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Pascal Blanchard. Historien, chercheur-associé au CRHIM (Lausanne) : «Le rapport Stora vise d’abord à ‘‘régler’’ un contentieux franco-français»

27 janvier 2021 à 10 h 44 min

L’historien Pascal Blanchard considère que le rapport de Benjamin Stora sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie «vise en premier lieu à faire évoluer le débat mémoriel en France. Condition essentielle pour que les relations avec l’Algérie changent demain. Et c’est tout autant dans l’autre sens.» Et «pour décider d’avancer ensemble, il faut être deux. Il n’est pas certain que nous ayons, des deux côtés de la Méditerranée, terminé nos processus respectifs de déconstruction». «Ensuite, viendra le temps de réfléchir aux excuses», à la manière dont il faudra «tourner la page», à «l’acte symbolique majeur».

– Les préconisations du rapport Stora peuvent-elles apaiser les différentes mémoires en France liées au passé colonial ?

Je ne sais pas encore si les préconisations du «Rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie» que vient de remettre Benjamin Stora au président de la République française, Emmanuel Macron, va «apaiser les différentes mémoires», je remarque par contre que c’est un moment historique pour appréhender enfin dans toutes ses dimensions ce passé colonial avec l’Algérie.

Benjamin Stora a essayé d’embrasser toutes les mémoires, tous les récits autour d’une histoire commune, c’est la première fois qu’un président français s’inscrit dans ce type de dynamique (avec quelques précédents notables, dans l’action d’anciens Premiers ministres, comme Michel Rocard ou Lionel Jospin).

Pour mémoire, les sept présidents précédents avaient explicitement choisi soit l’oubli et les amnisties (le général de Gaulle), le surplace (François Hollande), la nostalgie et la manipulation électorale des mémoires (Nicolas Sarkozy et Valéry Giscard-d’Estaing), le double-jeu (Jacques Chirac et Georges Pompidou) et, enfin, la grand hiver avec François Mitterrand.

Je rappelais, à cet égard, la semaine dernière dans Libération que «François Mitterrand après son voyage officiel en décembre 1981 en Algérie qui va conduire à l’initiative du 29 septembre 1982 de Pierre Mauroy qui fera polémique, présentant un projet de loi symbolique de la volonté de François Mitterrand de pardonner aux… ultras de l’Algérie française (avec la réintégration de huit généraux putschistes d’avril 1961). L’opposition fut telle que l’article 49-3 fut nécessaire pour faire passer le texte de loi dans son intégralité.»

Toute l’histoire de ce passé avec l’Algérie est donc liée à notre vie politique franco-française. Nicolas Sarkozy et son discours qui lance sa campagne en 2007 à Toulon… mais aussi la condamnation en 2005 des «massacres» de Mai 1945 par deux ambassadeurs français successifs.

Jacques Chirac et son double jeu avec la loi de février 2005 (loi sur la «colonisation positive» de février 2005 qui initie et notamment son article 4 qui fera scandale et dont il fera croire ensuite qu’il sera celui qui le fera déclasser par le Conseil constitutionnel en janvier 2006), avec aussi son projet d’un musée nostalgique à Marseille et sa volonté d’inaugurer, le 5 décembre 2002, un «mémorial national» à la mémoire des soldats français morts en Algérie, au Maroc et en Tunisie de 1952 à 1962.

Lionel Jospin bascule dans l’autre sens avec sa volonté de passer un cap, le 10 juin 1999, lorsque l’Assemblée nationale va reconnaître enfin le terme de «guerre d’Algérie» pour définir explicitement cette période de l’histoire… mais il sera ensuite incapable de faire la bascule pour regarder en face le poids de l’histoire coloniale tant la mémoire au PS de François Mitterrand est encore vivace sur la colonisation. En France, c’est encore un «consensus impossible» au regard de ces présidences d’immobilisme et d’amnésie.

Face à de tels enjeux en zigzag, ce rapport (commandé par Emmanuel Macron) essaye d’être à l’écoute de tous les récits de ce passé, pour justement que chaque mémoire puisse être désormais entendue autour de cette histoire commune.

De toute évidence (comme à chaque fois), chacun trouvera donc «qu’il manque quelques choses», ou «qu’il ne va pas assez loin». Tout le monde aura raison, mais cela ne permet pas d’avancer vers une structuration positive de ce passé pour débloquer point après point la situation si on n’engage pas des actions concrètes.

Benjamin Stora rappelle dans son rapport que ces «guerres de mémoires» sont liées depuis 1962 au fait que chacun a voulu choisir une mémoire ou un «camp» dans les décennies précédentes, alors que, précise-t-il : «Tout groupe appartenant à cette histoire est spécifique, mais aucun n’est exceptionnel et nul ne doit être placé au-dessus des autres.»

Il a fondamentalement raison, c’est cette capacité à penser toutes les mémoires, de manière inclusive, qui permettra de structurer un récit commun sur cette histoire commune. Il rappelle aussi que pour «digérer la guerre d’Algérie», il faut désormais s’inscrire dans une «temporalité très longue d’une présence coloniale française».

J’aurais aimé – comme beaucoup d’autres – qu’il aille encore plus loin dans son analyse, pour inscrire le passé colonial de la France avec l’Algérie dans la globalité de la question coloniale, mais ce n’était pas la «commande» du président de la République française.

Dans le contexte actuel, la question n’est pas d’apaiser les mémoires, mais bien de construire autour d’une histoire commune (le passé colonial de la France en Algérie de 1830 à 1962) un travail global pour «résoudre» les différentes questions traumatiques et de connaissances.

Bien entendu demeure la question des «excuses» et celle des relations bilatérales avec l’Algérie – qui vont polluer le débat dans les prochains jours, mais c’est ainsi… –, mais sur ces deux points je serai très clair : le rapport Stora vise d’abord à «régler» un contentieux franco-français et la question des «excuses» – comme a pu le faire Angela Merkel avec la Namibie, ou Silvio Berlusconi avec la Libye – est en France idéologisée autour des fantômes de la repentance qui depuis 2005 empêchent d’avancer.

– Ce rapport peut-il contribuer à réconcilier les deux pays sur les questions mémorielles ?

Un rapport ne réconcilie personne, encore moins deux pays. La réconciliation entre deux nations, deux peuples, deux histoires… est un long processus.

En outre, on attend de connaître et de lire le rapport du côté algérien pour avoir toutes les «pièces du dossier». Alors, on pourra mesurer si ce rapport permet de continuer à avancer avec l’Algérie – ses dirigeants et ses citoyens, ce qui n’est, sur ce sujet, pas du tout la même chose – et si une étape a été franchie. Ce rapport vise en premier lieu à faire évoluer le débat mémoriel en France.

Condition essentielle pour que les relations avec l’Algérie changent demain. Et c’est tout autant dans l’autre sens. Pour décider d’avancer ensemble, il faut être deux. Il n’est pas certain que nous ayons, des deux côtés de la Méditerranée, terminé nos processus respectifs de déconstruction.

Ensuite viendra le temps de réfléchir aux «excuses», à la manière dont il faudra «tourner la page», à l’acte symbolique majeur. De toute façon, les Français trouveront toujours que Benjamin Stora en fait «trop» et les Algériens affirmeront qu’il n’en fait pas «assez» au regard de la violence et la brutalisation que furent les 132 ans de présence française en Algérie. Nous savons qu’il y a eu «crime», le débat n’est plus là.

Seuls les aveugles ne veulent pas voir. La question est pour la génération actuelle, comment on travaille ensemble à faire que ce passé passe. Cela ne veut pas dire s’oublie, mais bien se «digère» comme la France et l’Allemagne ont su le faire à partir du milieu des années 50’.

– Que retenez-vous dans les propositions de Benjamin Stora ?

Dans ses propositions, Benjamin Stora ne recommande pas une loi mémorielle qui «entraverait tout exercice critique de l’histoire», ni un grand discours, mais des actes qui, ensemble, font programme. Personne n’est dupe, on a bien compris que si le président de la République française a opté pour cette stratégie, c’est qu’il n’a pas souhaité emprunter d’autres chemins.

La volonté de regarder ce passé colonial dans sa globalité s’éloigne, l’idée d’un musée d’histoire colonial aussi – et je pense que c’est une erreur ! –, la volonté d’une politique du «pas à pas» est dans la continuité de ses actes précédents (restitution des crânes en Algérie, affaire Audin, déclaration sur le «crime contre l’humanité»…).

Mais l’opinion avance plus vite et de manière plus bruyante que prévu (déboulonnage des statues, débat décolonial à l’université…), il risque d’y avoir un moment un grand écart.

En fait, Emmanuel Macron a été séduit par l’idée de Benjamin Stora de suivre la méthode sud-africaine, d’une «Commission Mémoire et Vérité» qui embrasse tous les enjeux du passé (comme là-bas sur l’Apartheid).

C’est dans ce cadre qu’il faut lire les propositions que fait Benjamin Stora pour cette future commission (dont on se doute qu’il va en être l’animateur le plus actif), et elles sont nombreuses (plus d’une vingtaine).

Il veut organiser les commémorations entre les dates existantes (19 mars, 25 septembre, 17 octobre), rendre hommage à l’Emir Abdelkader, établir un guide des disparus, dresser un inventaire des lieux et effets des essais nucléaires dans le Sahara, partager les archives (avec un travail en profondeur et de numérisation dans la continuité de l’accord de coopération datant du 6 mars 2009 entre nos deux pays), restituer les corps et restes de nos musées, développer la coopération universitaire, faciliter le déplacement des harkis et de leurs familles entre la France et l’Algérie, faire l’histoire des camps d’internement en France des Algériens, soutenir l’idée que des noms de rues mettent en exergue des Français d’Algérie, restituer plusieurs objets symboliques, développer les films et projets audiovisuels, enquêter sur les crimes d’Etat (comme celui de l’avocat Ali Boumendjel), et (mais je pense que cela sera le plus difficile) agir sur les programmes scolaires en France.

Et enfin, il propose de faire entrer au Panthéon une personnalité symbole de la réconciliation des mémoires, comme Gisèle Halimi.

En outre, une des propositions s’inscrit dans le temps court et sera pour moi le signe d’une volonté réelle d’agir (dès cette année) des autorités françaises : organiser, en 2021, au Musée national de l’histoire de l’immigration, ex-Palais des Colonies (qui va commémorer le 90e anniversaire de l’Exposition coloniale cet été), une grande exposition sur le passé colonial (dans sa globalité et qui replace l’Algérie dans ce récit) avec un colloque sur les décolonisations et les guerres de décolonisation.

Nous allons pouvoir juger sur pièces très rapidement : entre la mise en place de cette commission, sa composition, la réalisation de cette exposition et quelques «actes symboliques» (comme le précise l’Elysée). Désormais, on attend aussi de voir ce que les Algériens vont proposer.

On ne peut avoir une distance critique sur ce que les Français viennent de proposer sans s’imposer aussi à soi-même le même chalenge… Je crois profondément que la nouvelle génération est – en Algérie comme en France – avide d’avancer sur un chemin différent demain. 60 ans de guerre des mémoires nous ont «fatigués» car elles ne permettent pas de voir, de comprendre, de débattre sur l’histoire.

Benjamin Stora recommande une stratégie pour aller au-delà des guerres de mémoires, au-delà du conflit entre la France et l’Algérie (parce que, écrit-il joliment, «l’histoire n’a pas de nationalité»), pour qu’enfin la «réconciliation attendue» ouvre sur la possibilité du passage d’une mémoire communautarisée à une mémoire commune. Je pense qu’il a raison.

On espère donc que le président de la République française mettra en œuvre ce «programme» et que l’Algérie proposera de manière concrète aussi des pistes fécondes pour nouer un dialogue avec la France, mais aussi engager un débat au sein de la société algérienne.

Nos mémoires sont en fait très semblables, et les enjeux assez proches, il faut que des deux côtés de la Méditerranée les «mémoires entrent en mouvement».  


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