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mercredi, 20 mars, 2019
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«Le peuple ne veut plus de Bouteflika ni de Saïd !»

23 février 2019 à 11 h 30 min

Alger, Champ de manœuvres. 13h40. Le boulevard Aïssat Idir est vite submergé de monde. Des clameurs montent de la place du 1er mai. Des jeunes reprennent en boucle un slogan qui a fait le tour de tout le pays et scandent à tout rompre : «Bouteflika ya el Marroki makache ohda 5» (Bouteflika le Marocain, il n’y aura pas de 5e mandat).

Une marée humaine, encadrée par des cordons des forces antiémeute de la police, prend place entre les abords de la station de bus de l’Etusa et le jet d’eau de la place de la Concorde civile. Le peuple d’Alger est donc sorti à son tour pour dire non au 5e mandat.

Il faut rappeler que depuis plusieurs jours, l’appel (anonyme) à la manif du 22 février a largement été relayé sur les réseaux sociaux. Beaucoup ont cru y voir un coup des islamistes en se basant essentiellement sur son timing : après la prière du vendredi.

Finalement, le mouvement contestataire de ce vendredi était remarquablement mélangé, et les «boulahya» étaient à peine visibles dans la masse des révoltés.

Il y avait des jeunes supporters qui ont fait l’école politique et la chorale des stades, avec leurs chants inimitables ; il y avait aussi des cadres, des professions libérales, des chômeurs, des étudiants, des militants, encartés et non encartés, des filles, des femmes en hidjab, sans hidjab, des médecins, des cinéastes (Bachir Derraïs qui filmait avec son portable), des écrivains (El Khiyar Chouar), des universitaires, des politologues (Louisa Dris Ait Hamadouche et son époux), des retraités, des barbus, des laïcards, des gens de gauche, de droite,…

Bref, tout Alger, toute l’Algérie était là, dans cette place du 1er Mai, pour une vraie concorde civile citoyenne, par le bas, pour sonner l’union sacrée des Algériens contre le statu quo, contre l’équation infâme «nous (comprendre le système) ou le chaos» ; qui ont décidé de prendre leur destin en main et dire basta à la dictature des Bouteflika.

«Silmiya !» (Pacifique)

Un dispositif de police impressionnant – qui contrastait avec la présence policière légère que nous avons constatée en tout début de matinée aux alentours de la Place Audin – a été déployé pour circonscrire le quartier et tenir le peuple en respect.

Comme lors des manifs de 2011, la police avait pour mission de contenir la fougue citoyenne et ne pas laisser le rassemblement se transformer en marche. Il fallait surtout empêcher à tout prix la jonction entre les insurgés du 1er Mai et ceux de la Grande Poste, de la Place des martyrs et de Bab El Oued. Elle se devait donc de sectionner la marrée humaine au possible.

D’emblée, les manifestants se font passés le mot de ne pas répondre à la provocation ni user d’un geste provocant. C’est tout juste s’ils s’autorisèrent un ou deux fumigènes histoire de mettre un peu d’ambiance. Aussi, l’un des mots d’ordre les plus scandés hier, c’était : «Silmiya ! Silmiya !» (Pacifique, pacifique).

Mais les jeunes n’étaient pas venus non plus boire le thé avec les flics en trinquant à la santé de Fakhamatouhou. Jaloux de leurs frères de Kherrata, de Khenchela, de Béjaïa, d’Oran, de Jijel, d’Annaba… les Algérois étaient résolus à sortir ce qu’ils avaient dans le gosier, et cracher ce qu’ils avaient sur le cœur, toute cette humiliation rentrée de 20 ans de « tchoukir » du système Bouteflika.

Et comme pour répondre à ceux qui les soupçonnent de vouloir mettre en danger la patrie ou semer la division, beaucoup font flotter le drapeau, et certains, dont plusieurs femmes, sont drapés de l’emblème national.

Une dame brandit en prime la Constitution qui a été, la pauvre, tellement malmenée par le clan présidentiel depuis la fin du deuxième mandat. Et pour signifier clairement leur profond désir de rupture, les milliers de voix martèlent à l’unisson : « Echaâb la yourid Bouteflika we Said » (Le peuple ne veut plus de Bouteflika et Saïd). On pouvait entendre aussi : « Bouteflika dégage ! », « FLN dégage ! », « Ya lil aâr, la mafia hakma el pouvoir » (quelle honte, la mafia s’est accaparée du pouvoir).

« Makache Raïs, kayen tswira »

Dans une allusion très claire à la situation ubuesque que nous vivons depuis que le président sortant n’est plus en mesure de remplir ses fonctions et se voit régulièrement représenté par son « cadre », les manifestants criaient : « Makache Raïs kayen tswira » (Il n’y a pas de président, il y a juste une photo). Certains sont allés plus loin en clamant, catégoriques, sans attendre l’avis du médecin légiste : « Bouteflika, rabbi yerhamou » (Bouteflika, paix à son âme).

On a scandé aussi : « Barakat, barakat, men hokm el issabat » (Y en a marre du gouvernement des gangs), « Y en a marre de ce pouvoir ! », « Machi milkiya, djoumhouriya » (L’Algérie n’est pas une monarchie, c’est une république). On pouvait entendre également : « Algérie chouhada », « Belouizdad Chouhada », en référence au quartier de Mohamed Belouizdad, ou encore « Pouvoir assassin ! »

Sur les pancartes improvisées, dont certaines étaient écrites sur du papier kraft, on pouvait lire : « El ohda el khamissa khiyana » (le 5ème mandat est une trahison), « Non à la mascarade »… Sur une banderole, cette tirade cinglante : « Ya troho, ya nroho » (Vous partez ou bien on part).

Un homme aux cheveux grisonnants s’écrie : « Pas de 5ème mandat, dégage ! » avant de lancer : « Il me fait de la peine » en évoquant l’état de santé de M.Bouteflika. Un jeune manifestant fulmine tout seul : « Yaw krahnakoum, ayitouna ! » (On en a marre de vous, vous nous fatiguez).

A un moment, la foule entonne Qassaman. Chair de poule. A la moindre velléité de forcer le cordon de police, des appels au calme fusent. Un hélicoptère ne cesse de bourdonner nerveusement dans le ciel.

On a tenté à deux ou trois reprises de faire asseoir tout le monde par terre, en vain. Un groupe réussit finalement à percer le siège des hommes en bleu vers l’îlot formé autour du jet d’eau. Les manifestants leur font savoir qu’ils n’ont rien contre eux : « Echorta we chaâb khawa-khawa » (la police et le peuple sont des frères). Les chants des stades reviennent résonner avec force : « Makache el khamssa ya Bouteflika, Djbou el BRI we Saïqa » (pas de 5ème mandat Bouteflika, ramenez la BRI et la gendarmerie).

Un « cadre » avec un point d’interrogation

La vague des manifestants se rabat ensuite sur l’avenue Ali Mellah. Un jeune nous confie : « Moi je suis déjà sorti en 2011 ; on étouffe kho. Ça ne peut pas continuer comme ça. On ne veut plus ni de Boutef ni de Said, on les vomit. Le seul projet viable en Algérie c’est la mer.

A cause d’eux, tout le monde veut devenir harraga, c’est trop ! » Un employé de l’hôpital Mustapha lâche : « Les gens souffrent le martyr, allez voir au CMPC ».

Une femme arborant un gilet blanc avec un « 5 » barré nous dit avoir été arrêtée avec une de ses camarades. Abdelwakil Blamm, ancien membre de Barakat, affirme avoir été interpellé lui aussi. « J’ai été embarqué vers midi avec une vingtaine d’autres manifestants dans un café pas loin d’ici » Ils ont été gardés trois heures au poste, dans le commissariat du 8ème.

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