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Ali Guenoun. Historien spécialiste du mouvement national

Le débat pluraliste de 1949 sur la définition de la nation algérienne n’a pas trouvé d’adeptes durant le Congrès de la Soummam

16 août 2018 à 23 h 29 min

L’historien explique comment le Congrès était vital pour la Révolution, mais aussi il met l’accent sur la question de l’identité du peuple algérien dans sa dimension berbère. Il parle aussi du vrai artisan de la «primauté du politique sur le militaire…».

– Le Congrès de la Soummam est considéré comme l’acte fondateur de l’Etat algérien. Quelle a été son essence originelle ?

La tenue de ce Congrès était vitale pour la gestion de la guerre de libération pour plusieurs raisons. Retenons en deux. D’abord par son existence. Imaginez un mouvement révolutionnaire sans commandement unifié ! Avant le congrès, chaque chef défendait son fief en recrutant des «clients» liés à la famille, à la tribu ou à la camaraderie. Il n’y avait pas chez tous les chefs une perspective nationale. Ensuite, par le consensus qui s’en est dégagé autour de questions aussi importantes que celle décidées à Ifri Ouzellaguen.

– Cette plateforme a, entre autres, marqué une rupture avec les autres formations politiques algériennes qui étaient à l’époque plus modérées que le FLN, à l’instar du Parti communiste algérien (PCA). Comment expliquez-vous un tel positionnement ?

C’est un positionnement logique du moment que c’est le Front de libération nationale (FLN), émanant du parti indépendantiste PPA/MTLD, qui dirigeait la Révolution. Le FLN est né parti unique et ne tolérait aucune concurrence dans la gestion du combat libérateur. Il a d’ailleurs exigé de tous les autres nationalistes de rejoindre le FLN à titre individuel. Cela veut dire que ce Front est le seul représentant du peuple algérien et seul interlocuteur du gouvernement français dans les négociations.

– Quel effet avait-t-il eu sur le terrain, particulièrement pour les combattants communistes contre l’armée coloniale ?

La relation entre le FLN et le PCA était ambiguë, comme l’était à un degré moindre celle du PPA/MTLD avec ce parti communiste. Il y a bien eu des négociations entre le FLN, représenté par Abane, et le PCA, représenté par Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerès. Même si les Combattants de la liberté (CDL), aile armée du PCA, ont été tolérés au début, ils vont vite être phagocytés par l’ALN. Certains militants du PCA ont été même assassinés par le FLN. Le communisme était déclaré indésirable par les membres du FLN-ALN.

– Par ailleurs, alors que les congressistes ont abordé largement l’idéologie politique et la stratégie militaire de la Révolution algérienne, ils ont sciemment évité de débattre autour de la question de l’identité du peuple algérien dans sa dimension berbère, qui se posait pourtant depuis la fameuse crise de 1949. Pourquoi à votre avis ?

Penser que les congressistes pouvaient poser cette question, c’est méconnaître le contexte de la tenue de ce congrès, le parcours des hommes qui se sont réunis à Ifri et les questions posées par les contestataires de 1949. Il faut souligner que ce congrès s’est tenu moins de six ans après la fin de ladite crise qualifiée de berbériste.

La mémoire militante était toute fraîche. Elle était très réceptive au discours produit par la direction du PPA/MTLD pour disqualifier les contestataires de sa ligne politique. En effet, les militants de 1949 ont posé, pour la première fois de l’histoire de l’Algérie, la question centrale de la définition de la nation algérienne.

Ils ne voulaient pas subir la définition des colonialistes qui disaient que cette nation n’existait pas et celle des Oulémas qui ont restreint la définition de cette nation à deux éléments : l’arabe et l’islam. Ceux qu’on a exclus du Parti, après les avoir accusés de trahison envers leur patrie, voulaient débattre de cette question en prenant en compte tous les éléments qui la constituaient, dont tamazight.

Ils ont exposé leurs idées dans une brochure intitulée L’Algérie libre vivra et cosignée par Mabrouk Belhocine, Sadek Hadjerès et Yahia Hennine sous le pseudonyme très significatif d’Idir El Watani. Cette brochure publiée en juillet 1949 est à notre sens le meilleur texte jamais produit par des Algériens sur cette question. Elle a été interdite par la direction du parti dès sa parution. Mabrouk Belhocine, l’un des rédacteurs, a été bastonné à Alger par des militants qui agissaient au nom de la direction du PPA/MTLD.

Cette même direction reprendra à son compte certains passages de cette brochure. La police coloniale, elle aussi, cherchait à saboter ce texte. La crise de 1949 a mis fin à ce débat avec une violence physique et verbale inconnues jusque-là dans ce parti indépendantiste. Il était donc impossible d’évoquer publiquement cette question, même plusieurs décennies après les faits.

Les promoteurs de ce débat novateur sont disqualifiés politiquement et réduits, pour longtemps, au silence. Certains, comme Ouali Bennaï, Amar Ould Hamouda, M’barek Aït Menguellet, pour ne citer que les cadres les plus connus, ont été assassinés par le FLN pendant la guerre d’indépendance. Même si les vraies raisons de ces éliminations physiques sont à rechercher dans la lutte pour le leadership, le spectre du danger «berbériste» séparatiste était l’explication avancée.

Quant aux acteurs du Congrès de la Soummam, même avec leur perspicacité et leur sens de la stratégie, aucun n’a soutenu ce débat. Certains, comme Abane Ramdane et Krim Belkacem l’ont même combattu au nom de l’unité nationale. Ces deux grands chefs ont été victimes de leur culture nationaliste uniciste et jacobine. Le débat pluraliste de 1949, ouvert et fécond, sur la définition de la nation algérienne n’a pas trouvé d’adeptes durant le Congrès de la Soummam.

– Cela n’a pas empêché certains acteurs, se prononçant contre les résolutions du Congrès, d’affirmer qu’il a été fait en Kabylie et par des «Kabyles»…

Cette affirmation n’est pas juste, même si elle arrange ceux qui utilisaient l’histoire à des fins politiques pendant et après la guerre de libération. Il serait trop réducteur de penser par exemple que Abane, kabyle, a imposé la tenue de ce congrès en Kabylie. Les documents en notre possession montrent que la tenue de ce congrès à Ifri n’était pas programmée d’emblée dans cette région. Il n’est pas possible de développer ce point dans une interview, mais nous l’avons abordé abondamment dans notre thèse, qui sera publiée dans un avenir proche.

Quant aux Kabyles présents aux travaux, même si leur nombre est relativement important, ce n’est pas dû à un prétendu calcul régionaliste. Les circonstances de la guerre ont fait que les zones 3 (Kabylie), 4 (Algérois) et 6 (Sahara) étaient dirigées par des cadres originaires de la Kabylie : Krim, Amar Ouamrane et Ali Mellah, dit Si Chérif. Quant à Alger, elle dépendait d’Abane qui était chargé d’y diriger le FLN. La composition des participants au congrès n’étaient aucunement imposée, ni par Krim ni par Abane.

Pouvait-on songer un moment que les autres cadres des autres zones d’Algérie combattante pouvaient se laisser faire ? Le syndrome kabyle est réactivé à chaque moment de crise dont des Kabyles sont partie prenante. Mais il ne faut pas se voiler la face et perdre de vue l’existence réelle de régionalismes avant, pendant et après cette guerre. La nation algérienne est en construction.

On a voulu présenter cette guerre comme pure au sens religieux du terme. Mais les combattants étaient traversés par des contradictions et des non-dits qui étaient ceux de leur propre société. L’Algérie n’est pas encore sortie du tribalisme. On a évoqué le régionalisme «chaoui», le régionalisme «oranais», le régionalisme du Sahara… Il faut beaucoup de temps aux différents membres de cette société pour s’accepter et s’entendre sur des bases consensuelles.

Les dirigeants du mouvement national, de la guerre d’indépendance et de l’Algérie indépendante étaient et sont réfractaires au débat. Ils n’ont toléré aucune contradiction dans leur façon de penser leur société et son devenir. Aujourd’hui, le débat reste d’actualité, même si les choses ont beaucoup avancé depuis l’indépendance.

– Certains leaders de l’extérieur, notamment Ben Bella et Boudiaf, étaient contre les décisions du congrès alors qu’Aït Ahmed était plutôt pour. Quels étaient les arguments de chacun ?

Ahmed Ben Bella résume dans un document son opposition aux décisions de ce congrès par : l’absence des représentants de l’Oranie, des Aurès-Nememchas, de la zone de Souk Ahras et de la délégation extérieure ; la non-validité des principes de la «primauté du politique sur le militaire» et celui de la «primauté de l’intérieur sur l’extérieur» ; la présence d’anciens responsables de partis comme ceux de l’ex-MTLD ; la remise en cause du caractère islamique des futures institutions politiques de l’Algérie indépendante. L’opposition de Ben Bella, mais aussi de Mohamed Boudiaf et d’autres cadres à ce congrès avait également d’autres causes liées au leadership.

Ces hauts cadres se sont sentis exclus de la direction de la Révolution. Quant à Hocine Aït Ahmed, qui faisait partie de la délégation extérieure, a fait savoir par l’intermédiaire de son avocat Ahmed Boumendjel – alors qu’il était à la prison de la santé suite au détournement d’avion d’octobre 1956 – qu’il avalisait les décisions du Congrès de la Soummam.

Il l’explique par deux raisons principales : le consensus qui s’en est dégagé et qu’il fallait perpétuer ; le souci de préserver la Révolution d’une lutte fratricide entre opposants et partisans des décisions de la Soummam. Les combattants, il ne faut pas l’oublier, étaient armés.

– En plus de la «primauté de l’intérieur sur l’extérieur», le congrès a imposé l’idée de la «primauté du politique sur le militaire». Quel est le vrai artisan de ce concept ?

La «primauté du politique sur le militaire» est l’un des points les plus importants des résolutions de ce congrès. C’est certainement Abane qui l’a proposé. En réalité, c’est lui et ses camarades d’Alger qui ont tout préparé. Les autres responsables du FLN n’ont fait qu’avaliser leurs propositions. Abane était le chef de fait du FLN. Cette position lui a d’ailleurs coûté la vie en décembre 1957.

– Ce choix a eu effectivement de lourdes conséquences sur la Révolution, puis sur l’Algérie indépendante sur les plans politique et militaire. Avec le recul, est-ce que c’était pertinent de soulever cette question sous cette forme vu le contexte de l’époque ?

Bien sûr. C’était, à notre avis, un très bon choix. Les congressistes l’ont suivi mais ce principe n’a pas été appliqué sur le terrain. Le départ des membres du CCE en Tunisie et la réunion du CNRA au Caire, en août 1957, ont remis en cause en partie les décisions du Congrès de la Soummam.

Sur le point précis de la «primauté du politique sur le militaire», la réunion du CNRA verra les militaires, Krim, Lakhdar Bentobal et Abdelhafid Boussouf faire barrage à Abane. Durant cette réunion, il a été décidé que «tous ceux qui participent à la lutte libératrice, avec ou sans uniforme, sont égaux ; en conséquence, il n’y pas de primauté du politique sur le militaire, ni de différence entre l’intérieur et l’extérieur». La boucle est bouclée.

– Que dites-vous à ceux, parmi les classes politique et intellectuelle, qui disent que la doctrine du Congrès de la Soummam était loin d’incarner un quelconque idéal démocratique ?

Ils n’ont qu’à revenir au texte et le lire sérieusement. En s’opposant aux décisions de la Soummam, en les vidant de leur sens, c’est une lutte de mémoire qui se joue entre les anciens dirigeants de la guerre et leurs camarades. C’est la mémoire de groupe qu’on défend à travers ces luttes mémorielles.

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