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lundi, 18 mars, 2019
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Les 5 leçons d’un mouvement réussi

15 mars 2019 à 9 h 35 min

Des jeunes, dont certains font leur première expérience des mouvements de contestation, ont répondu à nos questions. Nous avons donné la parole à Louze Djalal (militant politique non partisan), à Nesrine Chimouni (artiste engagée), à Yanis Adjlia (militant actif à Béjaïa) et à Hania Chabane (militante politique du MDS).

 

1 La non-violence

Les Algériens n’ont pas participé massivement aux manifestations contre le 4e mandat de Bouteflika pour des raisons connues. L’envie ne leur manquait pas, mais ils avaient peur. On avait devant nous les expériences syrienne et libyenne et ce n’était pas facile. Les manifestations pour le changement dans ces deux pays ont engendré des guerres meurtrières durant lesquelles des dizaines de personnes ont été tuées chaque jour. De plus, le terrorisme apparaît tout le temps dans ce genre de situations. Nous l’avons vécu avant eux et nous n’avions pas envie de revivre l’expérience sanglante de la décennie noire. Autre point : nous savons comment le pouvoir réprime ce genre d’action, lui qui interdit toute contestation et étouffe violemment toute voix discordante.

Mais le cumul des déceptions et le sentiment d’humiliation qu’a engendré l’annonce d’un 5e mandat étaient la goutte qui a fait déborder le vase. Les Algériens ont décidé de sortir, mais sans violence, pour éviter les expériences du passé et celles des pays voisins. Ils savent que la violence n’engendre que la violence. Les policiers ont laissé faire au début, car ils pensaient que nous allions finir dans le désordre. C’était la stratégie du pouvoir. Sauf que nous les avons surpris par le nombre et par notre pacifisme et notre civisme. Ils ne s’y attendaient pas.

Nous sommes plusieurs millions à sortir dans la rue. C’est notre union, notre tolérance les uns envers les autres malgré nos différences et notre détermination face à notre même objectif, qui ont permis de réussir le mouvement. Les Algériens ont compris qu’ils se soignent tous, au final, dans les mêmes hôpitaux et étudient tous dans les mêmes écoles publiques. Ils vivent la même misère et ont le même destin. J’ai senti beaucoup d’ouverture d’esprit chez nos compatriotes. Ils se battent pacifiquement pour une Algérie meilleure, moderne. Ils veulent tous un changement pacifique et radical du système.

2 Pas de leadership

Il était facile par le passé d’essouffler les mouvements en neutralisant les meneurs. Pour ce faire, le pouvoir s’appuyait sur deux méthodes : la première consistait à tyranniser les leaders par le biais de ses services secrets, de ses appareils de répression et de son institution judiciaire. Ainsi, les meneurs se retrouvaient dans la tourmente. Ils étaient poussés, avec le temps, à abandonner petit à petit leur combat, contraints à passer leur temps dans les tribunaux ou finissaient carrément en prison.

C’était une méthode efficace notamment quand les services secrets infiltraient les mouvements et remontaient les meneurs les uns contres les autres jusqu’à les détruire. Sinon, vous avez la deuxième méthode qui, elle, est nouvelle par rapport aux anciens mouvements. C’est l’arme des médias pro-pouvoir que ce dernier utilise contre les leaders et leurs mouvements. Les propagandes de dénigrement des médias contre ceux qui s’opposaient à la candidature de Bouteflika, notamment en 2014, n’ont pas arrangé les choses. Nous avons vécu l’expérience dans tous les mouvements créés depuis l’apparition des médias, notamment privés, à l’image d’Ennahar (journal et télévision) et Numidia News à l’époque de son ancien directeur retrouvé mort chez lui.

C’était une arme fatale, ce qui n’a pas été utilisé cette fois-ci. De plus, les mouvements et leurs leaders ont beaucoup déçu les Algériens, raison pour laquelle le peuple refuse d’avoir une direction. Il ne veut plus de représentation car il se considère seul à pouvoir s’adresser aux tenants du pouvoir. Plus de contrôle du pouvoir sur les mouvements ! Je pense que c’est l’un des points de leur réussite. Les gens qui cherchent à tout prix à encadrer ce mouvement ou le doter d’une direction veulent, directement ou indirectement, son essoufflement.

3 Une jeunesse joyeuse et créative

Les jeunes Algériens se sentaient frustrés et rejetés par ce système. Ils ont pris conscience que la source de leur mal venait d’en haut, de ce système qui ne leur a reconnu aucun droit mais au contraire, les utilisait. Ils savent que les dispositifs Ansej, CNAC et autres projets fantômes ne sont que poudre aux yeux afin d’acheter leur silence. Ils ont passé cinq ans sans que cela change quoi que ce soit à leur situations. C’est la même chose avec les contrats à durée déterminée de l’Anem qui ne leur assure ni avenir ni retraite. Ils ne sont pas permanisés après plusieurs années de travail.

C’est pourquoi ils ont décidé que cela devait changer. Mais ce qui a embelli ce mouvement de jeunes est son sens artistique et sa gaieté. L’art est omniprésent durant les manifestations et c’est ce qui leur a donné, entre autres, ce caractère pacifique. C’est une sorte de bouclier derrière lequel on se protèg  ! Vous avez vu l’humour de nos jeunes ? Ils sont tellement créatifs ! Sans parler des jeunes des stades et leurs chansons expressives qui donnent vraiment la chair de poule ! Ils sont d’une conscience politique exemplaire. Nous sommes sortis avec nos instruments pour participer à la manifestation du 8 mars à Alger. Nous avons vécu des moment extraordinaires avec des jeunes qu’on appelait «voyous». Il n’y a eu aucun dépassement, aucun commentaire mal placé et aucun incident. On ne voyait au contraire que de la joie de vivre dans leurs yeux et surtout leur détermination à vouloir changer les choses. Ces manifestations que mènent les jeunes en force sont l’écriture de notre histoire moderne. Le monde reste bouche bée devant tout ce que nous réalisons, comme si c’était la Révolution de 1954 que nous revivons. Nous sommes conscients de cela et c’est pourquoi nous allons continuer de la même manière jusqu’à obtenir gain de cause.

4 Une force estudiantine

Une force. Une organisation spectaculaire. Les étudiants, même s’ils étaient nombreux le 22 février, le 24 ils ont paralysé le pays. Ils étaient tous debout dans leur campus. Certains ont même investi la rue. Puis chaque dimanche, le mot d’ordre est donné. Tous unis pour une seule cause. Boycott des cours, rassemblement et marche. Leur voix était là. Et le pouvoir ne semble pas avoir la mémoire courte. Il s’est vite rendu à l’évidence que les étudiants sont une force. Une force qui inquiète même. Le ministre de l’Enseignement supérieur a d’ailleurs avancé les vacances de printemps pour vider le campus et les résidences des étudiants. Fait inattendu, ils sont plus nombreux dans la rue maintenant qu’ils n’ont aucun engagement en classe ! L’histoire a bien prouvé que les étudiants sont porteurs de changement, comme en mars 1956 lors de la Révolution, et en avril 1980, et en octobre 1988… Note complète leur a été attribuée !

 

Participation de toutes les catégories de la société

Il faut savoir que le premier appel à manifester après la prière du vendredi, le 22 février dernier, n’a pas drainé les intellectuels qui craignaient la récupération par les islamistes. Mais depuis, il y a une implication de toutes les catégories comme on n’en a jamais vu. Ceci est, certes, dû à l’éveil des consciences, au travail de mobilisation notamment via les réseaux sociaux, mais surtout grâce au caractère pacifique des manifestations. C’est ce qui a encouragé les femmes et les familles à s’impliquer massivement, comme ce fut le cas le 8 mars. Le caractère pacifique et la détermination du peuple a drainé le secteur de la justice avec la participation des avocats puis des magistrats, ce qui était impensable il y a quelques semaines ! Ces derniers veulent une réelle indépendance de la justice. Puis, le mouvement s’est libéré avec la participation de toutes les classes et toutes les couches de la société.

Nous avons vu des manifestations des travailleurs de l’OPGI, de Soantrach, de Naftal, de la Casnos, de la CNAS, des banques privées et publiques, de l’ADE, des étudiants, des médecins, des pharmaciens et bien d’autres, et même celle des personnes souffrant de handicap !Aujourd’hui, c’est tout le peuple algérien qui crie son désaroi et manifeste son rejet du pouvoir. Il veut le changement radical du système. Tous les Algériens, dans les 48 wilayas, sont impliqués, ce qui a réussi notre mouvement. Je pense qu’on aura même des surprises dans les jours à venir.

Quand je vois les réactions des militaires, des policiers et des gendarmes, qui nous saluent et mettent une main sur l’autre comme pour nous dire que nous sommes tous ensemble. Sûr qu’eux aussipeuvent aussi nous rejoindre d’ici là… Il ne reste qu’eux pour isoler définitivement le pouvoir et ses soutiens. On arrivera et on vaincra. Il n’y a qu’une seule voix. Celle du peuple.

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