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mardi, 19 octobre, 2021
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Les grandes stations du hirak populaire

22 février 2021 à 10 h 30 min

C’était une belle journée ensoleillée, un vendredi radieux. Ce mémorable vendredi 22 février 2019. Mais l’ambiance était tendue. Un dispositif de police impressionnant quadrillait la capitale ce jour-là.

Une peur diffuse flottait dans l’air ; à la fois peur de la répression et craintes de débordements violents. Toute la semaine avant ce rendez-vous historique, un mot d’ordre circulait, appelant les Algériens à sortir massivement le 22 février, après la prière d’El Djoumouâa, pour faire barrage à la présidence à vie. Il faut dire que depuis l’annonce faite par M. Bouteflika, le 10 février 2019, de son intention de briguer un 5e mandat consécutif alors que le Président sortant était fortement diminué, les appels à sortir se multipliaient. Des manifestations avaient éclaté déjà dans plusieurs villes du pays, la plus marquante étant celle de Kherrata, le 16 février 2019.

C’était comme une répétition générale avant la grande démonstration. On se souvient qu’une frange de l’opinion avait reçu «l’appel du 22» avec une certaine méfiance, soupçonnant un coup des islamistes. Aussi, pour se démarquer, plusieurs activistes ont-ils choisi de sortir le matin. A Alger, l’action a vite été étouffée dans l’œuf. De nombreuses interpellations ont été opérées dans les rangs de ces frondeurs matinaux.

On se rappelle aussi qu’internet avait été coupé pour empêcher la «contagion» insurrectionnelle. Malgré cela, des images des premiers rassemblements citoyens filtraient, des live Facebook hachés réussissaient vaille que vaille à répercuter le bouillonnement qui gagnait la rue, et petit à petit, les groupes de manifestants se sont mis à grossir et la contestation à s’élargir. Le souffle incandescent fait boule de neige et finit par rompre les digues de l’oppression, brisant fougueusement le mur de la peur. Bientôt, les barrages coercitifs seront débordés par les laves ardentes de la rébellion.

Un véritable tsunami populaire dont personne, absolument personne, n’avait prédit l’ampleur. Les Algériens sortiront par milliers, par millions, se levant comme un seul homme aux cris de  «Djibou el BRI ou zidou essaîqa/ Makache el khamssa ya Bouteflika !» (Ramenez la BRI et les forces spéciales, pas de 5e mandat M. Bouteflika), «Makache er-Raïs, kayen tswira !» (Il n’y a pas de Président, il y a juste sa photo), «Had echaâb la yourid Bouteflika we Saïd !» (Ce peuple ne veut pas de Bouteflika et (son frère) Saïd)…

Quelques pancartes rudimentaires à base de papier kraft étaient improvisées : «El ohda el khamissa khiyana» (Le 5e mandat est une trahison), «Non à la mascarade», «La lil ohda el khamidja» (Pas de cinquième flétrissure)… Sur plusieurs écriteaux, il y avait juste le chiffre 5 barré comme un sens interdit. Une large banderole à l’orée du boulevard Mohamed Belouizdad, près de la place du 1er Mai, résumait : «Ya troho, ya nroho» (Ou bien vous partez, ou bien on part). Sans oublier bien sûr le magnifique «Silmiya ! Silmiya !» (Pacifique ! Pacifique !) entonné à la moindre velléité d’accrochage avec les forces de l’ordre. Un slogan qui reflétera admirablement l’esprit et la philosophique de cette insurrection citoyenne inédite.

Ce formidable sursaut de dignité allait être conforté deux jours plus tard par une nouvelle manifestation. Le dimanche 24 février 2019, à l’appel du mouvement Mouwatana (appel lancé bien avant les manifs du 22 février), un important rassemblement se tient à Alger contre le 5e mandat. Des centaines de personnes se massent à la place Audin, au cœur de la capitale, encadrées par un imposant dispositif sécuritaire.

A un moment, la police antiémeute actionne des canons à eau pour disperser les manifestants, et des jeunes en furie de scander, hilares : «Zidouna shampooing nwellou labess !» (Ajoutez-nous du shampooing et tout ira bien), une scène qui venait illustrer le caractère résolument pacifique du mouvement populaire. Cette image à elle seule incarnait remarquablement l’état d’esprit de ce qui va être «le hirak», son humour corrosif, son insolence joyeuse, sa subversivité bienveillante, autant d’ingrédients qui feront le succès du mouvement et deviendront sa marque de fabrique.

Le mardi suivant, le 26 février 2019, au tour des étudiants d’entrer en scène. A Alger, les marches de la communauté universitaire draineront des dizaines de milliers d’étudiants affluant de tous les campus algérois. Mêmes scènes de mobilisation dans plusieurs villes du pays où les pôles universitaires ont rejoint en force la contestation. A partir de cette date, et jusqu’à la trêve sanitaire de mars 2020, le pays tout entier vibrera au rythme de deux grandes manifestations par semaine : les marches populaires du vendredi, et les manifs estudiantines du mardi.

Cette mobilisation historique obligera dans un premier temps Bouteflika à renoncer au 5e mandat de la honte. Il jette l’éponge le 11 mars 2019 sans toutefois renoncer au trône. C’était au lendemain de son retour de Genève.

Le coup de sang désormais légendaire du jeune Sofiane Bara Tarki, «Yetnahaw gaâ !», martelé le soir même devant une chaîne de télévision en réaction à ce retrait, devient le slogan phare du hirak. La formule, cinglante, efficace au possible comme une réclame publicitaire, résume le dégagisme à l’algérienne. Le 2 avril 2019, le vieux «monarque» est déposé. Boutef quitte le pouvoir par la petite porte après vingt ans de règne. C’est la première victoire du hirak.

Ténacité révolutionnaire

Malgré le départ du vieil autocrate, malgré l’arrestation de plusieurs figures influentes du régime en place dont Saïd Bouteflika, les anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, le général Toufik, l’autre patron des Services Athmane Tartag, les «oligarques» qui gravitaient autour du sérail (Haddad, Tahkout, les Kouninef…) et une bonne tripotée de ministres, le peuple du hirak continue à descendre dans la rue.

Loin de se contenter de ce qu’il tenait pour un changement cosmétique, le mouvement populaire exige une refondation totale du système de gouvernance. Un bras de fer s’engage avec le défunt Ahmed Gaïd Salah, la nouvelle cible des manifestants ; une rupture aggravée par la vague d’arrestations qui s’abat sur les hirakistes et autres icônes du mouvement. AGS finit par imposer sa feuille de route consistant en un retour rapide aux urnes pour élire un nouveau Président.

Le 15 septembre 2019, Abdelkader Bensalah convoque de nouveau le corps électoral après l’annulation des élections présidentielles du 18 avril et du 4 juillet. Le vote est fixé cette fois pour le 12 décembre 2019. L’élection présidentielle se tient dans des conditions chaotiques.

Les électeurs, boudant massivement les urnes, occupent rageusement les places publiques, bravant la répression, pour exprimer leur rejet de l’élection. Le «vote réel» se passait ainsi dans la rue, du jamais vu au cours d’une consultation électorale. Malgré ce climat explosif, les autorités maintiennent le scrutin. Abdelmadjid Tebboune succède à Abdelaziz Bouteflika. Il est crédité de 58,13% des voix.

Le taux de participation officiel enregistré est de 41,07%. Le lundi 23 décembre 2019, coup de tonnerre : quatre jours à peine après l’investiture de M. Tebboune, le chef d’état-major de l’ANP Ahmed Gaïd Salah décède brutalement des suites d’une crise cardiaque. Il aura été l’homme fort du régime depuis la destitution de M. Bouteflika.

Comme il fallait s’y attendre, l’élection de M. Tebboune n’éteindra pas la flamme de la contestation. Semaine après semaine, le hirak se réinventait, maintenant la cadence des marches contre vents et marées. Le 2 janvier 2020, la nouvelle année est étrennée de fort belle manière : le moudjahid Lakhdar Bouregaâ est libéré, de même que 75 détenus d’opinion. Les Algériens espéraient que ce geste d’apaisement ouvrirait la voie à un début de changement. Il n’en sera rien.

La répression va continuer à s’abattre sur les militants de l’opposition, les activistes, les manifestants, les journalistes… En dépit de ce harcèlement sécuritaire et judiciaire féroce, les marches bihébdomadaires ne se sont à aucun moment interrompues, certes avec des niveaux de mobilisation inégaux. Mais l’irruption de la pandémie de la Covid va tout chambouler, poussant le mouvement à observer une trêve sanitaire et suspendre ses actions de rue.

A Alger, la dernière grande manifestation populaire remonte exactement au 13 mars 2020. C’était le 56e acte de la «Silmiya». Il a fallu attendre le 16 février 2021, à Kherrata, pour renouer avec les déferlantes fiévreuses du hirak et ses foules impressionnantes. Des images qui prouvent, si besoin est, que le mouvement du 22 Février est loin d’avoir dit son dernier mot.


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