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Contribution

Les larmes d’un lièvre : l’irrationnel dans la communication du pouvoir algérien

08 décembre 2019 à 9 h 45 min

L’illusion de campagne électorale menée par les cinq candides du régime suscite, en plus d’une contestation pacifique efficace, le rire de tous les Algériens. Les lièvres, dont les oreilles d’un seul seront tirées de la casquette du pouvoir-magicien, ont tous pleuré à chaudes larmes devant le public.

Se proposant de guider le peuple, ils tentent de gagner sa sympathie en surjouant l’émotion censée leur rendre l’humanité qui a manqué aux dirigeants algériens depuis l’indépendance. De plus, ils ont espéré susciter le pathétique devenu un moyen de domination perverse au point que les films et séries produits par l’ENTV réservent un temps non négligeable aux pleurs des comédiens.

Continuité du système des Bouteflika

Les cinq candides ne sont pas les initiateurs de la communication lacrymale. Le premier à l’avoir exercée à l’excès est Ould Abbès, le secrétaire général du FLN à l’ère de Bouteflika. Sans évoquer les visites aux zaouïas ni la gestuelle ou le vocabulaire de Benflis, ces larmes sont là pour prouver que le système érigé par Abdelaziz Bouteflika, dans ses apparences et dans son fonctionnement, est celui qui fait campagne pour les élections du 12 décembre 2019.

Le système d’Abdelaziz Bouteflika n’est pas fini. Pour preuve, persiste toujours l’irrationalité des discours politiques pratiquée par ses hommes et par lui-même. On se souvient ainsi d’un ancien ministre de l’Enseignement supérieur d’exclure toute victoire algérienne si elle ne sert pas son enrichissement personnel : «En quoi ça m’avance moi, si on a un prix Nobel issu de l’Université d’Alger ?». On se souvient aussi d’un dirigeant du FLN déclarant que «Bouteflika est un envoyé de Dieu», d’un autre annonçant que «l’Algérie est mieux que les pays nordiques», d’un maire affirmant que «Ouled Fayet est mieux que la Suisse». On retiendra l’affirmation d’un ancien ministre de l’Intérieur : «La situation socio-économique des jeunes n’est pas à l’origine du phénomène des harraga. La recherche d’un statut social et du gain facile sont les principales causes». L’auteur de ces propos ruisselant de mépris est aujourd’hui Premier ministre par intérim…

L’irrationalité érigée en mode de communication sous Bouteflika continue de régir le discours politique en Algérie. Ainsi a-t-on entendu un candidat en campagne se dire à l’origine du hirak dont ses concurrents se revendiquent toute honte bue… Même le chef d’état-major clame le soutien populaire à la démarche électorale qui n’est contestée, selon un Bensalah vassalisé par Poutine, que par une extrême minorité de manifestants.

L’émotion contre le sens commun

Car le discours politique algérien n’est pas irrationnel parce qu’on n’en partage pas les principes qui seraient contraires à ce que nous considérerions comme rationnel. Ce n’est pas non plus cette irrationalité qui servirait à des croyances bien assises à jeter l’anathème sur l’altérité. C’est une irrationalité qui procède par le déni de la réalité du peuple et du sens commun. C’est un procédé propre aux régimes autoritaires ou dictatoriaux qui ne cherchent pas à se montrer rationnels mais à construire les discours adaptés à la réalisation de la domination comme seule finalité de la pratique politique. La rationalité impliquerait en effet la reconnaissance d’un sens commun à respecter, à partager, à discuter… Or, ce type de régime dévalue le commun quand il ne l’écrase pas pour imposer une croyance unique. Celle-ci a pour seul principe fondateur et pour objectif vital la pérennité du pouvoir que seul le sens commun peut changer.

L’irrationalité des dirigeants algériens s’enrobe d’émotion, de larmes et de rires pour passer inaperçue. Elle enferme aussi la réaction dans l’émotion. On rit aux propos irrationnels d’Ould Abbès ou de Bengrina, on s’esclaffe devant les contradictions d’un gouvernement qui s’insurge contre l’ingérence européenne et qui supplie l’ingérence chinoise, on se moque des pleurs des cinq candides du sérail…

Mais, trop sûr de lui, le système Bouteflika pré et post-22 Février n’a pas anticipé le fait que le rire ne suffit pas à faire oublier l’humiliation. Cela marche un temps, puis la douleur seule reste vive. La révolte aussi. Alors, l’irrationnel provoque d’autres émotions : la haine et la colère contre ceux qui nient la réalité du peuple écrasé par le sentiment d’inexistence, effacé de son propre vécu, insulté dans sa dignité comme l’illustrent les propos dudit «ministre de l’Intérieur» Salaheddine Dahmoune qui a accusé les opposants au régime d’être des «pervers» et des «homosexuels». Cette sortie dont nous ne commenterons pas l’extrême inintelligence démasque l’origine des discours et des actes irrationnels des femmes et hommes au pouvoir : la haine du peuple. A ce lieu de la pratique politique algérienne, on comprend que les déclarations qui nous faisaient rire n’ont en réalité rien de drôle.

Construire une mythologie de l’état algérien contre la réalité du peuple algérien : la stratégie du gros plan

La réalité des Algériens est niée par le discours irrationnel du pouvoir qui érige sa propre mythologie au mépris des besoins et des désirs du peuple. Avec ce détail qui fait la différence : l’auteur du discours est celui qui domine. Il a donc les moyens de prendre des décisions en cohérence, non pas avec les données de la réalité, mais avec les données de sa propre mythologie qu’il se charge de transformer en réalité.

Ainsi organise-t-il des petites manifestations en sa faveur. Présentées à un temps T, elles sont amputées de la réalité du recrutement des manifestants passée sous silence tant elle replacerait cet élément de construction du réel dans son lieu de mythologie. De plus, on fait appel aux caméras de l’ENTV et des chaînes privées qui multiplient les gros plans afin d’amputer de la présentation tout le large espace non occupé par les manifestants auxquels on offre un large espace télévisuel, quand on censure complètement les millions de personnes qui disent ce qu’est la réalité de l’Algérie. C’est ce que nous appelons la «stratégie du gros plan» : exagérer une petite réalité pour en nier les plus grandes.

On parle de dirigeants déconnectés du réel. Et ils le sont comme dans une démarche de rationalisation de leur violence. Ils se coupent des réalités du peuple pour mieux l’écraser. C’est dans ce cadre qu’il faut interpréter les propos du général Gaïd Salah qui refuse de tirer sur le peuple parce qu’il a vécu avec lui. Cette déclaration consacre la différence qu’il y a entre la première génération des militaires ayant fait ou seulement vécu la guerre d’Indépendance et la nouvelle. La première est censée avoir vécu avec le peuple, donc avoir partagé ses réalités qu ’elle comprendrait – le massacre d’Octobre 88 nous rappelle l’insuffisance de cet argument –, la seconde s’est complètement coupée du peuple pour vivre dans son propre monde qui a ses propres lois et ses propres principes conçus comme des lois et des principes supérieurs à toute autre considération humaine et politique.

L’irrationalité du discours politique permet au régime algérien d’envisager le court terme en se convaincant d’être dans le vrai et en incitant l’entourage à participer à la construction d’une mythologie commune dans laquelle la croyance unique et partagée est une exigence qui fait lien (entre dirigeants bien sûr) tout en refusant l’apparition d’un pourvoir autre que le sien.

Si d’aventure il se créait des puissances catégorielles en dehors de son cercle, le pouvoir les intègrerait et, finalement, les désintègrerait. C’est ce que le régime algérien a fait avec l’oligarchie financière des Haddad, Kouninef, Tahkout… dont la perversion s’est jouée des failles du système afin de gagner en puissance et en richesses. Cependant, leur appétit démesuré et l’euphorie grisante de rejoindre le monde de ceux qui font le beau temps pour eux-mêmes et le mauvais temps pour les autres a amené les oligarques à accepter d’intégrer le pouvoir. Effet non contradictoire, cette tendance a fait d’eux, non pas des forces indépendantes, mais des vassaux dont la vie et la mort sont déterminées par leur utilité à la survie du régime qui ne les a élevés que pour mieux les abattre.

C’est aussi dans cette logique d’intégration des forces qui se constituent en dehors de lui que le pouvoir algérien se donne, au défi de la réalité et de la voix du peuple, le droit de s’attribuer les mérites du hirak. On les entend tous, Gaïd Salah, Benflis, Tebboune, Ben Salah… construire un «nous» ogral – en ce qu’il avale la volonté du peuple qu’il recouvre de la volonté du pouvoir – opposé au «eux» de la «bande».

Répondre sans rien dire

L’irrationalité du discours politique se présente comme la réponse du pouvoir au peuple qui exige des compétences et des facultés comme préalables à la constitution et à la réalisation d’un objectif politique commun.

Pour le politicien autoritaire, seule compte la signification de l’objectif à atteindre. Ainsi, il se facilite le travail et ne se départ pas de la légitimité qu’il s’octroie au détriment de l’histoire, puisque la signification de cet objectif, il est seul à la construire dans des discours homogènes avec, pour ressort principal, une vision exiguë du monde.

L’objectif répété, puis assigné comme finalité à tout discours irrationnel, est la protection de la Nation. Cette idée est portée par des énoncés sentencieux et pathétiques comme «L’Algérie, une ligne rouge». Ce slogan montre, d’une part, par son côté définitif, que le pouvoir algérien décide des limites de la liberté d’expression seulement d’après ses propres principes. Il montre, d’autre part, que l’histoire algérienne continue d’être envisagée, non comme un territoire de vie et d’épanouissement, mais comme une coulée de sang. On n’en a pas fini avec la stratégie de la terreur.

L’érection de l’irrationalité politique comme système de gouvernance a eu un effet irrémédiable sur le parti au pouvoir. Le FLN s’est vidé de ses constructeurs et ne peut plus pourvoir le régime algérien d’hommes d’Etat. Ne pouvant y trouver que des drabkistes comme Saadani qu’on lâche quand on veut contre l’ennemi, ou des mythomanes comme Ould Abbès qu’on fait monter sur scène pour détourner l’attention, le pouvoir – sous le règne de Bouteflika – est allé chercher des technocrates. Mais là aussi, il a tout fait pour recruter des personnalités faciles à contrôler.

Quant aux drabkistes et aux mythomanes, il les expose en faiseurs de discours et de curiosités pour occuper ses victimes. Le pouvoir, sous Bouteflika, a offert au peuple le rire comme seule et unique compensation à des années de prédation et de bonheurs volés. Le plus remarquable est que cela a marché jusqu’au jour où l’on s’est rendu compte que le rire ne suffit pas à changer le monde.

Ce jour-là, les Algériens sont sortis crier d’une seule voix leur désir de liberté et de démocratie. Mais le régime n’arrive pas à se libérer des comportements astucieux et peu coûteux auxquels il s’est conditionné durant les 20 dernières années. Sous le règne prédateur, carnavalesque, des Bouteflika et de leurs alliés, le sens n’a plus de sens. Dans leur univers, les mots sont censés avoir une valeur sacrée pour leur destinataire quand ils n’en ont plus pour l’émetteur mégalomane et suffisant.

Finalement, nous continuons à entendre des discours déjà faits, prônant une croyance unique. Cette dernière, alimentée par la mauvaise foi d’un pouvoir qui nie ou reformule à sa guise les souffrances du peuple, se caractérise par son absurdité qui perpétue la stratégie de négation de la réalité algérienne par le système colonial.

Rappelons enfin que l’Etat français, bien avant les déclarations de Bensalah à Sotchi, a longtemps présenté la Guerre d’Indépendance comme des actes «terroristes» provoqués par «quelques éléments rebelles».

En vérité, tout comme les cinq candidats en campagne, Salaheddine Dahmoune a raison de parler de résidus de la colonisation française. Il se trompe seulement dans leur identification. Si l’intelligence pouvait précéder son discours, il pourrait vérifier que ces résidus extrêmement résistants ne sont pas plus éloignés de lui que son ombre.

 

Par Ali Chibani , 

Ecrivain, journaliste


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