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Djamel Zoughaïlech. Professeur émérite en épidémiologie et en médecine préventive : «Le virus de la Covid-19 circule toujours et constitue un danger permanent»

20 février 2021 à 11 h 21 min

Djamel Zoughaïlech est professeur émérite en épidémiologie et en médecine préventive, pionnier dans sa discipline et formateur de la majorité des épidémiologistes de l’Est algérien. Dans cet entretien, il brosse un tableau de la situation de l’épidémie de la Covid-19 en Algérie et de ce qui reste à faire pour interrompre la propagation du virus.

  • Le gouvernement a décidé d’alléger sensiblement le dispositif mis en place dans le cadre de la lutte contre la propagation de la Covid -19. Etes-vous surpris par cette décision ?

Pour évaluer l’effet d’une telle décision, il faut attendre deux ou trois semaines. Certes, le nombre d’admissions à l’hôpital au sein de chaque région et le nombre de contaminations signalées actuellement peuvent justifier cette décision, mais ils ne suffisent pas sachant pertinemment qu’il y a une sous-détection des cas asymptomatiques et un comportement inadéquat de la population.

Je suis plutôt surpris par ce que je vois quotidiennement dans la rue, les marchés, les bureaux de poste, ou encore dans les familles à travers les mariages et les cérémonies funèbres. Quand vous n’avez pas l’adhésion de la population aux mesures de prévention, le risque est grand. Il faut comprendre que le virus circule toujours et constitue un danger permanent dans notre environnement et encore pour un bon moment.

Il ne faut pas s’arrêter d’expliquer cela. Je pense que le relâchement dans ces conditions est inopportun car la lutte contre l’épidémie demeure un problème de santé publique.

Mais si le risque d’être contaminé peut être contrôlé, il n’est pas suffisamment explicité pour susciter une prise de conscience du danger dont dépendent la compréhension et l’application des mesures de prévention. D’une part, il faut que nos experts évaluent ce risque, étape cruciale de toute démarche scientifique de prévention. D’autre part, nous devrions faire comprendre aux citoyens que le risque de contamination par le SARS-CoV-2 dépend de leur comportement face à l’importance de l’exposition (fréquence, durée, intensité) et de leurs caractéristiques individuelles favorisant l’infection : âge, maladie chronique, tabagisme, etc.

L’interruption de la transmission d’une maladie à flambée épidémique et fortement contagieuse comme la Covid-19 se fonde sur trois axes stratégiques : la détection précoce et l’isolement rapide des nouveaux cas qui apparaissent parmi les contacts identifiés d’un cas suspect, probable ou confirmé. Pour cela, il est urgent de généraliser les applications «Covid-19 Tracker» et «Covid-19 Sentinel, les deux lancées par la cellule nationale des enquêtes épidémiologiques, et pour lesquelles les équipes d’enquêteurs de l’ensemble de notre région Est ont été formées et sont prêtes à intervenir.

Cette activité de tester, tracer et isoler constitue l’un des éléments stratégiques dont nous disposons pour contrôler la propagation de la Covid-19. Rien qu’à Constantine, nous sommes à plus de 1000 enquêtes saisies, avec 3310 contacts suivis et 29 789 contrôlés ; en matière de surveillance, le ratio contrôle sur contact est le plus élevé à l’échelle nationale, ce qui témoigne de l’effort par les enquêteurs des SEMEP des différentes EPSP de la wilaya pour une surveillance de qualité.

Le second axe concerne le soutien et le contrôle des mesures qui permettent de limiter les contacts entre les personnes et inciter la population à prendre conscience des enjeux sociaux sanitaires et à respecter les mesures de prévention et gestes barrières, et ce, à travers les supports médias et les dispositions règlementaires (port obligatoire du masque, centre d’isolement, confinement ciblé, etc.). Cet axe exige la mobilisation de tous les intervenants (professionnels de la santé, de la sécurité, de l’éducation, de la communication, du commerce, des transports, etc.)

Enfin, le troisième élément est la vaccination. Mais là aussi cette «arme» s’intègre et renforce une stratégie. A lui seul, le vaccin tardera à donner des résultats, vu surtout son indisponibilité et sa grande demande.

Pour éviter une nouvelle flambée, il faut donc continuer à être vigilant, en particulier dans certaines situations potentiellement «super-propagatrices». Il faut souligner qu’il est très important de veiller à porter correctement son masque dans les transports en commun, par exemple. Et protéger les professions ou activités les plus à risque que d’autres. On pense immédiatement aux soignants, aux personnes au contact du public.

  • Le conseil scientifique a manifestement été mis à l’écart cette fois. Quel est son poids et quel a été son apport à ce conseil ?

J’avoue que je ne peux pas répondre à cette question. Il faut aussi rappeler que le conseil scientifique n’est que consultatif. Il fournit des propositions qui doivent être argumentées scientifiquement à partir d’études et de suivi de l’évolution nationale et internationale de l’épidémie de concertations avec les institutions de recherche et les compétences du pays ; il fournit aussi des informations fiables et documentées, qui très souvent sont d’une grande utilité pour la décision.

Il doit aussi, par une communication intelligible et claire, aider à la compréhension de l’évolution de l’épidémie et des mesures indispensables pour son contrôle, mais la décision revient aux politiques et ne dépend pas que de données sanitaires.

  • L’arrivée des vaccins ne crée pas d’enthousiasme parmi la population, d’autant qu’elle est marquée par une certaine désorganisation. Que pensez-vous de cette campagne ?

Les vaccins, permis grâce à un extraordinaire progrès médical, suscitent un grand espoir dans le monde. Chez nous aussi, même si des rumeurs contradictoires circulent, la tendance est plutôt à l’acceptation de la vaccination. Il n’y a qu’à voir les enregistrements des candidats au vaccin au niveau des différents centres. Cependant, cet espoir dépend aussi bien de la disponibilité du vaccin et de son efficacité que des stratégies de sa mise en œuvre, couplées aux autres mesures de limitation de la propagation du virus.

Deux urgences semblent indiquer l’efficacité des stratégies vaccinales contre le SARS-CoV2. Maintenir le fonctionnement du système de soins, et atténuer les effets sanitaires de l’épidémie par une vaccination rapide des populations cibles.

Dans cette phase initiale lors de laquelle un nombre très limité de doses devrait être disponible, les recommandations considèrent comme prioritaires les professionnels du soin et les personnes à risques de formes graves dans l’objectif de réduire les cas sérieux et de protéger les professionnels du risque d’infection, vu leur exposition accrue et ainsi de maintenir le fonctionnement du système de santé.

L’un des chercheurs a établi que lorsqu’un nombre suffisant de personnes sont vaccinées contre une maladie infectieuse comme la Covid-19, sa propagation devient difficile, car il n’y a plus suffisamment de personnes à infecter.

C’est ce qu’on appelle l’immunité collective. Et cela signe la fin de l’épidémie. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, selon les chercheurs, pour atteindre cette immunité de groupe, il faudrait bien que deux tiers de la population soient immunisés. Il est évident que la stratégie doit tenir compte de la disponibilité du vaccin, ce qui exige une action très bien ciblée et soutenue par une campagne d’information très transparente pour l’adhésion et le soutien de la population à cet effort de lutte.

  • Les variants explosent alors que l’épidémie recule en général dans le monde… Comment expliquer cette tendance ?

La pandémie ne recule pas, elle se stabilise et prend d’autres formes. Elle nous a surpris à plusieurs reprises à travers ces vagues successives et maintenant avec l’apparition des variants. Il y a aussi le fait que dans de nombreux pays elle est bien maîtrisée. Si la tendance est à la baisse, ceci est dû à des stratégies efficaces renforcées par l’apport des vaccins.

Actuellement, trois variants dits «anglais», «sud-africain» et «brésilien» reconsidèrent les stratégies de lutte. En effet, ces mutants sont beaucoup plus contagieux, on estime jusqu’à 70% pour le variant anglais, et présenteraient pour les deux derniers une résistance potentielle aux vaccins.

Les stratégies globales de lutte contre la pandémie ne sont pas fondamentalement remises en cause, mais l’arrivée de ces variants impose d’en revoir plusieurs paramètres ; il s’agit toujours d’enrayer la propagation virale par la vaccination et les mesures barrières. Cependant, la question reste actuelle : il faut savoir que les mutations font naturellement partie de l’évolution des virus. Dans le cas du SARS-CoV-2, on pense que ces mutations peuvent résulter d’erreurs aléatoires lors de la réplication du virus. Quelles implications en matière de vaccin ? Pour l’instant, nous ne le savons pas.

Ce qui est rassurant, c’est que les vaccins entraînent une réponse anticorps large, dirigée contre l’ensemble de la protéine Spike. Leur efficacité ne devrait donc pas être entravée de manière significative par les mutations.

  • Avons-nous tiré les leçons de la gestion de la pandémie et des erreurs commises au niveau mondial ?

Cette pandémie a dévoilé les limites des structures hospitalières et les grandes lacunes dans nos systèmes de surveillance et de prévention, qui ont poussé la majorité des pays à adopter des mesures moyenâgeuses, tel le confinement, pour réduire la progression de la propagation du Sars-Cov-2.

Elle a fait comprendre au monde entier combien l’expertise épidémiologique est indispensable pour soutenir l’approche de santé publique, seule démarche capable d’assurer la pérennité du système de santé national et permettre une protection de nos populations contre les dangers permanents qui guettent leur santé. Et elle nous a fait comprendre aussi la nécessaire adhésion et l’implication des populations aux stratégies de prévention et promotion de la santé.

Il nous reste beaucoup à faire pour arriver à la contenir. Mais quelles que soient les mutations du virus et sa contagiosité, les espoirs sont permis. La science a fait d’énormes avancées en peu de temps. Nous disposons d’un capital de connaissances, d’expériences et de moyens de détection, de protocoles de traitement et de prévention, dont les vaccins. Mais notre grande force reste et restera notre capacité à nous organiser, et faire à ce que chaque citoyen par son comportement permette de réduire le risque de propagation du virus.

Si nos certitudes ont été remises en cause, nos convictions se sont renforcées pour redonner à la surveillance épidémiologique et la prévention la place qui leur revient dans nos politiques. Comme l’a bien formulé un confrère, il reste donc impératif d’investir massivement dans les systèmes de santé, la communication scientifique et surtout dans la prévention des pandémies, en agissant sur les conditions socioéconomiques favorisant leur émergence. Car il est maintenant évident que prévenir ces crises coûte bien moins cher que de les subir.


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