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lundi, 28 septembre, 2020
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Jean-Pierre Filiu. Historien et enseignant-chercheur à Sciences Po (Paris)

«Le hirak a réussi à s’émanciper du culte du zaïm»

28 janvier 2020 à 10 h 07 min

Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant, est professeur des universités à Sciences Po (Paris). C’est un chercheur reconnu, spécialiste du Moyen-Orient contemporain. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, diffusés dans une quinzaine de langues, dont l’arabe. Ses travaux ont été régulièrement primés en France et à travers le monde. Par ailleurs, il anime sur le site du quotidien Le Monde le blog Un si proche Orient. Ayant beaucoup travaillé sur la Palestine, il a aussi écrit pour le groupe Zebda les paroles d’une chanson de solidarité avec Ghaza et enseigné en arabe à l’université palestinienne de Bir Zeit. En décembre 2019, il a publié un livre consacré à la révolution citoyenne du 22 Février : Algérie, la nouvelle indépendance (Seuil). Il a accepté de nous accorder un entretien autour du sujet, gardant un certain optimisme quant à une issue finale du hirak favorable aux aspirations populaires.

– En septembre 2019, finissant l’écriture du dernier chapitre de votre livre Algérie, la nouvelle indépendance, vous pensiez que la promesse de libération n’a jamais été aussi accessible dans le pays. Aujourd’hui, êtes-vous toujours si optimiste ?

Mon livre est un essai de réflexion historique où je replace la contestation en cours en Algérie dans le temps long de son mouvement de Libération nationale. Mes conclusions ne sont donc pas liées à telle ou telle conjoncture, mais valides pour une période donnée.

L’Algérie de ce début de 2020 est déjà profondément différente de celle d’un an plus tôt, et ce bouleversement, dans le sens positif, est le fruit du hirak, car il a su imposer à la fois la non-violence collective comme discipline, rompant ainsi avec le cycle de tragédies dont a tant souffert l’Algérie, et la primauté du civil comme horizon, pour la première fois depuis l’indépendance confisquée en 1962 par l’«armée des frontières».

– Avec l’élection présidentielle du 12 décembre qui a permis à Abdelmadjid Tebboune d’accéder à la présidence de la République et d’annoncer un tas de réformes, comment voyez-vous l’avenir du hirak ?

Le président Tebboune, si mal «élu» le mois dernier, tente de compenser ce manque de légitimité flagrant par toute une série d’annonces dont on voit mal l’impact réel à ce stade. Le fait qu’il ait confié la révision de la Constitution à un simple comité d’experts, plutôt que de lancer une consultation citoyenne et élargie à ce sujet, n’est ainsi pas de bon augure.

Tant qu’il n’y a pas d’ouverture authentique au dialogue de la part du régime, le hirak est fondé à exiger le préalable de gestes de confiance, soit la libération de tous les détenus d’opinion, d’une part, et la garantie des libertés d’expression, de réunion et de manifestation, d’autre part.

– Certains observateurs expliquent que l’institution militaire n’a pas voulu prendre le risque d’une ouverture totale et brusque afin d’éviter le scénario de 1991 avec une victoire électorale écrasante de la mouvance islamiste. Pensez-vous que cela soit plausible ?

Entendons-nous bien, ce n’est pas toute «l’institution militaire» qui bloque à ce jour une transition démocratique digne de ce nom en Algérie, mais une poignée de généraux, hier menée par le chef d’état-major Gaïd Salah, aujourd’hui par son successeur Chengriha. Or, ces généraux n’ont pas craint de mobiliser des groupes salafistes et islamistes en faveur de la participation à la présidentielle très contestée de décembre dernier.

Ces compromissions avec le régime constituent, d’ailleurs, la principale faiblesse du courant islamiste, déjà très divisé aujourd’hui par rapport à 1991, car il ne peut plus se poser en «alternative» au système en place. Dans le chapitre que je consacre aux «barbus en embuscade», je conclus que seul le régime peut, en manipulant le repoussoir islamiste, redonner du poids à cette mouvance.

– Pour revenir à l’évolution de la situation politique algérienne toujours dans le cadre du hirak, de quelle manière cette révolution citoyenne peut-elle remédier à l’absence de chefs charismatiques et incontestés, tels ceux de Novembre 1954, qui ont acquis l’indépendance contre la colonisation française en 1962 ?

Les chefs de l’insurrection de 1954 étaient bel et bien charismatiques, mais permettez-moi de souligner qu’ils étaient très contestés au sein même du FLN, d’où des règlements de compte dont la mémoire est aujourd’hui invoquée par le hirak. Je pense bien sûr à Abane Ramdane, dont les manifestants ont marqué, le 27 décembre 2019, son assassinat en 1957 par «l’armée des frontières» au Maroc.

Le hirak a, au contraire, réussi à s’émanciper de ce culte du chef, du «zaïm», qui a tellement pesé sur l’histoire du Mouvement national algérien, réduisant les conflits politiques à des querelles de personnes, souvent implacables. Dans le même élan, le hirak réhabilite les figures de la lutte anticoloniale qui ont été occultées par la propagande officielle depuis le détournement de l’indépendance en 1962.

– Parmi les caractéristiques du mouvement contestataire du 22 Février, que vous avez évoquées dans votre ouvrage, figure logiquement la «Silmiya» (Pacifique), la non-violence à l’algérienne. Y a-t-il des formes plus radicales mais tout aussi pacifiques pour faire triompher les principales revendications des manifestants qui continuent à sortir dans la rue ?

Le slogan «Silmiya !» a retenti dès le début du hirak, en écho du même slogan scandé en Syrie, en mars 2011, lorsque le soulèvement anti-Al Assad était encore pacifique. La détermination du hirak à préserver cette non-violence est assurément son principal acquis dans sa confrontation de longue haleine avec un régime arc-bouté sur le statu quo.

Ce pacifisme assumé et déterminé est dès lors parvenu à désarmer un régime surarmé, qui voudrait aujourd’hui faire croire que c’est l’armée qui a évité toute effusion de sang, alors que sa seule contribution à l’apaisement a été de demeurer cantonnée dans ses casernes. Je crois que le hirak a tout intérêt à s’en tenir à cette discipline collective, ni plus ni moins, jusqu’à ce que le régime ouvre enfin la porte à un authentique dialogue.

– Vous avez également analysé le rôle mobilisateur important des supporters de football, très favorables au hirak. A-t-il été décisif dans l’orientation de ses revendications ?

Depuis l’épopée du «onze de l’indépendance» (équipe du FLN, ndlr), le football a toujours gardé une dimension très politique en Algérie. Ces dernières années, les stades étaient devenus un espace de contestation virulente et de solidarité collective, contestation et solidarité que les supporters ont transposées dans la rue dès le début du hirak. Ils ont apporté au mouvement leurs hymnes, au premier rang desquels «La Casa del Mouradia», leur enracinement populaire et leur expérience de la police.

En se ralliant à la non-violence générale, les supporters ont représenté une force d’encadrement des cortèges qui a été déterminante pour déjouer les provocations répétées. Ils ont aussi contribué au caractère festif des défilés par leurs chants et leurs banderoles. La victoire inespérée de l’équipe algérienne en Coupe d’Afrique a couronné un tel engagement, car cette sélection, galvanisée par le hirak, s’est présentée comme l’équipe du peuple plutôt que du régime.

– Des analystes algériens parlent d’une dérive populiste progressive du mouvement qui aurait commencé depuis l’apparition du très populaire «Yetnahaw gaâ !» (Qu’ils dégagent tous). En tant qu’observateur extérieur, que comprenez-vous de ce slogan ?

Il faut d’abord rappeler que ce slogan est apparu de manière spontanée, le 11 mars 2019, lorsque Bouteflika a annoncé qu’il renonçait à un 5e mandat, tout en continuant de s’accrocher à la présidence. Il s’agit donc d’un cri du cœur, vite devenu viral, pour exiger une alternance enfin effective.

Onze mois plus tard, il est évident qu’un tel slogan apparaît caricatural, voire brutal dans sa simplicité. Certes, il correspond encore à cette aspiration collective à tourner, une fois pour toutes, la page d’un système en faillite généralisée. Mais, si le régime accepte finalement d’ouvrir un dialogue sincère avec la contestation, la mise en place de la transition devra avant tout servir les intérêts supérieurs de la nation algérienne.



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