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Les jalons de la IIe république sur les marches du TNA : Une pensée pour Youcef Goucem et Hadj Gharmoul

27 mars 2019 à 9 h 42 min

C’est désormais devenu un rendez-vous rituel : tous les lundis, aux coups de 16h, des artistes se retrouvent sur les marches du TNA pour échanger, faire le point, dessiner des perspectives et penser la suite du mouvement du 22 février.

Initié par la comédienne Adila Bendimerad, ce forum citoyen draine de plus en plus de monde et n’est guère l’apanage des artistes. Militants politiques, cadres associatifs ou citoyens sans casquette aucune, parfois de simples badauds, tout le monde y a voix au chapitre. Ce lundi 25 mars, à l’ouverture du débat, la terrasse du Tantonville qui jouxte le théâtre s’est quasiment vidée. Tout le monde rappliquait vers le parvis du TNA pour prendre place.

«Nous sommes lundi 25 mars ! Débat ouvert à tous devant les marches du TNA à 16h. Un mois s’est écoulé depuis le 22 février. Où en sommes-nous ? Comment agir concrètement pour continuer à ébranler le système et à construire la démocratie ? Quelques expériences d’actions menées à partager, quelques réflexions, questions à poser…

Besoin et envie de nous retrouver tous ensemble. A tout à l’heure !» a posté Adila sur sa page Facebook. Devant le public serré sur le perron du théâtre, l’héroïne de Kindil El Bahr balise la discussion. «Les autres fois, on n’avait pas vraiment de sujet précis. Aujourd’hui, nous faisons un peu exception. Nous avons besoin de faire le point. J’ai pensé à un bilan de ces quatre semaines de mobilisation», suggère-t-elle.

«Il n’y a pas de peuple libéré si les femmes ne sont pas libérées»

Adila donne sans plus tarder la parole à Wassyla Tamzali, qui ouvre le bal en mettant l’accent sur la notion de «minorité» et l’importance d’entendre la voix des minorités comme impératif catégorique dans toute démocratie sincère. «J’appartiens à une minorité, je suis féministe, je suis laïque», proclame-t-elle. Elle rappelle dans la foulée une réalité socio-politique. «C’est que dans la Constitution de nos régimes post-coloniaux, la question des femmes, la question de la domination des femmes, faisait partie intégrante du système politique», relève-t-elle. «Je le dis d’une façon un peu brutale, lapidaire…

Il n’y a pas de peuple libéré si les femmes ne sont pas libérées. Et ça, c’est une question qui, aujourd’hui, est minoritaire dans la tête des gens.» La fondatrice des Ateliers Sauvages poursuit : «Si on veut parler d’égalité des hommes et des femmes, il faut avoir le courage d’aborder la question de la laïcité. Et ça, c’est une question aussi minoritaire.» Elle cite le code du statut personnel en Tunisie et ce mot de Yadh Ben Achour : «Quand on lui a posé la question sur la Constitution, il a dit cette chose formidable : le code du statut personnel, c’est la Constitution de la Tunisie. Pourquoi ? Parce que dans le code du statut personnel, on a posé les fondements de la relation entre les hommes et les femmes.

On ne peut pas faire de démocratie sans définir cette relation entre les hommes et les femmes.» Wassyla Tamzali ajoute avec lucidité : «Bien évidemment, nous sommes minoritaires, nous n’aurons pas la charge de l’Etat. Mais nous devons dès à présent, au moment où nous sommes en période d’effervescence, avant que toutes les choses retombent dans la normalité, nous devons énoncer notre minorité. J’aime bien le terme de minorité parce qu’il ne me fait pas peur.

La démocratie fonctionne dans le respect des minorités.» L’auteur de Une éducation algérienne estime, qu’en règle générale, les islamistes «confondent majorité et hégémonie» en expliquant que l’hégémonie, c’est le fait de postuler que «puisque l’on est plus nombreux, on va faire en sorte que tu penses comme nous».

Et de lancer : «Dans les mouvements fondamentalistes, le grand danger, c’est l’hégémonie de la majorité qui finit par exclure les minorités, par les délégitimer. Et là, qu’est-ce qu’on peut faire ? Eh bien, soit on s’enferme dans sa maison, soit on prend le bateau et on s’en va.» «Il faut défendre les idées qu’on a envie de défendre, il ne faut pas essayer de plaire à la majorité», professe-t-elle avec conviction.

«Ne pas séparer les revendications démocratiques des revendications sociales»

Samir Larabi du PST a rebondi sur les mots de Wassyla Tamzali en soulignant : «Le peuple qui est sorti massivement a prouvé qu’il n’est pas une minorité. On a vu de la mixité, du respect. Alger n’a jamais été aussi propre que depuis le 22 février. Il y a eu un saut qualitatif extraordinaire.» «Il faut que la pression populaire se maintienne. Pour ça, il faut une organisation à travers des comités de quartier, les étudiants, les travailleurs, les syndicats…» Samir milite pour une IIe République avec un vrai contenu social : «C’est quoi une IIe République si le chômeur reste chômeur, et que le pauvre n’a pas accès au logement ? Il ne faut pas séparer les revendications démocratiques des revendications sociales. C’est ça le vrai contenu de cette IIe République», dit-il.

La metteur en scène Hamida Aït El Hadj a eu, pour sa part, une pensée émue pour le défunt Youcef Goucem, le producteur qui s’est immolé dans les locaux de Dzaïr TV le 7 janvier dernier. «Les artistes s’immolent par le feu pour revendiquer leurs droits !» s’est-elle indignée. Elle a évoqué par ailleurs le sort de dizaines d’artistes «qui ont quitté le pays parce qu’on ne les laisse pas travailler».

Hakim Traidia, qui fait du théâtre pour enfants, est venu spécialement des Pays-Bas où il est installé. Il milite pour développer le théâtre pour enfants et des projets pour jeune public. Il a évoqué justement tous les écueils qu’il a rencontrés en Algérie, l’obligeant à abandonner ses beaux projets. Hakim a livré un poignant témoignage, la voix nouée par l’émotion. Il a raconté qu’un jour où il devait se produire à la salle El Mougar, il a trouvé de bon matin un gamin SDF qui dormait devant la salle de spectacle. Hakim le fait entrer et le fait même monter sur scène.

Après le spectacle, il le cherche et finit par le trouver. Il l’invite à manger un morceau avec lui. «Il me dit non, donne-moi juste un nez de clown.» Le comédien lui offre un nez de clown et des balles de jonglage. Trois ans plus tard, il le retrouve par le plus grand des hasards sur un plateau de tournage. Cet enfant de la balle lui annonce gaiement : «Je suis devenu clown !» Hakim Traidia termine son histoire émouvante par ces mots : «J’étais cet enfant-là, je le suis encore. Il faut faire quelque chose pour nos enfants.»

Libérer nos théâtres et nos cinémas

Adila reprend la parole pour saluer l’action de l’association Project’Heurts, organisatrice des RCB (les Rencontres cinématographiques de Béjaia), qui a brisé le mur de la censure en projetant le film de Bahia Bencheikh El Fegoun, Fragments de rêves, samedi dernier, à la Cinémathèque de Béjaïa. Rappelons que ce film avait été interdit par les autorités aux dernières RCB. «J’appelle les autres associations et ciné-clubs à faire de même (…). C’est comme ça qu’on récupérera notre cinéma.» «On a gagné une Cinémathèque, et on a mis le pouvoir hors la loi parce que la censure est anticonstitutionnelle», se félicite l’héroïne du film Le Repenti. Adila ne cache pas sa joie de rencontrer Tahar Belabbès «qui est sorti de l’écran». C’est l’une des figures charismatiques du mouvement des chômeurs à Ouargla et un des protagonistes du film de Bahia. Adila invite Tahar, debout à côté d’elle, à dire un mot.

Tahar Belabbès plaide pour la libération des espaces culturels, les théâtres notamment, de l’emprise policière et administrative qui les étouffe. «Moi, j’appartiens à une catégorie sociale qui lutte pour ses droits. Nous souhaitons que les artistes transmettent notre message à leur manière. Je suis ici aussi pour transmettre le message des artistes de l’Algérie profonde, ceux du Sud en particulier. Nous avons des artistes qui pratiquent le théâtre, mais ils sont sujets à une surveillance policière et administrative terrible. Il faut faire quelque chose pour lever le siège qui leur est imposé, pour ouvrir les théâtres régionaux.

Chez nous, le théâtre est fermé», tonne-t-il. Tahar défend clairement un théâtre qui assume sa fonction critique et politique : «Je pense que le rôle de l’homme de théâtre ne diffère pas de celui du militant politique dans la conscientisation (des masses). Il se doit de faire la critique du pouvoir en premier lieu. Mais on a vu que du fait de la surveillance policière et administrative, on a dévoyé ce métier et le théâtre est devenu un lieu de  »tahridj », d’amuseurs publics, plus que de transmission de messages politiques et de critique du régime.»

Prenant la parole avec sa douceur habituelle, la productrice Amina Haddad – dont les interventions allient avec bonheur perspicacité et bienveillance – est revenue sur la question de la représentativité en faisant remarquer que le problème est que «quiconque voulant se mettre en avant durant cette phase de transition prend le risque d’être dénigré» et se verra aussitôt rétorquer : «Qui vous a mandaté ?» «On a tellement élevé le niveau de nos exigences que nos critères de représentativité sont très difficiles à satisfaire.»

«Il ne faut pas que la transition s’éternise »

Amina Haddad propose des personnalités de confiance, et à «l’ambition limitée», pour conduire la transition «avec une feuille de route simple qui se résume en 8 ou 10 points maximum». Elle estime qu’au fil des jours, entre ceux qui se sont distingués dans les manifs, dans les débats citoyens ou sur les plateaux télévisés, il y a forcément des visages qui vont marquer les esprits et s’imposer de façon naturelle.

De son côté, Meriem Saidani, militante de Jil Jadid, a rappelé les grandes lignes du plan de transition proposé par le parti de Soufiane Djilali. Le plan préconise de commencer par l’organisation d’une élection présidentielle, à charge ensuite pour le nouveau Président d’engager le processus constituant et tous les changements institutionnels qui s’imposent. «Le Président va laisser le pays dans un état d’inconstitutionnalité», prévient la jeune militante.

La transition imaginée par Jil Jadid doit s’appuyer, explique-t-elle, sur une instance indépendante d’organisation des élections, et la nécessité de revoir le système électoral ainsi que la libération totale des espaces médiatiques. «Il ne faut pas une longue période de transition. Elle devrait s’étaler sur six mois à une année», recommande Meriem Saidani. «La classe politique doit prendre le relais. Il faut que la société s’organise. Il faut s’appuyer sur les associations, les partis, les ONG… Si le marché politique ne vous plaît pas, il faut créer une nouvelle classe politique. Mais il faut réfléchir structuré», insiste-t-elle.

Merouane, 29 ans, plombier de son état, fait une observation pertinente en signalant que «70% des gens qui sont sortis n’ont pas de carte de vote. C’est parce qu’ils ne font pas confiance au gouvernement. Mon père a eu un logement AADL mais il ne leur fait pas confiance».

Un jeune brandit une pancarte avec cette inscription : «Allo système, rak samaâ bina ?» Apparemment, Gaïd Salah a entendu quelque chose. Mais la IIe République, on en est encore très loin. En attendant, pensée solidaire à Hadj Gharmoul qui, comme l’a rappelé l’un des intervenants, croupit toujours en prison pour avoir dénoncé le mandat de la honte.

Ce citoyen de Mascara a été l’un des tout premiers à s’élever contre le 5e mandat. «Il faut qu’on exige la libération de Hadj Gharmoul ! Nous voulons le voir avec nous dans les prochaines manifs !» a plaidé ce citoyen à qui nous joignons notre voix. Oui, liberté pour Hadj Ghermoul ! Et pensée émue pour Youcef Goucem.


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