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Les médias algériens à l’épreuve du hirak : «Mutation en Algérie, mutations dans les médias» à l’IMA

21 juin 2019 à 10 h 04 min

La matinée de la journée de débats sur les médias dans le monde arabe, organisée vendredi dernier par l’Institut du monde arabe (IMA) pour «donner la parole à celles et ceux qui les font vivre et qui construisent leur avenir» a été consacrée aux médias algériens. Le focus «Mutation en Algérie, mutations dans les médias» (avec le concours de CFI, l’EFJ, et Courrier International) s’est déroulé sur deux séquences, la première «Médias publics et médias traditionnels : quelle indépendance pour couvrir l’actualité ?», avec la participation de Omar Belhouchet (ex- directeur d’El Watan), Souad Hamma (ancienne directrice de Radio Algérie Multimédia) et Khaled Drareni (fondateur de Casbah Tribune). Une seconde séquence a porté sur «Les changements en Algérie annoncent-ils un changement du paysage médiatique ?» avec Omar Belhouchet, Ahlem Kebir (co-fondatrice du magazine digital Ineffable) et Lynda Abbou (journaliste, au journal en ligne Maghreb Emergent).

«Les gens qui ont le sens pratique sont des gens libres», affirme Hassane Tlili, rédacteur en chef adjoint à Monte Carlo Doualiya, citant un ouvrage du sociologue Pierre Bourdieu, Sens pratique, pour lancer la première table-ronde qu’il a modérée.

«Comment arriver à contourner les obstacles, sachant que la liberté, partout, est relative ?» a-t-il demandé aux trois premiers intervenants, les invitant à relater l’expérience de leurs médias respectifs. Il commence par s’adresser à Omar Belhouchet, «co-fondateur d’El Watan, un journal présenté comme une référence en matière professionnelle et éthique», ajoutant que «des journalistes tunisiens me disent qu’El Watan joue un rôle de service public, il le mérite».

«El Watan est un journal de résistance, de combat et qui porte des valeurs», qui «a construit sa crédibilité, bâti son entreprise tout en gardant la volonté de défendre la démocratie et les sensibilités démocratiques en Algérie», lui répond Omar Belhouchet qui a été à la tête d’El Watan pendant 29 ans, soit depuis sa création en octobre 1990. «Un combat très long» dont la première étape à été la naissance de la presse privée pour laquelle l’ex-Premier ministre Mouloud Hamrouche a joué «un rôle décisif». «Nous étions de jeunes journalistes, rebelles, venant d’El Moudjahid». «Le cadre législatif était étroit, ne favorisant pas la liberté de la presse.»

«La presse papier à encore du sens en Algérie»

Poursuivant son récit, M. Belhouchet signale qu’avec la brève ouverture démocratique provoquée par le soulèvement populaire d’Octobre 1988, la presse, forte de la création d’une centaine de journaux, tous genres confondus, a vécu deux années de printemps (1989- 1991). Puis, brutalement, en 1992-93, le contexte politique change avec la décennie noire qui allait s’ensuivre.

«Les journalistes qui avaient acquis la possibilité de travailler librement se sont heurtés à une réalité violente.» «L’Algérie est le pays où il y a eu le plus grand nombre de journalistes tués en un temps court». «Le pouvoir politique décide de restreindre très fortement le travail des journalistes» en promulguant deux décrets leur interdisant d’écrire sur l’information sécuritaire, et de se contenter de celle donnée par l’agence de presse officielle, l’APS. «Nous avons refusé d’obtempérer.

Nous le paierons cher.» «A la faveur d’une rencontre de l’association mondiale des journaux dont El Watan est membre, en discutant avec des journalistes d’Amérique latine, j’avais appris que les rédacteurs en chef de journaux qui avaient vécu la même situation que la presse privée algérienne avaient décidé de partager l’information recueillie par l’un d’eux.

C’est ce que nous avons fait en Algérie pour qu’un de nos journaux ne se retrouve pas seul face à la répression des pouvoirs publics. Et c’est comme cela que la même information se retrouvait dans le même temps dans Le Soir d’Algérie, Liberté, El Khabar, l’ex-Tribune, Le Matin et El Watan. Certains, à Paris, en ont tiré des conclusions erronées.»

Au plan des mécanismes économiques, les pouvoirs publics adoptent en octobre 1993 une directive interdisant aux entreprises publiques de donner de la publicité aux journaux privés, instaurant par-là même le monopole de l’ANEP sur la publicité. Ainsi, «un seul des monopoles abrogés par les réformes du gouvernement Hamrouche en 1989-1990 a été réactivé : le monopole de l’Etat sur la publicité publique.»

Pour préserver leur liberté de travailler, El Watan et El Khabar ont mutualisé leurs moyens de collecte de la publicité privée. Les deux journaux se sont aussi dotés d’entreprises de distribution de journaux «après avoir constaté que nos journaux étaient vendus par des tiers sans que nous récupérions le produit des ventes, parfois sur instruction des autorités.» Rappelant qu’El Watan avait été suspendu à 8 reprises, l’ex-directeur d’El Watan a indiqué que le troisième palier qui a construit l’indépendance du journal vis-à-vis des pouvoirs publics a été de se doter avec El Khabar de moyens d’impression.

Omar Belhouchet a précisé que la presse écrite en Algérie s’écoule exclusivement dans les kiosques, faute de mécanismes légaux permettant la vente par abonnement comme ailleurs à travers le monde. Il cite l’exemple du Monde qui ne place qu’une quarantaine de milliers d’exemplaires dans les kiosques. Depuis janvier dernier et surtout depuis le 22 février, les ventes d’El Watan connaissent une phase ascendante, laquelle accompagne le hirak depuis son avènement. «La presse papier a encore du sens en Algérie, elle continuera à exister à condition que les rédactions soient fortes et bien formées.»

Jusqu’en 2014, la part de la publicité représentait 60% des ressources d’El Watan, le reste provenant des ventes. «En 2014, El Watan prend position de manière radicale contre le quatrième mandat de Bouteflika.» «On avait fait le choix de dire que ce quatrième mandat était de trop. El Watan l’a payé doublement, par le blocage de son siège et par des pressions sur les annonceurs privés.

Un ministre de la Communication s’est chargé personnellement de faire pression sur les agences de communication et les entreprises privées, faisant chuter la publicité d’El Watan de 60%.»

La presse écrite est le secteur de l’économie nationale le plus fiscalisé en Algérie, la TVA en France est de 0,5%, en Algérie elle est de 9%. Depuis 30 ans, les pouvoirs publics ont utilisé tous les moyens pour entraver la presse privée indépendante, a conclu M. Belhouchet, ajoutant qu’«El Watan est autonome, même si le pouvoir de Bouteflika l’a affaibli.»

Internet, échappatoire des journalistes de la radio publique

«J’ai vécu l’expérience de la couverture du terrorisme, j’avais 20 ans en 1995», souligne Souad Hamma, ancienne directrice du pôle multimédia à la Radio nationale, relatant les difficultés d’être journaliste dans un média public. «On était frustré de ne pas pouvoir dire toute la vérité et de se contenter des dépêches de l’APS, alors que nous étions confrontés à des dépêches d’agences étrangères qui disaient autre chose. Qui disait vrai ?» «Le journaliste du secteur public est étiqueté ‘‘journaliste du système’’, alors que les journalistes de la radio ont tout fait pour échapper à cet étiquetage en mettant l’accent sur la proximité et le régional.»

A partir de 2006 apparaissent des radios privées comme Radio Dzaïr, Radio M, Radio des sans voix, cette dernière censurée depuis, indique la journaliste pour expliquer que «l’échappatoire des journalistes de la radio publique a été internet. Une première tentative a eu lieu en 1996, mais il a fallu attendre 2008 pour avoir un site dynamique multimédia. C’était le grand défi, l’occasion pour les journalistes de la radio publique de s’emparer de ce créneau pour en faire un service multimédia.» «En 2008 il y avait 2000 auditeurs, ils sont aujourd’hui 16 millions d’auditeurs uniques.

Il n’y avait pas de plan stratégique, mais la conviction d’une expression libre de la part des journalistes.» Souad Hamma cite l’exemple de ce jeune qui a lancé une invitation à d’autres jeunes de venir partager son anniversaire sur l’esplanade Riad El Feth. Ils ont été des milliers à répondre à cette invitation. «Cet événement a été, pour nous, journalistes, révélateur de la volonté des jeunes d’accéder à un contenu différent qu’ils peuvent trouver ailleurs qu’à la radio traditionnelle.» 72% écoutent la radio sur un smartphone, 26% sur internet, précise-t-elle.

Ce qui a eu pour effet la conception pour le multimédia de la radio publique d’«un plan stratégique interne» par «une équipe qui avait été écartée de la radio traditionnelle et qui s’est auto-formée au nouveau média.» «Des postes qui n’existaient pas ont été créés. De nombreuses réticences et oppositions à ce média ont été formulées.» Souad Hamma affirme enfin qu’«avec le mouvement populaire du 22 février, une première se produit à la radio publique : les journalistes reprennent leur espace par la révolte et la contestation.»

Khaled Drareni, fondateur du site d’information bilingue en ligne Casbah Tribune, souligne qu’en Algérie, pendant des années, on a voulu donner de la presse arabophone l’image d’une presse conservatrice, «or il y a une presse arabophone vraiment progressiste, démocrate.» «A Casbah Tribune, nous avons fait le choix d’être accessibles au plus grand nombre.» Khaled Drareni raconte que jeune, il lisait El Khabar et El Watan et il regardait à la télévision, le soir, les images de journalistes assassinés comme Smaïl Yefsah, et des dizaines d’autres.

«Ces assassinats nous ont marqués», «ont forgé ma volonté d’être journaliste.» «Quelle chance pour nous, jeunes journalistes de travailler en temps de paix !» «Ce qui ne signifie pas que c’est plus facile», précise-t-il. «Depuis 1999, les fonctionnaires chargés de communiquer avec nous ne le font pas, il faut que nous comptions sur nos carnets d’adresses.

Ce n’est pas un métier facile.» Et pour en souligner les difficultés, il rend hommage aux journalistes de la presse publique qui, «depuis le 22 février, se sont révoltés pour exiger de couvrir les manifestations, ils ont obtenu partiellement gain de cause.» Si «des avancées dans la presse électronique» ont été enregistrées ces derniers mois, «le constat est partiellement positif». «Les journalistes continuent de subir les pressions des forces de l’ordre qui ont toujours les mêmes réflexes.»

Les médias, particulièrement les réseaux sociaux, sont au cœur du hirak

Le hirak a ouvert une fenêtre aux médias. Le restera-t-elle ? Quel impact du hirak sur les média  ? Y a-t-il un changement depuis le 22 février ? Avec ce questionnement s’ouvre le second volet consacré aux médias algériens.

Ahlem Kebir cofonde Ineffable. Arts et culture, un magazine digital trimestriel «apolitique et areligieux» en juillet 2017 après avoir constaté que «les jeunes ne se retrouvent pas dans la production culturelle algérienne.» «Je suis architecte de formation, spécialisée dans le patrimoine culturel. J’aime écrire, je voulais partager ce que j’écris, reprendre ce que vivent les jeunes.

Notre appel à participation a rencontré une énorme répercussion, alors qu’on croyait que les jeunes ne s’intéressaient pas à la culture et à l’écriture. Eh bien, à notre grande surprise, on a reçu de très nombreux récits. Des sujets tabous ont été abordés, des jeunes qui écrivent et ne jugent pas. On a mis en place un comité de lecture pour aider à l’écriture», raconte la jeune Ahlam.

Le premier numéro du magazine est sorti le 30 janvier. «Fallait-il parler du mouvement du 22 février ou pas ? Comment en parler sans être politique ? On ne savait pas, le magazine étant une co-création avec le tout- venant. On a posé la question. La réponse a été qu’il fallait en parler sans traiter de politique.» Deux éditions spéciales ont été réalisées avec des photos seulement, témoignages de jeunes de leur façon de voir la révolution en cours.

Selon Lynda Abbou, journaliste à Maghreb Emergent, site d’actualité économique et à Radio M (première web radio généraliste privée en Algérie), «on parlera de changement après la transition. Il y a des indices de changement, mais pas encore de changement avéré.» Pour l’heure, «on est en pleine révolution, on est dans le débat sur la transition démocratique.» Et la journaliste de signaler que si «les chaînes de télévision privées qui s’étaient distinguées par leur soutien au pouvoir sont aujourd’hui discréditées», «la presse électronique (qui n’a toujours pas de cadre juridique) a gagné en audience depuis le 22 février.»

Ce qui fera dire à M. Belhouchet que «l’ouverture du champ audiovisuel en 2011 s’est faite par effraction», «les autorités, tirant la leçon de la création de journaux privés indépendants, ne voulaient pas laisser des chaînes de tv autonomes se constituer.» Et de considérer que «la relation de confiance entre les citoyens et les médias est assujettie à la qualité de l’information dispensée.» «Les médias libres ont le souci d’une information crédible, ils auront la capacité d’exercer plus librement leur métier avec la promulgation de nouvelles règles.»

«Tant que le mouvement populaire est aussi important, tant que des millions de citoyens sont dans la rue à demander à ce que les règles politiques changent, je reste raisonnablement prudent et optimiste.» La révolution du 22 février «a desserré l’étau qui nous enserrait.» «S’il y avait eu un cinquième mandat, c’en aurait été fini d’El Watan et des autres journaux indépendants.»

Lydia Abbou enchaîne : «Le centre du pouvoir a changé de mains, les chaînes de télévision privées qui servaient le pouvoir de Bouteflika servent aujourd’hui un autre pouvoir. Du côté du pouvoir, il n’y a que le discours qui a changé. Internet est coupé le vendredi. Des journalistes sont malmenés par les forces de l’ordre. Des citoyens sont détenus pour délit d’opinion. Tout est lié à la révolution en cours.»

Ahlem Kebir de signaler : «A ceux qui disaient où sont les jeunes, en mettant des clichés, eh bien les jeunes étaient derrière ces clichés, ils ne parlaient pas, ils faisaient, ils s’instruisaient. Aujourd’hui ils sont visibles, ils agissent ouvertement, c’est cela le changement. Je n’ai connu que l’Algérie fermée. Internet donne de la spontanéité à l’information.»

Et de signaler que son magazine n’a pas de statut juridique mais qu’elle tient à «cette liberté». «Pour faire vivre le magazine, on fait du contenu pour des entreprises, on anime des ateliers d’écriture. ça me convient. Nous ne voulons pas faire de concession sur notre liberté.»

Lynda Abbou relève que la presse web a «plus de liberté que la presse papier». «Si des journaux comme El Watan, Liberté, El Khabar se sont imposés, ce n’est pas le cas d’autres journaux dépendants des moyens des pouvoirs publics.» 


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