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Farid Marhoum. Sociologue et maître de conférences à l’université de Tlemcen : «Les autorités hésitent à prendre des mesures rigoureuses pour de nombreuses raisons»

27 juillet 2020 à 10 h 04 min

Farid Marhoum, ancien chercheur permanent au Crasc d’Oran, est sociologue, maître de conférences au département des sciences sociales de la faculté des sciences humaines et sciences sociales de l’université Abou Bakr Belkaïd de Tlemcen. Il est chercheur au laboratoire d’anthropologie cognitive et travaille sur les questions de la ville et de la citoyenneté autour du concept nouveau : «L’obésité urbaine». Dans cet entretien, il analyse la gestion des autorités de la pandémie de Covid-19.

– On a observé un peu partout dans le monde des réactions diverses aux mesures contre la Covid-19, et en Algérie, les responsables, les spécialistes et les praticiens de santé ont parlé d’irresponsabilité, d’indiscipline, d’incivisme, etc. Selon vous, quelle est la nature de ce désintérêt de la population ?

Ce que disent les responsables, les spécialistes et les praticiens de santé sur les réactions des populations face aux mesures contre la Covid-19 est compréhensible dans la mesure où ils manquent de savoir sur la nature des sociétés et leurs modes de fonctionnement. Dans la réalité sociale : «On peut contraindre les gens à obéir, mais on ne peut les obliger à comprendre.» Avec la Covid-19, il fallait que les gens comprennent d’abord la situation pour se soumettre aux recommandations sanitaires.

La panique première et les querelles des spécialistes de santé ici et ailleurs abondamment médiatisées ont multiplié et diversifié les réactions. Je pense que ceux qui critiquent les réactions des populations en les qualifiant de ce que vous avez cité ont un penchant à faire obéir les gens sans se soucier de leur droit à comprendre.

Il aurait fallu donner les explications suffisantes, claires et à la portée des capacités intellectuelles de chacun, car les gens sont inégaux face à la culture. L’irresponsabilité, l’indiscipline, l’insouciance, l’incivisme, etc. existent bel et bien comme actions-réactions sociales en réponse à d’autres actions-réactions. L’incivisme peut signifier «une réplique à la violence symbolique des lois et des règles juridiques, pour exprimer un mal-être identitaire».

On peut donc l’appréhender comme un acte politique pour contester l’ordre établi. L’apparition de ces comportements à l’occasion de la Covid-19 signifie que cette pandémie est un fait social total qui a, selon la définition de Marcel Mauss, «mis en branle la totalité de la société et de ses institutions en particulier, parce que les échanges et les contrats concernent plutôt des individus. Les phénomènes observés sont à la fois politiques, économiques, religieux, juridiques, morales, morphologiques…»

– Le discours des autorités, devenu plus agressif avec la remontée du nombre de contaminations, culpabilise lui la société et les réseaux sociaux où les internautes mettent en doute l’information institutionnelle. Beaucoup y voient un début de désengagement d’une crise marquée par la versatilité de sa gestion. Qu’en pensez-vous ?

Le discours politique peut tout se permettre, même le mensonge, et les médias qui le relayent veillent à leurs propres intérêts. Il nous est cependant indispensable de se poser la question sur la montée de ce discours culpabilisant et même appelant à l’utilisation de la force et de la répression contre ceux qui ne se plient pas aux consignes sanitaires. Pour comprendre, il faut aller chercher des explications avec un premier élément d’analyse qui se trouve être le hirak populaire.

Les autorités politiques ont déjà perdu une part considérable de la confiance de la population, comme du reste les médias nationaux, privés et publics, qui n’ont plus de crédibilité. La confiance ne se décrétant pas, il n’est pas possible d’obtenir la discipline, la responsabilité et le civisme au niveau de l’exigence de la lutte contre la pandémie.

Je pense que les autorités ont commis l’erreur de parier sur la conscience et la mobilisation des individus dans une conjoncture qui leur était défavorable. Les Algériens n’ont pas le même niveau de confort et de commodités dans leurs habitats.

Ils n’ont pas les mêmes relations avec l’Etat-providence, ne profitent pas de la rente de la même façon et ne sont pas tous pour ou contre ce qu’ils nomment le système. Je pense qu’on a complètement ignoré ce que j’ai appelé «la société oubliée», avec notamment la frange des jeunes Algériens qui se sentent marginalisés, cultivent leur désarroi avec un désespoir croissant. La guerre sur les réseaux sociaux de l’info et l’intox, entre l’information, la contre-information et la désinformation.

Les réseaux sociaux sont devenus le champ de bataille entre disciplinés et indisciplinés : deux blocs se rejetant l’un l’autre. Je ne pense pas que l’Etat envisage de se désengager de la gestion de cette crise nationale, mais que les autorités sont désemparées face à la situation politique, économique, sociale et sanitaire.

Elles hésitent à prendre des mesures rigoureuses, craignant une révolte générale. Ce gouvernement tente seulement d’éviter que les problèmes d’un champ ne débordent sur d’autres champs. L’Etat est devenu «obèse», il pèse lourd sur les institutions toutes confondues, sur les individus et sur lui-même.

– Les sociologues se sont peu penchés sur les attitudes des Algériens face aux restrictions sanitaires. Le débat sur cette question ne s’est pas encore instauré. Comment expliquer cette réclusion des sociologues qui nous ont pourtant habitués à de brillantes analyses ?

Cette discipline est en perte de vitesse depuis au moins deux décennies. Sont en cause les réformes successives de l’université, non justifiées. Progressivement, les enseignants sont devenus otages de leur carrière avec les promotions et augmentations de salaire, de l’absence de communication en interne et avec l’environnement social et le poids des tutelles.

La sociologie est aujourd’hui obsédée par le microphone, l’image et la reproduction pour dire une chose et son contraire. Elle fait dans l’idéologique plus que dans le scientifique et la critique. En fait, elle est contrainte de confirmer, en quelque sorte, l’idéologie dominante en «zappant» la réalité pour plaire aux uns, sans contrarier les autres.


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