Face à la multiplication des décès liés au coronavirus, il fabrique bénévolement des cercueils : Le geste solidaire d’un menuisier | El Watan
toggle menu
samedi, 28 novembre, 2020
  • thumbnail of elw_17102020





Face à la multiplication des décès liés au coronavirus, il fabrique bénévolement des cercueils : Le geste solidaire d’un menuisier

22 novembre 2020 à 10 h 46 min

Alors que la pandémie connaît une recrudescence inquiétante ces dernières semaines, causant de plus en plus de morts, un artisan menuisier, qui a son atelier dans la commune de Soumaâ (wilaya de Blida), s’est voué à la fabrication de cercueils à titre bénévole. C’est sa façon à lui de témoigner sa solidarité aux familles des victimes du coronavirus, qui peinent parfois à trouver des coffres mortuaires pour leurs proches.

M’hamed, 55 ans, est un artisan menuisier des plus chevronnés, avec près de 40 ans de métier au compteur. Originaire de Boufarik, notre ébéniste a son atelier à Halouiya, petite localité située à quelques encablures de la ville des Oranges, dans la commune de Soumaâ (wilaya de Blida).

Depuis le début de la pandémie, il s’est voué, dans un élan généreux, à la fabrication de cercueils à titre bénévole. C’est sa façon de témoigner sa solidarité aux familles des victimes du coronavirus, qui peinent parfois à trouver des cercueils pour leurs proches.

De fait, parmi les effets de l’effroyable flambée de l’épidémie à laquelle nous assistons ces dernières semaines et la surmortalité liée à la Covid, la difficulté de se procurer ces coffres mortuaires en bois qui doivent être scellés au niveau des morgues avant l’inhumation du défunt.

A Boufarik, la situation épidémiologique est devenue préoccupante, à l’instar de plusieurs autres régions du pays, avec, à la clé, un accroissement inquiétant du nombre de décès. Sur la page «Tout sur Boufarik» (TSB-Boufarik City) sur Facebook, des appels aux dons ont été lancés pour fournir du bois qui doit servir à la fabrication de cercueils.

Le 29 octobre dernier, les administrateurs de la page ont ainsi posté cette annonce : «Le nombre de décès à Boufarik est en continuelle augmentation, ce qui a provoqué une pénurie de cercueils au niveau de l’hôpital. Nous avons posté cette annonce à l’intention des bienfaiteurs qui peuvent fournir du bois. Il y a un menuisier qui est prêt à fabriquer les cercueils bénévolement.»

Le menuisier en question, c’est justement notre ami M’hamed. Joint par téléphone dimanche dernier, l’artisan nous a déclaré : «J’ai fabriqué environ 70 cercueils ces trois derniers jours (entre le 11 et le 14 novembre, ndlr). Je fais ça gracieusement, fi sabil Allah. D’après ce que j’entends, il y a un manque de cercueils avec cette recrudescence de l’épidémie. Rien que dans mon quartier, on a eu deux décès du corona récemment.»

Des donateurs mettent à la disposition du menuisier la matière première, sachant qu’un panneau de bois coûte en moyenne 2700 DA. M’hamed se charge ensuite de la confection des coffres funéraires à l’aide d’une machine-outil. «Je n’ai pas les moyens d’acheter du bois.

Il y a des bienfaiteurs qui nous apportent le matériau nécessaire. Nous utilisons principalement des feuilles de bois type Novopan. Les cercueils sont ensuite dispatchés un peu partout. On couvre en priorité la ville de Boufarik. On les livre aux hôpitaux, aux mosquées, au cimetière…

Mais on a fourni aussi des cercueils à l’hôpital Franz Fanon de Blida. On en donne également à certaines associations de bienfaisance», explique M’hamed. L’artisan nous confie au passage qu’il laisse parfois «4 ou 5 cercueils de côté, qui sont démontés. C’est pour venir en aide aux voisins, en cas de besoin, ou à des personnes en situation d’urgence».

«On a besoin de bois»

M’hamed a commencé comme apprenti en 1978, vers l’âge de 13 ans. Il a appris le métier, dit-il, «auprès des cheikhs d’antan, de grands maîtres ébénistes». Aujourd’hui, il transmet à son tour son savoir-faire à ses trois jeunes assistants, dont ses deux fils «âgés de 20 et 16 ans».

Depuis le début de la pandémie, M’hamed et sa petite équipe ont eu à fabriquer un nombre incalculable de coffres funéraires. «Moi, quiconque vient me solliciter pour lui fabriquer un cercueil, je le fais de bon cœur», insiste-t-il. «Une fois, des gens m’ont sollicité à une heure avancée de la nuit pour me demander de préparer un cercueil pour le lendemain matin, et je me suis aussitôt exécuté.»

«Combien de temps cela prend-il ?» lui demande-t-on. «Si tu fais 10 cercueils, ça prend une heure, indique-t-il. Et si tu n’en fais qu’un, ça prend une demi-heure. Parce qu’il faut un certain temps pour préparer la machine, après, ça va plus vite.»

Pour notre vaillant menuisier, le travail qu’il exerce est plus qu’un simple gagne-pain. C’est avant tout une vocation. «Moi, je suis un artisan, j’aime mon métier. Je fais de tout et ne rechigne pas à la tâche. Même le minbar de la nouvelle mosquée de Boufarik, celle du 18, et sa bibliothèque, c’est moi qui les ai réalisés», assure-t-il. «Avant la pandémie, poursuit M’hamed, il m’est arrivé de fabriquer des ‘‘mahmal’’ pour les mosquées. Et je l’ai fait sans contrepartie.»

Les «mahmal» étant ces longs coffres en bois munis de quatre bras, que l’on voit à proximité de toutes les maisons de Dieu, qui servent à porter les morts jusqu’au cimetière et qui sont réutilisables.

Mais avec la crise sanitaire, on n’utilise plus les «mahmal» pour les personnes décédées du Covid, la mise en bière se faisant dans des cercueils scellés. Un protocole strict, faut-il le rappeler, régit désormais l’enterrement des victimes de la pandémie conformément à l’arrêté interministériel du 6 mai 2020 «relatif aux prescriptions applicables au transport et à l’inhumation des dépouilles des défunts dont le décès est lié à l’infection par le coronavirus (Covid-19)».

«L’inhumation ne peut s’effectuer que si la dépouille est protégée dans une housse mortuaire et/ou dans un cercueil scellé, fournis par les services compétents de la wilaya, et ce, pour éviter tout risque de contamination», dispose ce texte réglementaire.

M’hamed a tenu à nous préciser qu’il ne cherche nullement à se faire de la publicité. S’il a accepté d’évoquer ce sujet avec nous, c’est pour susciter une émulation et pousser davantage de donateurs et d’artisans à s’engager dans ces opérations de solidarité. «Ce qui nous manque surtout, ce sont les feuilles de bois.

Il a fallu faire des annonces sur Facebook pour que les bienfaiteurs se manifestent», affirme-t-il. M’hamed nous apprend au passage que ce ne sont pas tous les ateliers de menuiserie qui consentent à fabriquer les coffres mortuaires. «Beaucoup de menuisiers n’aiment pas faire ça.

L’un d’eux, qui est passé un jour à l’atelier, en me voyant vaquer à la fabrication de mes cercueils, a tourné les talons et n’a pas voulu entrer. Certains ne sont motivés que par l’appât du gain et ils savent qu’il n’y a rien à gagner avec les cercueils», observe-t-il, avant de répéter avec insistance : «Moi, je n’ai jamais touché le moindre centime pour ce travail. Je fais ça par humanité.» 

Advertisements


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!