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Louisa Dris-Aït Hamadouche. Enseignante à l’université de sciences politiques d’Alger : «Les élections risquent de creuser le fossé entre gouvernants et gouvernés»

13 novembre 2019 à 10 h 08 min

Louisa Dris-Aït Hamadouche, enseignante à l’université des sciences politiques d’Alger, considère que l’élection, étape indispensable dans le processus de changement politique, doit être la consécration d’un véritable dialogue inclusif et souverain avec les forces vives de ce pays. «A défaut de réunir toutes ces conditions, ces élections risquent donc de creuser le fossé déjà béant entre gouvernants et gouvernés et de retarder la mise en place des véritables solutions», note-t-elle dans l’entretien.

– Le pouvoir a décidé de maintenir l’élection présidentielle malgré le rejet populaire. Le processus est engagé :  tout a été mis en place en un temps record (loi électorale, autorité de gestion des élections, etc.). Après l’annonce de la liste des candidats retenus par l’ANIE, le Conseil constitutionnel vient de valider cinq candidatures. Le pouvoir ne veut pas prendre le risque d’un nouveau report après l’annulation des scrutins prévus initialement le 18 avril puis le 4 juillet. Pourquoi cet empressement ? 

Cette détermination à aller vers l’élection présidentielle est due à plusieurs raisons. Premièrement, la situation actuelle de la plus haute autorité politique est intenable. Le chef de l’Etat est très affaibli tant d’un point constitutionnel que d’un point de vue des rapports de forces au sein des cercles décisionnels.

Deuxièmement, l’élection est présentée comme la solution à ce que les gouvernants considèrent être la cause de la crise, à savoir l’annulation du scrutin du 18 avril et l’absence d’un président de la République. Partant de cette lecture, la solution est l’élection présidentielle. Troisièmement intervient la raison structurelle qui concerne les relations civilo-militaires.

Celles-ci ont toujours été structurées de façon à ce que les civils constituent la façade du pouvoir politique, tandis que les militaires en constituaient la quintessence. Une structuration qui prenait en considération le caractère collégial du pouvoir et la nécessité d’en préserver les équilibres. Depuis le 2 avril, cet ordre qui permettait au pouvoir réel de décider sans assumer la responsabilité des décisions prises est remis en cause.

– Le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, a fustigé la «bande» qui «tente par tous les moyens d’entraver ce processus électoral». «Tous ceux qui se mettront en travers de cette solution constitutionnelle (…) trouveront une sanction juste et rigoureuse, voire dissuasive, conformément à la loi». Quel rôle est joué par l’armée dans cette situation particulière ?

L’institution militaire est actuellement dans le rôle du pouvoir réel et apparent. C’est un statut qui n’est traditionnellement pas le sien et qui lui porte préjudice. Elle devient, en effet, la cible des critiques au lieu d’être la valeur refuge. La volonté d’aller vers la présidentielle vise aussi à sortir de cette situation. 

– Des marches «pro-élections» sont organisées ces derniers jours. Ces manifestations bénéficient d’une large couverture médiatique. Quelle lecture faites-vous de ces actions soutenues par une clientèle (partis, associations, notabilités locales, etc.) qui était au service de l’ancien système Bouteflika ?

Les manifestations qui commencent à apparaître en faveur de l’élection présidentielle rappellent tout à fait celles qui étaient organisées à la veille des élections présidentielles précédentes et durant lesquelles apparaissaient des comités de soutien en faveur du Président sortant.

Les Algériens qui soutiennent la présidentielle du 12 décembre ont tout à fait le droit d’exprimer leur position tant que ceux qui soutiennent le contraire l’ont également.

Maintenant, il est vrai que le retour des clientèles liées aux différentes élections du Président démis ne conforte pas l’idée selon laquelle le prochain scrutin sera celui du renouveau, du changement et des réformes. Il s’agit plutôt d’un message contre-productif.     

– N’y a-t-il pas risque de confrontations entre les «pro et les anti-élection» dans les prochains jours ?

 Le risque d’affrontement entre deux camps défendant des idées contradictoires n’est jamais complètement exclu dans un système non démocratique. Gardons à l’esprit que la fonction principale de la démocratie est la pacification des différends politiques à travers un ordre normatif et juridique accepté par les protagonistes de ce différend.

Tant que la démocratie ne sera pas installée en Algérie, le risque de violence ne sera pas définitivement écarté. Maintenant, il y a un fait têtu : le hirak occupe l’espace public depuis bientôt 9 mois, et il a su maintenir le caractère parfaitement pacifique de sa mobilisation. Il n’y a, objectivement parlant, aucune raison pour qu’il provoque la violence.  

– Les cinq candidats eux-mêmes pourront-ils mener facilement leur campagne ?

La campagne électorale des cinq candidats ne se fera pas dans les meilleures conditions. D’abord, les Algériens ont montré à travers les différents scrutins qui se sont succédé leur tendance lourde à la contestation des élections, soit en s’abstenant, soit en votant blanc.

Or, rien n’indique que ce phénomène de «départicipation» soit en recul. Bien au contraire. A la dépolitisation qui pouvait expliquer en partie ce refus de participer aux élections, s’ajoute aujourd’hui la repolitisation des Algériens qui les pousse à la contestation.

Il semble clair que l’ensemble du processus qui a commencé avec le panel pour le dialogue et qui doit mener à l’élection du 12 décembre  n’a pas réussi à dépasser la crise de confiance entre les Algériens, leurs gouvernants présents et futurs. 

– Le hirak se maintient. Nombre de ses animateurs ont suggéré l’idée de le «structurer», avec des représentants bien identifiés. Quelle appréciation faites-vous de ces suggestions ? Cela ne met-il pas en avant le rôle de l’«élite» dans notre société ?

Un mouvement social a toujours vocation à se structurer, mais pas de la façon dont l’entendent certains, c’est-à-dire de façon pyramidale, rigide et globale. Le soulèvement populaire est transgénérationnel et pluriel ; il est traversé par des tendances idéologiques et des projets de société aussi divers que l’Algérie elle-même. C’est ce qui fait sa force.

Ce soulèvement a non seulement vocation à produire des élites, mais aussi des syndicats, des associations, des hommes politiques qui auront leur place dans l’Algérie de demain et structureront la scène politique à venir. Chaque période phare de l’Algérie a enfanté une élite remarquable. Il ne faut pas confondre absence d’élite et marginalisation de celle-ci. 

– Si l’élection du 12 décembre est maintenue, quelle sera l’alternative possible pour le mouvement populaire ?

Le retour au processus électoral est une étape indispensable dans la mécanique de changement politique que connaît l’Algérie.

Si la présidentielle était tenue dans des conditions idoines, elle aurait pu constituer une phase dans le processus de changement politique pacifique et progressif du système politique en Algérie. Par conditions idoines, j’entends que l’élection soit la consécration d’un véritable dialogue inclusif et souverain avec les forces vives de ce pays.

Un dialogue qui aurait lui-même été la traduction politique d’un climat dans lequel les libertés individuelles et collectives sont respectées, la justice, les médias et l’action politique libérés. A défaut de réunir toutes ces conditions, ces élections risquent donc de creuser le fossé déjà béant entre gouvernants et gouvernés et de retarder la mise en place des véritables solutions. 


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