On a déjà cinq médecins morts en France en sachant que le pic n’est pas encore atteint et qu’il y a de nombreux contaminés parmi les soignants.

– Au vu des retours d’expérience de la pandémie, quelles sont les conclusions à la fois pour éviter sa propagation et assurer une meilleure prise en charge des malades ?

Il faut absolument arrêter de sous-estimer les risques et la dangerosité de cette maladie. Ce qui s’est passé en Chine annonçait ce qui se passerait en Italie, ce qui s’est passé en Italie annonce ce qui peut se passer en France, mais aussi ailleurs, notamment en Algérie. Il est capital, voire vital d’anticiper la multiplication des cas inévitables et de faire dans la pédagogie auprès de la population pour limiter au maximum la contagion.

Les services de soins doivent se préparer à un risque de submersion et s’organiser en amont pour prévoir un important afflux de malades, qui a désorganisé, nous l’avons vu, même les systèmes de santé les mieux structurés.

– Que dites-vous à ceux, surtout en Algérie, qui pensent qu’ils ne risquent rien dès lors qu’ils sont jeunes et en bonne santé ?

Cette idée est battue en brèche et contredite par la situation constatée sur le terrain. Parmi les malades hospitalisés dans des états graves et de détresse absolue, environ 20% sont des jeunes et normalement en bonne santé.

Malheureusement, certains ne s’en relèveront certainement pas. N’oubliez pas, d’ailleurs, que le jeune médecin chinois, lanceur d’alerte à Wuhan, est décédé lui aussi ! La surmortalité est associée à la consommation d’anti-inflammatoires, d’aspirine ou de corticoïdes.

Chacun doit prendre au sérieux le risque pour se protéger ou protéger un père, une mère, un malade âgé, etc. L’inconscience se paye souvent trop cher et on ne comprend cela qu’après avoir vu se dégrader en à peine deux heures l’état de santé de personnes en pleine force de l’âge, qui finissent intubées en réanimation.

– Qu’en est-il de l’idée reçue que le coronavirus ne résiste pas à la chaleur ?

Là aussi, rien ne semble étayer cette hypothèse encore aujourd’hui. Il ne faut pas se créer de faux espoirs. Seules des températures supérieures à 60°C sont capables de neutraliser le Covid-19, ce qui n’est pas possible dans un environnement normal. Par ailleurs, il est à noter que ce virus résiste assez bien au froid, ce qui veut dire que les basses températures, y compris la congélation, ne l’inactivent pas non plus.

– Les autorités sanitaires algériennes ont opté pour des essais cliniques afin de tester le traitement des patients par la chloroquine. Quel est votre avis sur ce choix ?

Je pense que, pour l’instant, la plus grande prudence doit être de mise sur ce sujet. Et pour cause, il y a un manque flagrant de données scientifiques et le nombre de malades testés est trop faible pour bâtir une règle générale.

Des études sont en cours, il faut donc attendre. A mon sens, en tant que médecin, il n’est légitime de prescrire la chloroquine que dans le cadre du «protocole de sauvetage» pour des malades en état très grave. Cependant, on devrait avoir bientôt plus de données.

– Dans la mesure où rien ne garantit que notre pays évitera un scénario au moins à la française, avec un système de santé beaucoup moins performant, que conseillez-vous de faire pour anticiper le pire ?

Il faut d’ores et déjà limiter les contacts et les sorties, car on voit bien que le retard pris en France pour le confinement et la «timidité» des mesures autoritaires, que l’on finit par prendre, ont été sources d’une dissémination large de l’épidémie. En Algérie, l’état du système de santé, malgré le grand sens de la solidarité des Algériens entre eux, risque effectivement d’être un handicap.

Il faut dès maintenant recenser et mettre sous contrôle les stocks des masques pour éviter leur gaspillage, les vols et les utilisations inappropriées. Dans plusieurs pays, on a bien vu l’impact de l’absence de ceux-ci sur la contamination des soignants et des personnes fragiles.

Il faut également organiser rapidement l’ouverture de lits de réanimation supplémentaires, par exemple en utilisant les salles de réveil des blocs opératoires, qui sont équipées de respirateurs, et commencer dès maintenant à former les personnels hospitaliers au confinement des services dédiés aux patients atteints du Covid-19 ou suspectés de l’être, qui ne pourront pas tous être testés.

Pour intensifier les tests, il faut déjà les avoir et disposer de laboratoires équipés pour pouvoir les traiter, ainsi que des kits de prélèvements qui font souvent défaut. C’est cela qui oblige le tri des malades que l’on teste. De plus, le prélèvement demande une pratique rigoureuse pour que le préleveur ne se contamine pas.

Les hôpitaux de campagne (hôpitaux miliaires, ndlr) sont, sans doute, une autre bonne solution dans les zones géographiques du pays sous-dotées en services de réanimation, mais encore il faut des médecins et des infirmiers pour les faire tourner avec des masques et des tenues jetables pour les protéger, au risque qu’il n’y ait pas assez de soldats pour aller sur ce front !

– De quelle manière les personnels soignants algériens établis à l’étranger peuvent-ils s’organiser pour se solidariser concrètement avec leur pays d’origine dans cette situation de crise exceptionnelle ?

Si on les sollicite, ils peuvent participer à un retour d’expérience et une aide sur la manière de gérer l’épidémie du Covid-19 dans un hôpital, adaptable totalement en l’espace de dix jours. Par exemple, dans mon cas, nous avons dû d’abord «vider» l’hôpital, puis créer des unités et des filières de parcours patients de l’entrée jusqu’à la sortie du malade.

On apprend tous les jours avec cette nouvelle maladie, sur les symptômes d’alerte, la dégradation au 7e jour, la contribution du scanner thoracique, les présentations trompeuses, les pathologies associées qu’il ne faut pas méconnaître. L’Algérie a la chance d’avoir une diaspora médicale de qualité et attachée au pays d’origine, sur laquelle elle peut compter et elle aurait tort de ne pas en profiter.



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