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Nacer Djabi. Sociologue

Le hirak représente une nouvelle Algérie que le système politique ne peut plus gérer

05 juillet 2019 à 10 h 00 min

La jeunesse a donné une leçon magistrale qu’on n’a pas vu venir, selon le sociologue Nacer Djabi, qui insiste sur le patriotisme des Algériens. Il affiche son optimisme quant au mouvement populaire, convaincu que les jeunes vont faire encore plus appel à leur intelligence politique.

– De 1962 à 2019, les Algériens sont passés par plusieurs révolutions, mais le hirakest le plus déterminant et déterminé de toutes. Comment l’expliquez-vous ? 

Les Algériens ont changé. Malheureusement, ni le pouvoir politique ni même les chercheurs n’ont vu les changements que la société a vécus. Notamment les conséquences de l’école, l’université et la généralisation de l’enseignement, l’ouverture sur le monde, les nouvelles modalités des nouvelles générations… On n’a pas vu venir tout ça.

On disait qu’il allait y avoir quelque chose, mais pas de cette nature ni de cette qualité et encore moins de ce volume de la mobilisation. Tout le monde a été surpris par l’auto-organisation, la conscience politique, la détermination du mouvement populaire. La classe politique et les chercheurs en sciences sociales ont négligé les transformations du peuple et n’ont pas vu la marginalité de son comportement.

On n’a pas vu cette marginalité dans les stades par exemple, chez les jeunes des quartiers populaires ni des couches moyennes, on n’a pas vu les transformations chez la fille algérienne avec l’école et sa généralisation, l’ouverture sur le monde… C’est, à mon avis, parce qu’on a longtemps pensé que les Algériens ne sont pas ouverts sur le monde extérieur. Le hirak est une très belles surprise, une nouvelle étape qui reflète l’existence d’une nouvelle Algérie que le système politique ne peut plus gérer comme avant.

Ce système a l’habitude de gérer l’Algérie qu’il appelait l’Algérie profonde, l’Algérie des adultes, des vieux, des illettrés, l’Algérie rurale, pauvre… mais il ne peut pas gérer une Algérie riche, dans une bonne situation économique. Il ne peut pas gérer des Algériens qui ont fait des études. Il refuse de gérer des Algériens ouverts sur le monde. Ce système ne sait plus gérer des Algériens qui sont en majorité à l’université, les gens qui ont des intérêts économiques, les couches moyennes qui veulent travailler et développer des affaires…

C’est pour toutes ces raisons qu’il faut le changer ce système. Ce dernier se base sur des références anciennes et historiques dans sa gestion, alors que la nouvelle Algérie veut des références modernes et d’avenir. D’ailleurs, le dernier discours qu’a émis Bensalah avant-hier en est une preuve (discours du mercredi 3 juillet, ndlr). Le chef de l’Etat a parlé avec une langue de bois très ancienne et qu’on ne comprend plus sans faire d’effort !

– Nous avons longtemps pensé que la jeunesse algérienne est déconnectée et insouciante de la situation politique du pays et de son avenir, mais le hirak a prouvé le contraire. Quelle est votre analyse du comportement des jeunes du hirak ? 

La jeunesse nous a donné une grande leçon qu’on n’a pas vu venir. Je l’ai déjà dit et je le répète : on n’a pas vu venir ce comportement parce qu’on ne s’est pas intéressé à la marginalité du comportement des jeunes. Il est vrai que les gens insistent peut-être trop sur les jeunes du milieu populaire, mais dans le hirak, j’ai remarqué qu’une place importante est occupée par les jeunes des villes, issus des couches moyennes, pour la plupart d’un bon niveau scolaire, ont des diplômes et veulent une autre Algérie.

On a aussi été surpris par la place occupée par les filles à travers le mouvement étudiant exemplaire de par son auto-organisation. Un mouvement en contradiction nette avec ceux des étudiants corrompus des partis politiques. D’ailleurs, à travers ce mouvement, nous rencontrons une nouvelle figure de l’étudiant, qui n’a rien à voir avec les étudiants du FLN ou du RND qui sont devenus vieux avant l’âge.

Par ailleurs, il est à noter que hirak a fait venir les jeunes vers la politique. Un sondage effectué l’année passée affirme que 1% seulement des Algériens de moins de 35 ans adhèrent à un parti politique. Mais aujourd’hui, nous nous retrouvons devant une situation très différente. Maintenant, les jeunes viennent eux-mêmes vers la politique, ils s’y intéressent jusqu’aux détails, ils investissent la rue, décortiquent la Constitution, créent le débat politique dans la rue comme dans les stades et les cafés…

Tout cet intérêt exprimé de manière très vive et très populaire, à travers la chanson, l’humour, en utilisant les différentes langues parlées par les Algériens. En conclusion, les jeunes du hirak forment une nouvelle génération extraordinaire, la seule capable de faire l’Algérie du futur.

Elle veut couper avec le système politique et son mode de gérance, couper avec l’ancienne culture politique de toute la classe politique y compris l’opposition. Elle veut aller au-delà, vers une Algérie moderne, démocratique, diversifiée et qui respecte la femme. Personnellement, je n’ai pas peur pour l’avenir du pays s’il est entre les mains de cette génération.

– Quelle est l’importance de l’engagement de cette tranche de la société en particulier ? 

Nos gouvernants ont toujours été des vieux. Une minorité démographique du pays avec une culture politique de la guerre de libération de l’Algérie post-indépendance. Ce sont des gens dont la seule référence est le passé et l’histoire, coincés dans le nationalisme très ancien, avec des réflexes vieux, en crise et chauvins qui peuvent aller vers des positions d’extrême droite comme on l’a vu dans la vision raciale, identitaire, la peur de l’étranger, de la diversité que donne le pouvoir. Alors que notre jeunesse s’ouvre sur le monde et se réfère à l’avenir.

Les deux ne collent pas. L’Algérie a jusque-là été en dehors de l’histoire à travers le discours politique du gouvernement ou encore le contenu de notre télévision nationale, dont le type n’existe plus dans aucun autre pays au monde ! Mais les jeunes veulent passer outre, vers une Algérie plurielle, moderne et qui respecte les différences.

Et on avance bien dans ce sens depuis le 22 février. On gère bien nos différences, nos problèmes et lacunes historique sans conflit et sans violence. D’ailleurs, les jeunes nous ont donné une très belle leçon d’intelligence politique et de pacifisme et ont prouvé qu’on peut régler les problèmes de l’Algérie en dehors de la vision ancienne de l’Algérien naturellement violent.

– Aujourd’hui, nous fêtons le 57e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Selon vous, quel lien peut-on faire entre la génération de la guerre d’indépendance et la génération du hirak ? 

Le patriotisme. Les Algériens, en particulier les jeunes, prouvent qu’ils sont vraiment patriotiques, qu’ils aiment leur pays et qu’ils lui veulent du bien. Le plus important, ils prouvent qu’ils ne veulent plus le quitter.

Désormais, les Algériens veulent rester chez eux, travailler, étudier dans et pour leur pays. D’ailleurs, le nombre de harraga a beaucoup baissé par rapport à une période précédente. (…) On ressent aujourd’hui une grande appartenance au pays, que ce soit en Algérie ou dans l’émigration. J’ai assisté le 15 mars dernier au rassemblement des Algériens à la place de la République à Paris, et j’ai vu dans ces jeunes le symbole de la nation, du patriotisme et de l’histoire de l’Algérie.

On est donc devant une jeunesse qui peut se ressourcer dans le nationalisme. Pas le nationalisme chauvin et ancien, mais un nationalisme ouvert sur le monde et qui peut déboucher le progrès, comme l’a été le nationalisme algérien des années 40’ et 50’ qui a été ouvert sur les idées de gauche et les idées universelles. A mon avis, la situation post-indépendance, le parti unique et les forces rétrogrades ont fait du patriotisme algérien un patriotisme futile, qui a peur de l’autre et de la diversité. Le 5 juillet de la jeunesse d’aujourd’hui va être une étape importante dans une Algérie nouvelle, qui peut régler ses problèmes économiques et sociaux dans la diversité et le pacifisme.

Et c’est un bel exemple que nous donnons au monde et surtout à la région arabe, qui est restée sous le trauma collectif après l’échec du changement en Syrie, en Egypte et en Libye. En 90’, l’Algérie a été le premier pays arabe à entrer dans une guerre civile. Peut-être, je l’espère, que ce sera le premier pays arabe à sortir avec un changement pacifique négocié et qu’on pourra donner de l’espoir aux peuples de la région et du Maghreb qui nous regardent.

– Depuis le début, le mouvement populaire a rencontré plusieurs tentatives de division. Quelle est votre analyse sur la solidité exprimée par les Algériens jusque-là ?

Le pouvoir a pris l’habitude de nous gérer à travers nos points faibles et pas nos points forts. Jusque-là, ce système a mal géré la diversité linguistique, politique et des générations des Algériens qui représente nos points forts.

Mais le hirak a dit non. Par exemple, qui pose problème de l’amazighité ? L’emblème amazigh a très facilement été accepté depuis la troisième ou la quatrième marche, à Alger et dans les grandes villes. Il n’a pas posé de problème ! Qui a voulu en faire un ? C’est le pouvoir. Nos femmes, mères et grand-mères ont porté le tatouage du signe amazigh sur leur visage. Elles étaient donc contre l’unité nationale depuis des siècles ? Elles voulaient la division des Algériens ?

C’est une aberration ! Ils gèrent par le négatif et la diversion. Ils ont tout essayé : le régionalisme, l’anti-amazigh, l’anti-femme, l’anti-islamisme, l’anti-kabyle… En réponse, les Algériens ont prouvé qu’ils ne rentrent pas dans ce jeu. Et la preuve c’est que le hirak est là, après cinq mois de mobilisation pacifique, unitaire, nationale et populaire.

– A ce stade de la révolution, comment voyez-vous l’avenir du mouvement et la transition politique ?

Je reste très optimiste malgré les problèmes qui ont pu se poser durant la 19e marche (arrestations, diversions…). Je suis persuadé que les Algériens vont faire encore plus appel à leur intelligence politique, leur unité, leur savoir-faire et leur ouverture sur le monde pour dépasser ces petits faux barrages qui cherchent à affaiblir le hirak.

Ils veulent couper avec un système politique devenu un danger pour l’Etat national et pour la société algérienne. Ils veulent en découdre avec ce système et le remplacer par un autre plus légitime, plus démocratique, plus représentatif à travers l’application des revendications du hirak.

C’est-à-dire une période de transition valable, des élections crédibles et une commission nationale pour leur gestion, faire disparaître les têtes qui ne sont plus légitimes et qu’on ne veut plus voir, une ouverture des médias et de la presse, une ouverture de la justice. Et puis, ouvrir le débat entre les Algériens, pour arriver à concrétiser les grands projets du hirak, qui ne veulent qu’un changement pacifique et le bien de l’Algérie.


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