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samedi, 17 novembre, 2018
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Il est le premier chirurgien en Afrique du Nord. Il a fait partie des premiers  médecins à avoir mis les pieds dans une structure hospitalière au lendemain de l’indépendance. Aujourd’hui, un peu amer, il évoque les défaillances de notre système de santé.

Les professeurs et les médecins qui partent à la retraite devraient être des conseillers

20 octobre 2017 à 12 h 00 min

– Vous avez été parmi les premiers médecins à avoir intégré les hôpitaux algériens au lendemain de l’indépendance. Aujourd’hui, le système de santé est critiquable ; où réside la faille ? Aviez-vous les mains liées à cette époque pour mettre un système performant ?

Il ne s’agit pas de mains liées. Jamais on n’est venu demander mon avis sur un problème quelconque de santé publique. L’esprit général qui régnait se résume au laisser-aller. Chacun fait ce qu’il veut. C’est un mépris dont nous sommes l’objet. Au lendemain de l’indépendance, au moment où il fallait mettre en place un système de santé fiable, on ne s’en souciait pas du tout.

Comment résoudre les problèmes et avec quels moyens… Cela n’a jamais été un souci pour nos dirigeants. Personnellement, j’ai eu à exercer dans ce domaine avec compétence. J’ai fait face à des actes chirurgicaux seulement avec des techniciens ou des infirmiers anesthésistes. Pendant plus de 20 ans, j’ai exercé sans médecin anesthésiste ! Je faisais aussi, par défaut, le travail des réanimateurs, on était capables de tout opérer…

Aujourd’hui, nous n’avons aucun complexe ou quelque chose à envier aux médecins étrangers. Un jour, j’avais opéré le fils d’un diplomate en urgence ici à Alger, une fois à l’étranger, pour une simple consultation dans un hôpital, le chirurgien s’est étonné comment un chirurgien algérien a pu réussir un tel acte médical. «Votre fils a été réellement opéré en Algérie ?», s’est exclamé le chirurgien.

Pour vous dire que nous avions les compétences qu’il faut. En plus, on se débrouillait avec ce que nous avions. Dans les années 1980, j’étais confronté à un flux de malades. J’ai alors proposé du temps de Heddam de faire des points de consultation avancés. Une initiative unique à l’époque. C’est-à-dire que c’est aux médecins de se déplacer dans plusieurs régions lointaines du pays pour des consultations et actes chirurgicaux.

Et la direction Sud était prioritaire. Avant d’atteindre Biskra, j’ai préféré effectuer des passages à Khenchela et Tébessa, et ce, d’une manière régulière, c’est-à-dire mensuellement pendant 5 années. On faisait des chirurgies sur place, sinon en cas de lourd acte, un rendez-vous était pris à Alger. On faisait de tout… tous les malades étaient pris en charge. Le bilan qui m’a été ensuite remis m’a étonné.

– Et si vous aviez votre mot à dire ?

Si on voulait vraiment faire des choses dans les normes, il aurait fallu à l’époque réunir et écouter ceux qui affrontaient les problèmes. Ceux qui étaient réellement sur le terrain. C’est-à-dire nous, les médecins. Leur demander simplement ce qu’il faut faire, mais malheureusement cela n’a pas été le cas.

Les dirigeants ne demandaient rien. Je me souviens aussi de la réponse du ministre de la Santé de l’époque, en 1964, lorsque je lui ai proposé une feuille de route. Je n’ai pas besoin de vous, j’ai les Bulgares ! Les professeurs et les médecins d’aujourd’hui qui partent à la retraite devraient normalement être des conseillers. Il faut profiter de leurs savoir et expérience. C’est dommage qu’un professeur s’en aille comme un simple ouvrier. J’avais fait part de cette idée au Pr Zitouni en tant que ministre de la Santé.

Il affichait son enthousiasme pour mieux faire collaborer cette élite et mieux améliorer notre système de santé et même dégager des plans d’action. Aujourd’hui, si ceux qui affrontent les problèmes se réunissent pour débattre, les problèmes seraient résolus. Personnellement, je suis prêt à collaborer. L’idée, c’est particulièrement d’avoir une volonté. Mais la volonté de ces dirigeants, c’est d’être là au poste pour en profiter.

– Racontez-nous votre expérience comme premier chirurgien en Afrique du Nord…

J’ai été formé en France ; après l’obtention de mon bac à Alger, j’ai eu la chance de décrocher aussi le concours hospitalier en France qui était pourtant réservé à une élite. J’avais fait des études solides et j’étais certain de mes capacités et compétences. J’étais assistant d’un professeur d’orthopédie et d’un grand chirurgien des sportifs à Lyon. J’étais enthousiaste, car j’avais la chance de savoir et de pouvoir donner ce savoir. Même si j’avais l’opportunité de me consacrer seulement à mon cabinet médical en 1964, je voulais être au service de mon pays. Car à cette époque, on pouvait jumeler les deux activités.

Au lendemain de l’indépendance, toutes les compétences étaient les bienvenues. Les structures de santé étaient désertes. Et depuis, je n’ai jamais quitté l’hôpital. Si je dois le comparer à aujourd’hui, il faut dire qu’il n’y avait pas quelque chose de merveilleux que nous avons abandonné. Des Bulgares, ces soi-disant chirurgiens, dont je me rappelle que l’un d’eux s’est trompé d’organe en enlevant la vessie par erreur ! Mais c’était au nom du socialisme.

D’ailleurs, un jour j’avais envoyé un rapport quand une équipe de Bulgares à Bordj Bou Arréridj a estropié un nombre d’enfants suite à des fractures mal traitées. Ils viennent, en effet, tous chez moi après des séquelles. Suite au rapport remis, la réponse était : «Cela ne vous regarde pas.» Vous voyez, c’est juste une idéologie socialiste.

– Sur le terrain, comment était la collaboration entre les différents médecins algériens et les étrangers ?

Il y en avait pas du tout. Pour ces collaborateurs, c’était un territoire conquis. Ils avaient un mépris total du médecin algérien. Dans les hôpitaux, je ressens parfois l’ambiance du laisser-aller des uns et des autres. Le bilan n’est jamais demandé à ceux qui partaient en retraite. Il n’y a pas d’évaluation ni de comptes à rendre. Ce laisser-aller est constaté partout. Regardez, aujourd’hui aussi le secteur de l’enseignement supérieur ou ailleurs. Heureusement qu’il y a encore des personnes qui ont des qualités professionnelles qui s’occupent de ce pays. Mais on aurait pu avoir mieux…

Aujourd’hui, nous sommes dépassés, sur le plan des prestations médicales par la Tunisie et le Maroc, alors qu’ils venaient, à une certaine époque, étudier chez nous. Il n’y avait pas de faculté de médecine. Ils ont rattrapé ce retard et l’Algérie a simplement reculé ! Les personnes qui étaient capables de donner, on ne les a pas encouragées. Nous sommes en train d’y remédier à chaque fois qu’il y a une blessure, mais nous n’avons rien fait pour prévenir.

– Nous avons l’impression qu’il y a plus de mort-nés contrairement aux années précédentes, de plus en plus de mauvaise prise en charge médicale. Pensez-vous que le planning familial s’impose ?

Il y a une forte demande de soins, il faut en parallèle savoir si on a le nombre de personnes soignantes. Je dirais oui, et j’en suis certain, puisque’on n’arrête pas de former. Mais, ces médecins sont très mal dispatchés. Le ministère a voulu imposer des gardes aux médecins privés qui ont refusé. Un refus pas justifié et insensé. Encore une fois, on a un dû vis-à-vis de la société puisqu’on a eu un enseignement gratuit. Mieux que ça, quand on choisit ce métier, on a choisi une responsabilité.

Il répond à chaque besoin, peu importe le demandeur et le lieu. Le choix du métier lui-même engage une responsabilité terrible qu’il faut assumer et les médecins doivent être conscients. Mais il faut dire aussi que quelquefois c’est le malade lui-même qui est responsable. Les médecins, les sociologues et même les statisticiens doivent se réunir pour faire une enquête, mais surtout ne pas perdre de vue le niveau intellectuel des gens, car quand on marie une fillette à l’âge de 14 ans…

 

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