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Dr Kennouche Tayeb. Sociologue à l’université Alger 2

Le taux de réussite au bac est scotomisé à sa simple expression scolaire

25 juillet 2018 à 11 h 53 min

Le docteur Kennouche Tayeb, professeur de sociologie à l’université Alger2, est l’auteur de plusieurs travaux sur l’école, l’éducation et la famille. Il est membre fondateur du Consortium des universités euro-méditerranéennes (CUEM) et coordinateur de mastères internationalistes en Italie. Dans cet entretien, le Dr Kennouche nous livre sa lecture des résultats du baccalauréat et nous donne son avis sur ce que vaut réellement cet examen aujourd’hui en Algérie.

Le taux de réussite à l’examen du baccalauréat a enregistré, cette année, un nouveau recul par rapport à l’année dernière. La ministre de l’Éducation nationale refuse de parler de régression. Quel lecture en faites-vous ?

Le taux de réussite à cet examen n’a jamais présenté jusqu’alors à l’observation des statisticiens un profil lisse, ou si vous voulez encore, linéaire. Si l’on devait, dans une série chronologique, aligner depuis l’indépendance de notre pays ce taux de réussite, jusqu’à aujourd’hui, nous pourrions alors, à loisir, imprimer une courbe sinusoïdale qui n’autoriserait personne à parler de «régression», et encore moins de «progression». En même temps que cette courbe nous quantifie en quelque sorte la mémoire de la réussite au bac en Algérie, elle nous donne, également, à saisir l’incapacité qui est la nôtre à imprimer au fonctionnement de l’école une allure, je dirais sereine, dans ses modes de transmission, une progression, sans creux dans ses résultats, et une continuité sans rupture dans ses perspectives. Mais si nous devons parler de progression ou de régression, il nous faudra alors parler, surtout, du caractère public de cette école qui ne cesse d’être mis à mal par une marchandisation effrénée du savoir et de la connaissance. En effet, l’expérience nous enseigne que la généralisation des cours privés, dès le primaire déjà, finirait, à terme, par privatiser l’école publique, à laquelle, chaque année, il arrive, sans état d’âme, de capter, de détourner ou de comptabiliser comme siennes des réussites scolaires qui lui sont, en fait, extérieures .C’est la raison pour laquelle j’estime utile, pour la connaissance intime de la machinerie de l’appareil scolaire, de s’intéresser de plus près à cette mention «très bien» au bac qui, depuis quelques années, ne cesse, comme la pluie, de tomber plus drue à chaque proclamation des résultats de cet examen.
Aujourd’hui, j’avoue que je m’intéresse peu au taux de réussite scotomisé à sa simple expression scolaire, mais au contraire, il me semble «mieux disant» si l’on devait l’approcher avec le souci de le «révéler» socialement. C’est dans ce sens que je considère ces mentions comme un véritable lien fécond où pourrait être finement analysée la qualité sociale de ce diplôme.
C’est vrai que ces mentions augmentent, mécaniquement, en même temps que progresse le nombre de lauréats au bac. Mais devant la franche progression de ces mentions qui, d’année en année, semble prendre l’allure d’une inflation, la tentation est grande pour ne pas se poser la question de savoir si le nombre de ces mentions ne serait pas la traduction d’une inquiétante dévalorisation de ce diplôme ou si les gestionnaires de l’école ne sont pas conduits, de manière opportune, à exercer une pression à la hausse des résultats pour sauvegarder à cette institution, souvent décriée, sa légitimité. Mais a contrario, la réussite ou l’échec à cet examen, c’est selon, ne cesse de coûter de plus en plus cher aux familles. C’est pourquoi le bac me semble représenter le lieu où c’est l’école, elle-même, qui se trouve mise dans la situation d’un véritable examen.

Nous assistons, depuis quelques années, à une «tradition» qui consiste à classer les résultats du bac par wilaya, voire par genre (filles/garçons). Certains pédagogues pensent que cela n’aide en rien à l’amélioration des résultats et peut avoir un effet contraire encourageant la fraude et la triche. Qu’en pensez-vous ?

Sincèrement, ce que j’en pense, c’est que je ne vois pas, vraiment, la liaison ou si vous voulez encore la relation entre la nécessité de voir l’école disposer d’un appareil producteur de chiffres performants ou efficaces qui lui permet, comme dans un miroir, de se voir dans la nudité de ses traits et ces pédagogues qui considèrent ces chiffres vains, inutiles ou encore inconséquents. Je peux raisonnablement me demander si la pédagogie peut se permettre de telles dérives et se conduire de manière désinvolte en choisissant d’être, dans le domaine de la démographie scolaire, si intrusive. Plus qu’une tradition, les chiffres représentent un outil indispensable qui permet à toute institution de produire son histoire et sa mémoire aussi. Il arrive parfois que tout se «dépeuple» pour une institution quand il lui arrive de manquer de chiffres. Dans un pays comme le nôtre nous aurons toujours besoin d’un Berque tant que nous n’aurons pas assimilé l’idée qu’«il n’y a pas de société sous-développée, mais il n’y a que des sociétés sous-analysées». C’est dire l’importance des chiffres, non seulement pour une institution comme l’école, mais pour toute la société aussi qui a besoin de temps à autre de se souvenir qu’elle vient de loin et même de très loin pour cesser de croire qu’elle naît au monde à chaque jour que Dieu fait. Sauf que les chiffres ainsi produits correctement par ou pour l’école doivent évidemment être pertinemment interrogés pour produire la meilleure visibilité qui soit sur cette institution qui a besoin d’être en permanence contemporaine des changements qui façonnent le monde auquel nous appartenons et duquel, paradoxalement, l’école semble vouloir s’éloigner.

Au-delà des chiffres annoncés, que vaut vraiment le bac algérien aujourd’hui ?

Tout simplement la valeur du bac algérien reflète celle de l’institution qui le décerne. Je crois qu’il faut souligner le fait qu’il représente une terrible épreuve au sein de laquelle l’élève, tout comme sa famille, doivent, ensemble, vaincre ou périr. Vaincre pour continuer à avancer sur la voie qui a cessé d’être royale pour beaucoup. Périr et voir toute une vie scolaire basculer dans le néant. Avec le bac, le jeune poursuit un chemin, déjà fléché. Sans le bac, il reprend le chemin d’un quelconque lycée ou celui d’une improbable école professionnelle ou tout simplement il cesse d’exister pour apprendre à survivre autrement.
Ce bac a donc la valeur de cette école qui, dans l’état qui est le sien depuis très longtemps, pourrait valablement être considérée comme étant une mauvaise fréquentation pour les enfants algériens chez qui elle finit par tuer le goût du beau, la valeur du travail et le respect de l’autre. Au-delà des chiffres annoncés, le bac, chez nous, a pour les jeunes le goût d’une tragédie, car nous vivons dans une société qui souffre d’un manque chronique d’écoles que les pouvoirs publics voilent d’une ostentatoire inflation de chiffres.
La valeur du bac algérien réside, également, dans la caractéristique de cette école où les années scolaires tombent, chaque fois, en panne et chaque fois rafistolées pour les clôturer cahin-caha. Pour avoir trop souvent interrogé l’école dans sa stricte dimension scolaire, les sciences sociales en général et la sociologie en particulier semblent l’avoir rendue amnésique de sa fonction, non seulement éducationnelle mais surtout d’être continuellement contemporaine de l’état actuel du monde pour lequel elle est censée destiner son public qui reste englué ou ensablé dans ses postures comme dans ses comportements dans sa rue, sinon dans son quartier ou encore dans son village. Parce qu’au-delà de ces chiffres, l’école, aujourd’hui, est encore incapable d’être moderne dès lors qu’elle renforce les frontières au lieu d’ouvrir des horizons pour la société toute entière. La valeur du bac réside dans cette école qui, jusqu’alors, réussit chaque fois son échec à enseigner les langues dont elle a la charge de mettre à la portée des élèves qui, dans leur majorité, achèvent avec succès leur cursus sans en maîtriser aucune.
La valeur de ce bac aujourd’hui, décroché par 55,88% des candidats, ne peut manquer de porter la marque d’une école qui nous a tellement rendus étrangers à nous-mêmes que nous avons fini par nous détester et nous haïr. C’est parce que nous avons presque tous été a l’école que tout un chacun a cessé, alors, de se sentir chez lui. C’est pour être, nécessairement, d’un lieu qui est plus et mieux qu’un lieu de naissance et, surtout, un lieu de mémoire que beaucoup, dans la démesure de leurs fantasmes, se mettent à s’inventer une histoire et à vouloir trouver dans des géographies toujours plus lointaines mais plus incertaines des pères fondateurs. La réussite au bac doit-elle valoir à ce point un tel oubli de soi ?
Une école qui, de mille façons, fait prendre les voiles à nos enfants, et ceux qui restent tombent dans la souffrance incurable que leur donne la sensation douloureuse d’avoir, à jamais, des ailes cassées. Une école qui enferme nos enfants en dehors du monde. Hors du monde et hors de soi, voilà ce que sont les trophées que l’école devrait, aujourd’hui, exhiber. Voilà, en somme, pourquoi toute réforme qui ne prend pas en compte cette fonction éminemment sociétale de l’école a pour destin d’être sinon absurde, du moins banale. Cette école demeure encore incapable de nous élever à la hauteur de notre culture, aux dimensions de notre géographie et à la profondeur de notre histoire et aucune langue n’est en mesure de le faire si le souci d’une telle mission demeure absent. Et c’est de cette façon qu’elle cessera alors d’être réformable pour ne plus exister que de manière formelle. Et si d’aventure vous me voyez porter sur cette école un regard nullement élogieux, il n’en reste pas moins, cependant, que j’aime mon pays contre lequel il m’arrive, comme beaucoup d’autres, de m’acharner par amour.


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